Le Guide de l'Organisation Collective

Ou comment s’inspirer du community organizing pour repenser nos tactiques militantes

« Community organizing », « méthode Alinsky », « organisation communautaire », « organisation collective »… Au fond, de quoi parle-t-on ?

Le guide de l’organisation collective vous propose de rentrer dans les détails de ce vaste monde, de ses tensions et ses débats, afin de savoir si cette pratique peut être utile dans votre engagement militant !

Chapitre 1 Le community organizing Définitions, méthodes, pratiques

Qu’est-ce que c’est ? Et pourquoi beaucoup de gens en parlent ?

Cette expression états-unienne vous interroge, vous intéresse ou vous agace. Découvrez ce qu’elle veut dire, qui s’en réclame, et pourquoi elle joue un rôle clé dans le renouvellement des mouvements sociaux partout dans le monde.

Comment s’est-on intéressé·e au community organizing en France ?

Le 4 novembre 2008, Barack Obama est élu pour la première fois président des États-Unis. Sous le charme de ce nouveau personnage, les journalistes du monde entier plongent alors dans son passé pour y rechercher les racines de son engagement. Ils et elles découvrent, non sans surprise, que de 1985 à 1989, le jeune Barack était community organizer dans le quartier défavorisé de Bronzeville, à Chicago.

En creusant un peu, on découvre aussi que toute la campagne présidentielle d’Obama a été pensée, construite et réalisée par des community organizers. Mais qui sont ces organizers ? En quoi sont-ils différents des activistes ? Le community organizing est-il réservé à l’organisation de campagnes électorales ? Très rapidement, le nom de Saul Alinsky, prétendu théoricien de cette méthodologie, fait surface :

« Obama évoque le pouvoir de séduction qu’exerça sur lui le langage alinskien au cours de sa formation comme organizer : « L’action, le pouvoir, l’intérêt particulier. J’aimais ces concepts. Ils témoignaient d’un certain réalisme, d’un refus temporel pour le sentiment ; la politique, et non la religion » »

En réalité, le livre d’Alinsky, d’abord intitulé « Manuel de l’animateur social », est sur les chevets de bon nombre de travailleurs sociaux et de militants des quartiers populaires depuis des décennies. Et tandis que des acteurs antiracistes et/ou de quartiers populaires commencent à s’en saisir pour structurer leurs luttes, les partis politiques y voient une aubaine pour leurs campagnes électorales. La fascination française pour l’usage électoral du community organizing ