Organisez-vous ! Organisez-vous !

« Qu’est-ce qu’un organisateur ? » – Réponse en 4 définitions

Par Jean-Michel Knutsen | 19 Septembre 2019

Jean-Michel Knutsen est organisateur. Après avoir travaillé dans le monde politique, puis enseigné la philosophie pendant plusieurs années, il a vécu trois ans au Royaume-Uni afin de se former à la méthode du community organizing. De retour en France, il a fondé Organisez-vous ! afin d’accompagner les associations, les collectifs et les syndicats dans leur développement d’un pouvoir collectif.

[Toutes les citations du présent article ont été traduites par JM Knutsen. Certains passages de ces mêmes citations ont par ailleurs été mis en gras afin de souligner leur importance.]

What is an organizer ? (en français : Qu’est-ce qu’un organisateur ?) est un texte très court – 6 pages à peine – qui fut rédigé en 1973 par l’activiste américain Richard Rothstein. Cet article fut, dès sa rédaction, utilisé par des organisateurs américains pour questionner leur légitimité, leur place et leur mission. Et il est aujourd’hui considéré comme un classique.

C’est pourquoi, après l’avoir découvert en 2016, j’ai choisi de le traduire en français pour « Organisez-vous! ». L’idée était de le rendre accessible au public francophone, mais aussi de profiter de l’exercice de traduction pour travailler ce texte en profondeur.

J’ai rapidement découvert que, derrière l’apparente simplicité des formulations de Rothstein se dissimulait une pensée profuse et très complexe. Plus j’avançais, plus il me semblait clair que ces 6 petites pages ne se suffisait pas à elles-mêmes. Elles étaient comme un compte-rendu, un résumé d’un texte bien plus grand (un carnet de bord, un récit d’expérience, un livre peut-être !) qui était absent.

Richard Rothstein est aujourd’hui un chercheur et un professeur renommé

C’est pourquoi, une fois la traduction terminée, j’ai tenté de combler le manque en rédigeant une courte « note du traducteur », et en la plaçant en guise d’introduction au texte. Mais là encore, j’étais insatisfait. Il restait trop d’incompréhensions et de questions sans réponses.

Je me suis donc mis en quête d’autres écrits de Richard Rothstein. J’ai ainsi rapidement découvert qu’il a quitté le militantisme pour devenir chercheur. De même, il m’a été facile de trouver des informations sur son livre The Color of Law, qui traite de la ségrégation raciale dans le cadre de l’attribution des logements aux Etats-Unis, et qui lui a récemment valu la reconnaissance de tout le monde académique.

Tout cela est passionnant, mais même en creusant il m’a été tout d’abord impossible de trouver quoi que ce soit de plus sur Rothstein. Comme si ses biographies avaient été « lissées », elles mentionnent volontiers ses récentes positions prestigieuses (comme au New York Times ou à l’université de Berkeley), mais laissent complètement dans l’ombre son passé militant.

C’est pourquoi, dans l’impasse, j’avais fini par abandonner mes recherches. Jusqu’au au jour où, par hasard, j’ai trouvé une nouvelle piste dans le livre « People Power : The community Organizing Tradition of Saul Alinsky« .

En effet, les auteurs de cet ouvrage ont choisi d’y reproduire l’article What is an organizer ? dans son intégralité, avec en introduction ces quelques lignes :

« Ecrit en 1973, cet essai est l’un des plus connus dans le champ de l’organisation collective. Il a été utilisé dans des formations et donné à de nombreux organisateurs pour les aider à comprendre leur rôle. Quand on lui demanda des précisions sur l’histoire de ce texte, Rothstein répondit : « Vous me demandez de me rappeler de quelque chose qui a près de quarante ans. Tout ce que je peux vous dire c’est que j’ai écrit ce texte à la demande d’Heather Booth, qui était alors la directrice de la Midwest Academy, et qui l’utilisa dans le cadre de son programme de formation. »


« People power : the community organizing tradition of Saul Alinksy », sous la direction de Aaron Schutz et Mike Miller

Heather Booth ? La Midwest Academy ? Il n’en fallait pas plus pour me mettre en recherche.

10 ans de réflexion et 4 tentatives de définition

Cette nouvelle piste m’a permis de retracer, indice après indice, le parcours du jeune Richard Rothstein et la genèse de What is an organizer ?, qui s’étend sur près d’une décennie (1963 à 1973).

Avec, en toile de fond, quelques moments-clés de l’histoire militante américaine, j’ai découvert les expériences qui ont progressivement guidé Rothstein dans sa réflexion. Et j’ai peu à peu compris quelles difficultés l’ont conduit, année après année, à reformuler quatre fois sa tentative de définition de l’organisateur, jusqu’à ces mots devenus célèbres :

« L’organisateur organise des organisations. »


Richard Rothstein, What is an organizer ? (1973)

Afin de comprendre ce que cette étrange formule signifie, je propose ici de partager l’histoire de Rothstein et de son cheminement intellectuel de définition en définition : dans quel contexte What is an organizer ? a-t-il été écrit ? Pour répondre à quels problèmes ? Après avoir rencontré quels obstacles ?

Il ne s’agit pas de faire l’apologie du travail de Rothstein, ni de prétendre que sa réponse à la question What is an organizer ? est parfaite ou définitive. Au contraire, cette interrogation reste ouverte et c’est à chaque militant de se faire sa propre idée en fonction de son éthique de travail, de sa méthodologie et de son horizon d’attentes.

Toutefois, en reconstituant le parcours de Rothstein et la genèse de son texte, on peut poser des jalons conceptuels qui permettent d’éclaircir, pas à pas, cette difficile question qu’est le « rôle » de l’organisateur.

Construire l’après-Alinsky

Saul Alinsky disparaît en Juin 1972 (soit un an avant l’écriture de « What is an organizer ? »). Et tandis que l’IAF (Industrial Areas Foundation) pleure son mentor, une nouvelle génération d’organisateurs et d’organisatrices prend son essor.

Cette nouvelle vague a fait ses premières armes dans le mouvement des droits civiques, les manifestations étudiantes de la fin des années 60 et le Mouvement de Libération des Femmes. Et, bien qu’elle se soit inspiré des méthodes du défunt Alinsky, cette jeune garde souhaite fortement combler ses lacunes méthodologiques et idéologiques.

C’est ainsi qu’en 1973, l’organisatrice Heather Booth, alors âgée de 28 ans, a l’idée de créer un institut de formation qui pourrait enseigner plusieurs méthodes d’organisation collective et dépasser les insuffisances de l’IAF (les gardiens du temple « Alinsky ») .

Heather Booth (à gauche) jouant de la guitare pour la militante Fannie Lou Hamer (au centre) pendant le « Freedom Summer Project » de 1964

Par le passé, Booth a déjà participé à des formations de l’IAF (notamment en 1971 avec Ed Chambers – le successeur d’Alinsky) et elle n’a pas apprécié le contrôle que cette organisation exerce sur ses apprentis. En effet, les formations longues de l’IAF ne sont dispensées qu’à ceux qui en deviennent formellement membres et qui acceptent de suivre un an de mentorat avec un organisateur attitré.

Ed Chambers, Directeur Exécutif de l’IAF à partir de 1972

Booth souhaite rompre avec ce dirigisme, et plutôt créer un programme de formations courtes (1 semaine maximum) pour outiller de façon ponctuelle des militant-e-s qui souhaitent découvrir les nombreuses méthodes d’organisation collective.

Booth est parfaitement à la hauteur de ce défi, car elle a déjà beaucoup d’expérience de terrain, dans plusieurs champs de l’organisation collective. Travaillant dans le monde syndical, elle a également joué un rôle important dans la naissance des premières organisations féministes américaines (notamment aux côtés de Jo Freeman).

Booth a ainsi rencontré de nombreuses autres organisatrices, avec qui elle échange régulièrement sur leurs pratiques et leurs méthodes. Et c’est grâce à ce réseau solidaire et dynamique qu’elle finit par trouver les fonds nécessaires pour s’installer dans la banlieue d’Indianapolis et y créer l’institut de formation dont elle rêvait. C’est l’acte de naissance d’une école devenue aujourd’hui incontournable : la Midwest Academy.

Lorsque Booth entame la rédaction du programme de formation de son institut, elle a plusieurs objectifs en tête :

  • Tout d’abord, elle souhaite rompre avec le virilisme d’Alinsky et de l’IAF (qui questionnent encore le fait qu’une femme puisse être organisatrice). De fait, la première promotion de la Midwest Academy sera quasi-exclusivement féminine.
Première promotion de la Midwest Academy – Au premier plan, on peut voir Heather Booth (deuxième en partant de la gauche)
  • Ensuite, la fondatrice de l’institut insiste sur le versant idéologique de l’organisation collective. Marquant une rupture avec l’apolitisme et l’opportunisme de certains organisateurs, elle ancre son travail dans un horizon clairement marqué à gauche.
  • Enfin, Booth refuse l’isolement dans lequel s’enferment parfois les organisateurs (qui peuvent aller jusqu’à snober le monde académique). Et pour que son programme de formation soit le plus riche possible, elle contacte des militants, des universitaires et des organisateurs de tout le pays.

C’est dans ce contexte qu’elle s’adresse au jeune organisateur Richard Rothstein, pour lui demander de participer à la rédaction d’un texte sur la définition du community organizer. Pourquoi lui ? Parce que cette question le hante depuis près d’une décennie…

Du campus au ghetto

Etudiant de l’université de Chicago, Richard Rothstein s’est engagé au début des années 1960 auprès du SDS (Students for a Democratic Society).

Dans le cadre de cet engagement, Rothstein est tout d’abord formé à l’activisme de plaidoyer. Et ses premières expériences politiques se font dans le cadre de l’opposition à la guerre au Vietnam.

Richard Rothstein (à droite), dans un rally contre la guerre au Vietnam

Tout change lorsqu’en 1963, le SDS fait un choix stratégique inédit : l’association étudiante propose de créer des liens entre les étudiants (souvent blancs et issus de milieux favorisés) et les habitants des ghettos (le plus souvent afro-amérirains).

Le SDS envoie donc plusieurs cohortes de volontaires – près d’une centaine – dans plusieurs ghettos de villes telles que Baltimore, Chicago, Cleveland, Philadelphie ou Newark. Le programme est intitulé « Economic Research and Action Project » (ERAP). Rothstein, alors âgé de 20 ans, participe à l’expérience en tant qu’ « organisateur ».

Je choisis de mettre des guillemets au terme « organisateur » car à la lecture des archives, on découvre qu’à l’époque peu d’étudiants se sont vraiment mis d’accord sur ce qu’ils entendent par ce terme.

Certains, semble-t-il, ont une véritable connaissance de l’organisation collective (que ce soit grâce à leurs liens avec le mouvement des droits civiques, les organisateurs syndicaux ou les organisateurs de l’IAF). Mais il apparaît clairement que la plupart des étudiants ne disposent pas d’une méthodologie rigoureuse ni d’un cadre de travail bien défini. Parachutés dans un quartier qu’ils ne connaissent pas, frappant à des portes qui ne s’ouvrent pas, ils se replient parfois sur des pratiques militantes avec lesquelles ils sont plus à l’aise, mais sans véritable succès :

« Notre marche du 27 Juin a été fortement gênée par la désorganisation de l’équipe, en partie due à l’arrivée des bénévoles estivaux, mais aussi aux doutes que beaucoup de personnes avaient sur l’organisation même de la marche. Plus de 100 personnes ont marché vers la Mairie. Pour ce qui est de secouer le pouvoir en place, notre impact a probablement été nul. »

Comité local ERAP de Newark, Rapport publié dans la Newsletter d’ERAP du 23 Juillet 1965
Le documentaire « The troublemakers » (1966) relate les tentatives – et les échecs – des organisateurs d’ERAP souhaitant bâtir un mouvement dans la ville de Newark (New Jersey)

Plongé dans ce bouillon d’idées et d’expérimentations tous azimuts, il est fort probable que Richard Rothstein se forme d’abord, comme la plupart de ses camarades, une idée assez vague de l’organisation collective. C’est en tout cas ce qui se ressent dans sa première tentative de définition du rôle d’organisateur.

Première tentative de définition : « l’organisateur est celui qui encourage le travail collectif »

Comme, dès son origine, l’objectif politique d’ERAP reste assez flou, des dissensions apparaissent rapidement parmi les bénévoles quant à leurs actions concrètes sur le terrain.

Sont-ils là pour soutenir les associations déjà présentes dans les ghettos ? Faire du porte-à-porte et créer des associations de locataires ? Soutenir les actions locales du mouvement des droits civiques ? Créer des temps de sensibilisation politique ?

Militants d’ERAP
[Illustration issue de la Newsletter de Juillet 1965]

Pour les plus calculateurs, ERAP est une simple excuse pour créer une base-arrière du SDS, un lieu où les anciens étudiants peuvent continuer à militer hors-campus.

Pour les plus modérés, il est simplement question de faire naître des relations de confiance entre étudiants et habitants des ghettos, pour ensuite mener quelques actions caritatives sur le thème de l’emploi, de la santé ou encore du logement.

De fait, l’esprit révolutionnaire d’ERAP ne fait pas l’unanimité. En effet, certains étudiants ne participent à l’expérience que pour défendre leur vision de la démocratie participative de terrain (« participatory democracy ») qui a été promue lors du dernier conseil national du SDS.

Conseil National du SDS en 1963

Tiraillé par de telles divisions quant à son objectif réel, le projet ERAP prend fin dès 1965 (soit seulement deux ans après sa création), sans avoir réellement eu des résultats concrets sur le terrain.

Rothstein, qui assiste au désastre sans perdre son optimisme, écrit en 1965 un court texte intitulé « A Short History of ERAP » afin de défendre le programme et sa philosophie. Il y fait part d’un sujet de discussion apparu très tôt parmi ses participants : le paternalisme des « organisateurs ».

« Pour beaucoup, la simple existence de l’organisateur avait des implications paternalistes : pourquoi un organisateur serait-il là s’il ne se supposait pas déjà meilleur que les habitants du ghetto, avec une connaissance supérieure (de fait une éloquence supérieure) du mouvement qu’il était en train d’imposer à ces ignorants et innocents habitants du ghetto ? […]

C’est qu’à leurs débuts, les organisateurs d’ERAP ne savaient pas vraiment comment nouer des relations sincères avec des pauvres. Les différences culturelles étaient trop importantes pour être facilement dépassées ; des étudiants de classe moyenne, malgré les meilleures intentions, faisaient preuve d’attitudes condescendantes dans le ghetto.

C’est pourquoi, même si les organisateurs étaient capables de vivement débattre entre eux jusqu’au bout de la nuit (persuadant, amadouant, raisonnant), ils considéraient qu’ils ne pouvaient pas vivre cette même expérience avec des pauvres parce qu’ils ne disposaient pas d’un terrain commun suffisant avec eux.

Dès lors, toute tentative de persuader un habitant pouvait être perçue, d’un point de vue psychologique, comme une « manipulation ».

Aussi longtemps que subsisteraient ces différences culturelles et qu’un respect mutuel entre organisateur et habitant n’était pas établi, toute tentative de persuasion relèverait de la manipulation.

Ce n’est qu’après avoir été longtemps sur le terrain (suffisamment pour qu’émerge une véritable reconnaissance de la légitimité des connaissances et de l’expérience à la fois des habitants et des étudiants) que la question de la « manipulation » finit par disparaître.

Aujourd’hui, les étudiants d’ERAP n’ont plus peur ni d’enseigner ni d’apprendre. Le mot « organisateur » n’est plus employé avec une connotation paternaliste. Un organisateur est celui qui (étudiant ou habitant) consacre du temps à dire aux gens ce qu’ils pourraient accomplir en travaillant ensemble.« 


Richard Rothstein, « A short story of ERAP » (1965)

Cette première tentative de définition de l’organisateur est étonnante, car complètement vidée de la radicalité que peuvent lui donner – à la même époque – des organisateurs tels que Bayard Rustin ou Saul Alinsky.

En effet, dire qu’un organisateur est quelqu’un qui essaye seulement de convaincre les gens de mener des projets collectifs, c’est lui donner un rôle de cohésion sociale sans dimension militante. Empêtré dans la question du paternalisme, Rothstein en vient donc à confondre community development et community organizing :

  • Le community development consiste à resserrer les liens interpersonnels au sein d’un groupe afin que ses membres puissent résoudre collectivement, et souvent par eux mêmes, leurs problèmes.
Illustration du community development
  • Le community organizing consiste à développer le pouvoir collectif d’un groupe afin qu’il puisse mener des actions militantes pour obtenir plus de droits.
Illustration du community organizing

La confusion entre ces deux pratiques provient probablement du relatif désordre conceptuel régnant au sein du programme ERAP. Car sous une même dénomination (« organisateur »), des militants se lancent dans des actions radicalement différentes les unes des autres et entretiennent un relativisme généralisé.

Ce désordre méthodologique conduit d’ailleurs Rothstein à faire une seconde confusion, plus subtile mais toute aussi gênante. En effet, Rothstein interroge le rôle de l’organisateur en se questionnant sur la posture et le comportement paternalisme qu’il peut observer chez les militants d’ERAP.

Or, même s’il est légitime de remettre en cause ces postures et ces comportements, force est de constater que le programme ERAP est, dans son intention-même, paternaliste. Après tout, il consiste à envoyer des cohortes de blancs diplômés de classe moyenne pour « écouter » et « éduquer » des pauvres (majoritairement racisés) issus des ghettos. Dans un tel cadre institutionnel, les militants sont – quoi qu’ils fassent – condamnés à une posture paternaliste.

Entretien avec un habitant du quartier
[Illustration de l’article « Race and the movement », tiré de la Newsletter d’ERAP en date du 21 Août 1965]

Ainsi, Rothstein évolue dans un cadre à la fois chaotique et paternaliste, ce qui le conduit à se poser des questions légitimes, mais dont les confusions successives le conduisent à faire fausse route. Toutefois, avec le recul, ces confusions nous permettent d’éclairer, par contraste, ce qui manque aux militants d’ERAP pour faire véritablement office d’organisateurs : un cadre.

Un militant qui souhaite devenir « organisateur » ne peut pas prétendre à cette fonction par la simple mise en oeuvre de gestes et d’outils de façon désordonnée et sans supervision. En effet, l’organisation collective est une démarche complète et cohérente qui s’inscrit dans la durée. C’est pourquoi l’organisateur a besoin d’un cadre (idéologique, éthique, financier et méthodologique) pour guider son action au quotidien.

S’interroger sur sa posture et ses gestes est important, mais cela n’a pas de sens si, en amont, l’organisateur n’est pas au clair sur le fondement même de son action. C’est sur cette idée que porte la deuxième tentative de définition de Rothstein, nourrie par de nouvelles expériences militantes.

Deuxième tentative de définition : l’organisateur est celui qui construit un mouvement radical

Entre 1965 et 1968, Rothstein reste un membre actif du SDS et continue à écrire sur le programme ERAP qui, malgré son échec, l’a fortement marqué. C’est ainsi qu’en 1968 (Rothstein a alors 23 ans), il choisit d’écrire un court texte intitulé « Evolution of organizers : some notes on ERAP » qu’il fait publier dans « Radical America« .

Cet article est aux antipodes de celui de 1965. Et pour cause, nous sommes en 1968 ! Le SDS est à son apogée, des manifestations étudiantes ont lieu dans tout le pays et Rothstein, qui a parfait son éducation politique, a aussi complètement revu ses positions :

« Le SDS croyait encore en la possibilité d’un changement dans le cadre formel des institutions représentatives du gouvernement américain. L’objectif d’ERAP était de secouer un peu ces institutions, pour mettre en place des courants dans la vie politique américaine qui renverseraient ensuite la corruption des élites progressistes [NT : En anglais le terme est « liberal »] et syndicales. Ces élites, sous la pression et l’inspiration d’ERAP et d’autres « nouvelles rébellions », en viendraient ainsi à demander que des ressources soient transférées de la course à l’armement (causée par la guerre froide) vers la création d’un Etat Providence décentralisé, démocratique et interracial.

Ceux d’entre nous qui à l’époque étaient membres d’ERAP ont aujourd’hui complètement changé d’avis. […] Nous sommes maintenant des ennemis de l’Etat Providence capitaliste, et nous avons peu de foi ou de désir pour que les forces progressistes et syndicales qui pourraient enfanter un tel système soient consolidées, étant donné leurs alliés corporatistes et réactionnaires. »



Richard Rothstein, « Evolution of organizers : some notes on ERAP » (1968)
Manifestation étudiante à Los Angeles (1968)

Avec ce nouveau regard critique, clairement innervé par une lecture marxiste de l’Histoire, Rothstein déploie une nouvelle définition de l’organisateur, bien différente de celle qu’il proposait dans sa première tentative :

« Pendant l’hiver 1965, si vous aviez demandé aux organisateurs d’ERAP quelle était leur mission, la plupart auraient simplement répondu : « construire un mouvement ».

Il y aurait eu peu de désaccords sur ce qu’un tel mouvement accomplirait, une fois construit. Les membres de SDS s’accordaient rapidement pour conclure que leur mouvement devait lutter pour :

– mettre fin à l’exploitation raciste et à l’impérialisme

– collectiviser les processus de décision économiques

– démocratiser et décentraliser chaque institution politique, économique et sociale aux Etats-Unis.

Cependant, ces objectifs s’inscrivaient dans une temporalité longue, et ils n’étaient donc pas des préoccupations directes pour les organisateurs d’ERAP. […]

Sur le court terme, les problèmes étaient les suivants :

– comment développer le leadership des gens de façon authentique et sans manipulation ?

– comment équilibrer les différents besoins du mouvements ? (Créer du leadership ; éveiller un sentiment de crise au sein du pays – et des communautés locales – ; polariser par le conflit ; créer des institutions locales qui donneraient aux gens une vision concrète de ce que la démocratie peut être)

– comment choisir des campagnes autour desquelles chacune de ces tâches pourraient être accomplies ?

Les organisateurs d’ERAP n’ayant aucune idée de la façon dont ils pourraient prendre de telles décisions, le programme fut dissout pendant le printemps 1965. »



Richard Rothstein, « Evolution of organizers : some notes on ERAP » (1968)

Rothstein réécrit-il l’Histoire d’ERAP ? Sans doute. Mais ce qui importe, c’est l’évolution de sa réflexion et de sa définition. Il n’est désormais plus question de community development ni d’animation sociale apolitique : l’organisateur est celui qui construit un mouvement radical.

Et comme le cadre idéologique de Rothstein a complètement changé, ses interrogations aussi. La question qu’il se pose désormais est sociologique, voire philosophique : si l’organisateur est celui qui construit un mouvement, alors qu’est-ce qu’un mouvement ?

Rothstein tente de répondre à cette question de façon partielle, en commençant par présenter un mouvement comme une mobilisation ayant des objectifs à long terme (une stratégie globale, un cadre idéologique) et des objectifs à court terme (des choix tactiques de terrain, des outils concrets, des ressources à mettre en oeuvre).

Or, rien qu’en procédant à cette simple distinction, il s’écarte d’emblée de la définition alinskienne de l’organisateur. Car, chez Alinsky, l’organisateur n’avait pas pour but de créer un « mouvement » ni de viser un agenda politique sur le long terme. L’organisateur de Chicago pensait d’avantage en terme de « campagnes » ponctuelles ou « d’alliances locales » aux limites bien définies. Et s’il lui arrivait de nourrir une vision plus globale (par exemple en réfléchissant aux façons d’organiser la classe moyenne), c’était pour articuler cette vision avec des luttes en cours, plutôt que pour servir une idéologie politique particulière.

A l’inverse, pour Rothstein, l’organisateur sert une cause. Il a un cadre idéologique et des valeurs bien définies, et il assume parfaitement son orientation politique. Cette définition, qui fait de l’organisateur un militant politique au sens fort, soulève pourtant un nouveau problème : si l’organisateur sert une cause, alors sert-il sa propre cause ou celle des premiers concernés ?

En véritable démocrate, Alinsky ne se posait même pas cette question. Pour lui c’était véritablement les premiers concernés qui étaient à la barre et qui déterminaient leur horizon politique. Dans ce cas, l’organisateur n’avait aucun mot à dire. Il pouvait juste se retirer si jamais les valeurs des premiers concernés étaient en conflit avec les siennes.

A l’inverse, dans cette seconde définition de Rothstein, l’organisateur ne se contente pas de déployer la mécanique du pouvoir collectif. Il porte un message politique et tente de convaincre les premiers concernés que ses idées sont les bonnes. On retrouve ici, sous un autre angle, la question du paternalisme de l’organisateur. Car si ce dernier cherche à diriger ceux qu’il organise, qu’est-ce qui distingue l’organisateur d’un activiste d’avant-garde ?

Cette question est la source, aujourd’hui encore, de nombreuses critiques portant sur la position paradoxale de l’organisateur. Car dans de nombreuses situations concrètes, l’organisateur est à la fois :

  • Au service des premiers concernés : il est leur accompagnateur, leur « personne-ressource », parfois même leur salarié ou leur employé ;
  • Au service de sa propre cause : il sert ses propres idées, ses propres intérêts et n’hésite pas à « agiter » les premiers concernés si ces derniers s’écartent de son plan d’action.

La question du « cadre », soulevée par la première définition de Rothstein, n’a donc été résolue qu’en partie par sa deuxième définition : certes, il faut à l’organisateur un cadre idéologique, mais cela ne suffit pas. Car pour être transparent dans sa relation aux premiers concernés, l’organisateur doit être capable de se positionner de façon claire : Est-il intérieur ou extérieur au groupe ? S’impose-t-il ou est-il invité ? Réunit-il ses ressources par financement participatif ou par appel à des fondations ? Est-il indépendant ou membre d’une organisation (comme le SDS) à laquelle il doit rendre des comptes ?

Ces interrogations, Rothstein n’y répond pas dans son article de 1968. Mais, là encore, une nouvelle expérience militante va le conduire à y prêter attention et à reprendre la plume.

Troisième tentative de définition : l’organisateur est celui qui construit une organisation

En Mars 1968 est créée la « New University Conference » (NUC), une association politique étudiante qui a clairement pour but de concurrencer le SDS sur le terrain militant dans les campus. Rothstein, qui a claqué la porte du SDS, devient Secrétaire National de la NUC, puis membre de son « Teacher Organizing Project » à Chicago.

C’est une nouvelle occasion pour Rothstein d’explorer l’organisation collective, non sans continuer sa réflexion de fond sur le rôle et la définition de l’organisateur. C’est ainsi qu’en 1971 (soit 3 ans plus tard), il reprend la plume pour parler d’organisation collective dans une brochure de la NUC intitulée « Representative Democracy in SDS« .

De prime abord, ce texte est un simple règlement de compte entre Rothstein et le SDS. Rothstein revient en effet sur la création du SDS et sur les successives transformations de cette structure l’ayant peu à peu rendue – selon lui – « tyrannique ».

D’après Rothstein, les dirigeants du SDS ont peu à peu rejeté toute instance représentative au sein de l’association (au profit de démarches radicalement horizontales), ce qui a inévitablement mené à un fonctionnement chaotique et à l’accaparement du pouvoir par des leaders informels.

Illustration de la brochure « Representative Democracy in SDS ». Au centre, le « leader » autoproclamé trône en écrasant ses camarades.

Ce récit d’un déclin est l’occasion pour Rothstein de revenir – une fois encore ! – sur son expérience au sein du projet ERAP.

Dans son premier texte (en 1965), il avait tout d’abord souligné la question de la posture des organisateurs au sein d’ERAP. Dans son second (en 1968), il avait ensuite insisté sur leur absence d’ancrage idéologique. Cette fois-ci (en 1971), c’est sur le cadre institutionnel des organisateurs que se porte la réflexion de Rothstein.

Il explique en effet que les réformes internes du SDS (qui rejetaient progressivement l’idée de « structure représentative ») conduisirent finalement à l’abolition du siège national d’ERAP en Mars 1965. Or, cette véritable décapitation du programme eut immédiatement des conséquences dramatiques pour les organisateurs de terrain :

  • Tout d’abord, l’abolition du siège national provoqua la diaspora de ses membres – tous des hommes – qui vinrent se réfugier dans les sièges locaux du programme. Leur présence (et leur leadership informel) imposèrent sur place un management chaotique et d’importantes discriminations (notamment envers les femmes).
  • Ensuite, l’absence de siège national d’ERAP détériora peu à peu la relation entre le programme et son commanditaire (le SDS). En effet, comme le SDS n’avait plus d’interlocuteur direct pour connaître les avancées de son projet, il commença rapidement à douter de son efficacité.
  • Enfin, sans siège national, la majorité des sièges locaux s’effondrèrent en quelques mois, faute de soutien logistique, politique et financier.
Le « Port Huron Statement », adopté en 1963 par le SDS, promeut une vision radicale de la « participatory democracy » et met l’organisation étudiante sur le chemin de l’absence de structure.

Pour Rothstein, ce sabordage de l’organisation résulte d’une parfaite hypocrisie. Car le véritable problème démocratique d’ERAP n’était pas tant l’autonomie des sièges locaux que la place des premiers concernés (les habitants des ghettos) dans leurs propres luttes :

« Laissez le peuple décider » était un slogan puissant […] Néanmoins les slogans ne sont pas toujours des outils adéquats pour comprendre la réalité politique.

Dans cette situation, il [le slogan] conduisit des organisateurs à mentir (parfois à eux-mêmes) en prétendant que « le peuple » décidait de questions dont seuls les organisateurs avaient réellement connaissance (et qu’ils étaient d’ailleurs les seuls à comprendre). »



Richard Rothstein, Representative Democracy in SDS (1971)

En expliquant les déboires d’ERAP par la désorganisation progressive du SDS, Rothstein apporte un nouveau regard sur le paternalisme des organisateurs. Selon lui, ce comportement ne résulte pas seulement d’un état d’esprit condescendant ou d’un manque de cadre idéologique : il est aussi le résultat d’une structure affaiblie par un désir d’horizontalité radicale.

En effet, sans structure démocratique (à la fois formelle et informelle), les organisateurs agissent sans mandat. Et leur travail s’exerce – pour le meilleur et pour le pire – sans aucune supervision. Or, si ni les premiers concernés, ni les financeurs, ni les autres militants ne peuvent accompagner l’organisateur dans son travail quotidien, alors celui-ci est livré à lui-même et il peut difficilement garder le cap.

Par exemple, dans le cas du programme ERAP, l’absence d’une structure solide a pu conduire à des situations grotesques dans lesquelles les organisateurs passaient plus de temps à s’interroger sur leur démarche qu’à accomplir un véritable travail de terrain :

« Nous avons une équipe de 45 bénévoles. […] Seule la moitié de notre équipe est constituée d’organisateurs de terrain. Nous avons aussi un groupe de recherche, qui compte un urbaniste, Jacki Leavitt, et trois étudiants en droit. Les autres font du travail d’organisation collective autour de certaines thématiques comme l’accès aux soins, les adolescents, les enfants ou encore l’opposition au programme « War on Poverty ». En dehors des comités dédiés à la comptabilité, à l’entretien des locaux et autres tâches administratives, nous avons tenté d’améliorer la communication entre les membres de notre très grande équipe en créant de petits groupes de travail où différents organisateurs pourraient échanger. […] Pour l’instant, cette tentative a été infructueuse. […]

La difficulté que l’on peut avoir à coordonner une équipe de 45 personnes de façon démocratique est bien plus grande que ce l’on aurait pu imaginer au départ. Et même si beaucoup d’entre nous considèrent le recours au vote comme anti-démocratique, il est légitime de se demander si l’on peut se permettre de passer 8h à obtenir un consensus pour chaque sujet de discussion. »


Comité local ERAP de Newark, Rapport publié dans la Newsletter d’ERAP du 23 Juillet 1965

De même, l’absence de structure empêche l’organisateur de pouvoir temporiser et d’envisager son action comme faisant partie d’une dynamique plus générale :

« Les organisateurs qui sont là depuis un an sont frustrés à l’idée de créer des relations dans le quartier sans que cela conduise à des actions concrètes. […] D’autant que parmi ces relations, aucune ne repose encore vraiment sur l’engagement, la compréhension mutuelle ou même la franchise. »

Lettre d’un organisateur publiée dans la Newsletter d’ERAP du 23 Juillet 1965

Rejetant en bloc cette tyrannie de l’horizontalité, Rothstein exprime son désir de voir renaître des organisations qui, tout en rejetant la bureaucratie, pourraient néanmoins disposer de structures dynamiques et robustes :

« Nous entrons dans une période où les activistes pensent de nouveau à construire des organisations : des organisations nationales (comme le NUC), des organisations locales, des organisations sectorielles, des organisations féministes. Dans une période bien plus éveillée que le milieu des années 60, ces organisations ont probablement de belles chances de succès.

Mais les organisateurs de ces efforts devront éviter les écueils des années 60, car ils pourraient faire bien pire que ce qu’était autrefois le « vieux et rigide SDS ».



Richard Rothstein, Representative Democracy in SDS (1971)

D’après Rothstein le véritable chantier des organisateurs n’est plus tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de leur propre organisation. Les organisateurs doivent en effet être capable de bâtir leurs propres organisations (comme ERAP ou le SDS) afin que celles-ci puissent être, dans un second temps, des bases arrières suffisamment solides pour soutenir des mouvements radicaux.

Rothstein propose donc ici une définition de l’organisateur aux antipodes de l’activisme des années 60. L’organisateur ne recherche pas l’horizontalité, l’autonomie ni l’agilité, mais plutôt un écosystème qui lui permettra d’être soutenu et accompagné dans son travail militant.

Cette nouvelle définition est à la fois originale et stimulante, mais elle fait tout de même subsister une ambiguïté : comment s’articule le travail de l’organisateur, entre l’organisation dont il fait partie (ici ERAP ou le SDS) et celle qu’il contribue à bâtir (par exemple un collectif de voisin dans le ghetto de Newark) ?

En d’autres termes : si l’organisateur est celui qui construit une organisation, de quelle organisation parle-t-on ?

Il est fort probable qu’une piste pour résoudre cette ambiguïté se trouve dans la quatrième et dernière tentative de définition proposée par Richard Rothstein.

Quatrième (et dernière) tentative de définition : l’organisateur est celui qui organise des organisations

Nous sommes en 1973 (soit deux ans après la retentissante critique du SDS par Rothstein). Heather Booth, qui connaît bien Rothstein et ses récents écrits, lui propose de participer à la rédaction du programme de formation de la Midwest Academy. Ce dernier en profite alors pour synthétiser ses dix dernières années de réflexion sur le rôle de l’organisateur, et il rédige ce fameux texte court qui deviendra rapidement incontournable : What is an organizer ? [Traduction complète disponible ici]

Ce qui fait la puissance de cet écrit, c’est sa simplicité. Une décennie de questionnements et de discernements ont permis à Rothstein de comprendre le travail de l’organisateur et de le définir dans ce qu’il a de plus simple :

« les organisateurs organisent des organisations »

De prime abord, cette formule peut sembler choquante, voire ridicule, puisqu’elle est à la fois répétitive et vide de sens. Mais avec le recul, et en ayant désormais en tête le parcours complet de Rothstein, on peut décrypter cette définition et en comprendre la profondeur.

En effet on sait maintenant que, depuis 1971, Rothstein définit la mission de l’organisateur ainsi : construire des organisations (qui pourront, par la suite, soutenir des militants et des actions collectives).

Or, deux ans plus tard, dans son texte de 1973, Rothstein a volontairement abandonné le terme « construire » pour le remplacer par le terme « organiser ». Et c’est dans ce méticuleux choix de verbe que réside la clé de toute l’énigme.

Dans le langage courant, le verbe « organiser » est assez vague et ne veut pas dire grand chose. Il décrit le plus souvent l’action individuelle de mettre chaque chose à sa place. En ce sens, « organiser » signifie simplement « ranger », « mettre en ordre » ou « préparer » : organiser son plan de travail, organiser son emploi du temps, organiser ses vacances…

En introduisant ce verbe trivial dans sa définition, Rothstein crée chez nous la confusion, et pointe du doigt la raison pour laquelle il est si difficile de définir ce qu’est un organisateur : on ne peut pas comprendre ce qu’est un organisateur si l’on n’est pas au clair sur ce que veut dire « organiser ».

C’est alors que le texte de Rothstein révèle toute sa richesse, puisqu’il y offre une définition claire de ce qu’organiser veut dire :

« La force d’une organisation militante croit avec la participation de ses membres. La créativité et la flexibilité d’une organisation militante croissent avec le nombre de ses leaders et leur confiance en soi. Or une telle croissance a rarement lieu spontanément. En faisant preuve d’une réelle empathie pour la vie quotidienne des membres, avec leurs inquiétudes, leurs espoirs et leurs échecs, l’organisateur développe des relations et des structures qui rendent les organisations réelles plus actives, plus participatives, plus rationnelles, plus fortes et plus démocratiques. »



Richard Rothstein, « What is an organizer ?  » (1973)

En résumé : organiser, c’est développer des relations et des structures. On comprend alors pourquoi Rothstein a choisi d’abandonner le verbe « construire » ou profit du verbe « organiser » : « construire » insiste sur les premiers pas d’une organisations, tandis qu’ « organiser » nécessite un accompagnement sur le très long terme, bien au-delà de la simple création d’une structure.

La définition « l’organisateur organise des organisations » fait donc sens, mais l’ambiguïté dont je faisais part plus haut subsiste : l’organisateur organise quelles organisations ? Les siennes, celles des premiers concernés, ou les deux ?

En effet, What is an organizer ? laisse planner le doute sur la place exacte de l’organisateur. Est-il dedans ? Dehors ? A cheval entre plusieurs organisations ? A la lecture du texte, il semble que pour Rothstein, l’organisateur fait partie intégrante de l’organisation au sein de laquelle il développe des relations et des structures. Mais cet apport reste insuffisant.

Car si l’organisateur n’organise que sa propre organisation, cela veut-il dire qu’il s’agit d’une organisation de premiers concernés et qu’il fait lui-même partie des premiers concernés ? Ou l’organisation n’est-elle qu’une institution caritative qui n’a plus rien de militant ?

Il n’existe aujourd’hui pas de réponse définitive à ces questions, et je suis moi-même, dans ma pratique quotidienne, sans cesse confronté à elles. Toutefois, il reste un élément de contexte qui peut éclairer la réflexion de Rothstsein, et nous aider à faire un pas de plus vers la définition de l’organisateur

Leaders et organizers

Dans la tradition alinskienne, la pratique du community organizing repose sur un couple indissociable : le community organizer et le leader.

En effet, dans l’orthodoxie de l’IAF (encore enseignée aujourd’hui à travers le monde), les rôles sont répartis ainsi :

  • Le community organizer est membre d’une organisation qui regroupe d’autres community organizers (par exemple, en Angleterre, la branche de l’IAF s’appelle Citizens UK). Cette organisation recrute, forme et manage les community organizers qui sont répartis entre juniors organizers et senior organizers en fonction de leur expérience. Dans ce contexte, chaque community organizer se voit assigner un ou plusieurs théâtres d’opération, sur lesquels il va lui-même recruter et former des leaders au sein des premiers concernés, en vue de créer une Alliance Citoyenne ou d’organiser un mouvement.
  • Le leader fait partie des premiers concernés. Il ne dispose pas nécessairement d’une expérience militante et il n’est pas nécessairement membre d’une organisation. Ce qui fait de lui un leader, c’est qu’il est reconnu et respecté par les autres premiers concernés. C’est pourquoi, lorsque le community organizer le rencontre, il prend note de son leadership et il lui propose de structurer son réseau relationnel pour mener des actions collectives.

D’après cette répartition des rôles, le community organizer est donc complètement extérieur à l’organisation qu’il contribue à structurer. Il est là en posture de soutien et de formation, mais ce sont les différents leaders qu’il recrute qui, en théorie, accomplissent la majorité du travail d’organisation auprès des premiers concernés.

On comprend alors pourquoi la question du paternalisme de l’organisateur réapparaît, telle un serpent de mer, dans tous les textes de Richard Rothstein. Car à l’époque où il milite, le modèle de l’IAF est dominant (et ses concurrents, comme ACORN, reprennent la même division des tâches entre organizer et leader). Dans un tel contexte, Rothstein est témoin de situations où le community organizer exerce une forme de domination sur les leaders qu’il a recrutés. Comme dans le cadre d’ERAP, on se retrouve dans des situations où de jeunes hommes blancs de classe moyenne se considèrent comme des « éducateurs politiques » de personnes pauvres et souvent racisées.

En résumé, pour l’IAF le community organizer est un agitateur extérieur qui accompagne les premiers concernés dans la création d’un pouvoir collectif. Et si, sur le papier, une telle définition ne semble pas forcément problématique, sa mise en application peut se révéler catastrophique.

Comment définir un organisateur qui ne soit pas paternaliste ?

C’est en bataillant avec la tradition du community organizing (sûrement découverte avec ERAP) que Richard Rothstein a fait émerger ses quatre définitions successives, comme autant de tentatives de lutter contre le penchant paternaliste de l’organisateur :

1. « L’organisateur est un militant qui s’engage auprès des pauvres pour les encourager à se mobiliser. » Cette première définition est une version mal-digérée de l’orthodoxie alinskyienne. Elle place l’organisateur dans un cadre paternaliste (il domine les leaders), avec des objectifs politiques incertains. Il manque à l’organisateur un cadre idéologique plus structuré, une mission claire et une méthodologie spécifique.

2. « L’organisateur est un militant qui construit des mouvements radicaux. » Cette deuxième définition situe politiquement les idées de l’organisateur, l’écarte des activités caritatives et le tourne d’avantage vers l’action directe. Dans cette définition, les rôles de l’organisateur et du leader fusionnent presque, puisque l’organisateur se voir comme le premier des leaders. Il est une sorte de « super militant ». Mais la glorification de cette posture d’avant-garde laisse complètement dans l’ombre les premiers concernés, qui se retrouvent une fois encore à suivre les directives de l’organisateur. Pour assurer sa supervision par les premiers concernés il manque encore à l’organisateur un cadre institutionnel, une mission claire et une méthodologie spécifique.

3. « L’organisateur est un militant qui construit des organisations ». Cette troisième définition conserve son horizon idéologique mais institutionalise le rôle de l’organisateur. Cette fois-ci, l’organisateur reste bien distinct des leaders, puisqu’il se consacre avant tout à sa propre organisation. Plutôt que de rêver d’être à la tête d’une mobilisation de premiers concernés, l’organisateur cherche à se bâtir une bas-arrière robuste qui puisse le soutenir dans ses combats. Toutefois, cette posture de repli ignore complètement la relation entre l’organisateur et les leaders. Car une fois que celui-ci possède une organisation solide, comment interagit-il avec les premiers concernés ? Dans quel cadre ? Il manque encore à l’organisateur une méthodologie spécifique.

4. « L’organisateur organise des organisations ». Cette quatrième et ultime définition insiste sur l’action institutionnelle et concrète de l’organisateur : il « organise », c’est-à-dire qu’il « développe des relations et des structures ». L’organisateur est le patient artisan qui noue et affermit le leadership des membres de son organisation, afin de renforcer leur pouvoir et leur capacité à gagner. Mais où sont passés les leaders ? L’organisateur est-il devenu membre à part-entière de leur organisation ? Ou les a-t-il laissé s’organiser eux-mêmes ?

Un organisateur sans leaders ?

En surface, la dernière définition de Rothstein semble donc avoir évité l’obstacle plutôt que l’affronter : sans leaders à dominer, difficile pour l’organisateur d’être paternaliste ! Pourtant, dans le texte lui-même il est clairement fait référence à des leaders et à la relation qu’ils entretiennent avec l’organisateur :

« Les organisateurs développent des leaders ; ils repèrent des personnes ayant un certain potentiel puis développe un cadre et des incitations qui leur permettent de penser et d’agir comme jamais ils n’auraient pu oser le faire auparavant. Un organisateur crée des situations ou des membres peu expérimentés sont en mesure de délibérer de problèmes organisationnels essentiels. Les organisateurs ont aussi pour tâche de rappeler aux membres la tenue d’une réunion, de préparer les ordres du jour, de définir des alternatives, de simplifier les difficultés. Un organisateur est un enseignant qui comprend que les gens deviennent des leaders pas à pas, en assimilant de nouvelles expériences à chaque nouvelle étape de leur parcours, avant de progresser vers la suivante. Un organisateur planifie ces épreuves afin que les membres puissent apprendre par eux-mêmes les leçons dont d’autres ont déjà fait l’expérience. »


Richard Rothstein, « What is an organizer ?  » (1973)

On n’y comprend plus rien ! Rothstein réintroduit presque tel quel la relation entre organisateur et leaders telle qu’elle existe dans la tradition de l’IAF. Et, pour enfoncer le clou, il précise bien que « l’organisateur est un enseignant » ! Comment une telle affirmation peut-elle coexister avec le reste de sa réflexion ?

Pour comprendre cette apparente contradiction, il faut lever une bonne fois pour toutes l’ambiguïté qui pèse sur le terme d’ « organisation ». L’organisateur et les leaders font-ils partie d’organisations différentes ou de la même organisation ? Un passage du texte tranche finalement sur cette question :

« Même s’ils agissent souvent dans l’ombre, des organisateurs sont présents dans chaque organisation en pleine croissance. Et si la description conventionnelle des organisations est en vigueur, celles-ci en viennent à cacher leurs organisateurs, et même jusqu’à prétendre qu’ils n’existent pas. La conséquence directe de ce choix et que la notion même d’organisateur, qui devrait être au cœur de la vie quotidienne d’une organisation, devient floue et vaporeuse. Plus grave encore, quand le travail des organisateurs est dissimulé, les tâches primordiales d’enseignement, de conseil, d’affirmation de soi, de parrainage et de guidage (toutes les tâches d’organisation) deviennent des tâches clandestines de manipulation. Or une organisation ne peut évaluer ni demander des comptes à ses organisateurs que si leur rôle est à la fois publiquement défini et approuvé. »



Richard Rothstein, « What is an organizer ?  » (1973)

Voici donc la dernière pièce du puzzle : d’après Rothstein, l’organisateur est bien un membre à part entière de l’organisation qu’il organise. Et dans ce cas il est donc théoriquement soumis à une supervision par les leaders de cette même organisation. Même s’il a un rôle de mentor, et que ce rôle peut être influent, ce n’est pas l’organisateur qui prend les décisions stratégiques de l’organisation. Au contraire, il est même soumis à ces décisions.

Mais tout cela, Rothstein le précise bien, n’est que de la théorie. Car, dans la pratique, les organisations ne reconnaissent souvent pas leurs propres organisateurs, ce qui leur enlève toute supervision et les rend capables d’actes de manipulation.

Pour éviter ces dérives, une seule solution : les leaders des organisations doivent reconnaître la présence, dans leurs rangs, de personnes faisant au quotidien un travail d’organisateur. Et par cette reconnaissance, les leaders doivent à la fois leur apporter leur supervision, leurs encouragements et les ressources nécessaires à leurs organisateurs.

Ainsi, Rothstein réinvente complètement le fonctionnement de la relation organisateurs/leaders, en l’inscrivant dans un cadre institutionnel fort. Et la définition « l’organisateur organise les organisations » prend un sens bien particulier. L’organisateur n’est pas un électron libre ou un agitateur extérieur. Il fait partie des premiers concernés et, grâce à sa connaissance des mécanismes de l’organisation collective, il dispose d’un rôle particulier de catalyseur.

« Organisez-vous » ou « Organisons-nous » ?

Il serait tentant, face à une telle conclusion, de dire que l’expression « organisez-vous ! » réflète la posture traditionnelle (et paternaliste) de l’organisateur. Tandis que l’expression « organisons-nous » reflète la définition de Rothstein.

Alors, « Organisez-vous ! » doit-elle changer de nom ? C’est une question que je me suis posé à de nombreuses reprises, et à laquelle je choisis de répondre aujourd’hui en distinguant deux types d’organisateurs, les organisateurs-catalyseurs et les organisateurs-agitateurs :

  • Les organisateurs-catalyseurs sont les organisateurs tels que les décrit Rothstein : ce sont des premiers-concernés, qui sont membres à part entière d’une association, où ils ont pour rôle de faire monter en puissance les mobilisations en y développant les relations et les structures.
  • Les organisateurs-agitateurs sont extérieurs aux associations qu’ils accompagnent. Ce sont des personnes-ressources qui interviennent de façon ponctuelle pour bousculer les habitudes, apporter de nouveaux outils et faciliter le démarrage de nouvelles campagnes.

Voici donc la posture qu’ « Organisez-vous ! » a choisi d’adopter pour le moment : se spécialiser dans le rôle d’organisateur-agitateur, et créer des relations de travail fructueuses avec des organisateurs-catalyseurs sur le terrain.

Par ailleurs, deux éléments de contexte m’encouragent – pour le moment – à conserver cette stratégie :

  • D’une part, il faut reconnaître que le monde militant francophone et anglo-saxon sont diamétralement opposés. En effet, dans le contexte anglo-saxon, le community organizing a fait son chemin, et les compétences d’organisateur sont bien plus répandues que par chez nous. Par exemple, au Royaume-Uni il est bien plus facile pour un organisateur-catalyseur de se former à l’organisation collective. A l’inverse, dans le monde francophone, la situation est toute autre. Les ressources de formation sont rares (ou se répètent les unes les autres), et il n’est pas souhaitable de faire un simple copier-coller des méthodes anglo-saxones. Dès lors, les organisateurs-catalyseurs ont un intérêt à travailler en binôme avec un organisateur-agitateur afin de co-construire de nouvelles façons de mobiliser, qui correspondent à la fois à la culture et aux enjeux particuliers de leur propre organisation.
  • D’autre part, les atouts de l’organisateur-catalyseur sont également ses limites. Car s’il est un membre comme un autre de son organisation, alors il est lui-même soumis aux mouvements de fond que celle-ci peut avoir : penchants bureaucratiques de l’organisation, vélléités oligarchiques de ses leaders, mises en danger régulières de sa structure. Là encore, le travail en binôme avec un organisateur-agitateur peut à la fois donner du recul à l’organisateur-catalyseur, mais aussi lui donner du poids dans les batailles qu’il doit mener à l’intérieur de sa propre organisation. L’organisateur-agitateur peut être celui qui, en constante recherche, apporte régulièrement des éléments nouveaux pour nourrir la réflexion et les expérimentations de l’organisateur-catalyseur.

Pour résumer, d’après moi il doit rester une place pour l’organisateur-agitateur, à la fois du fait de notre contexte francophone, mais aussi des limites de l’organisateur-catalyseur.

A vous, désormais, de vous faire votre avis sur ces définitions, et de décider si elles correspondent à vos expériences ou vos aspirations. Pour ma part, elles m’inspirent quotidiennement dans ma pratique professionnelle et ma recherche de nouvelles façons de bâtir un pouvoir citoyen.

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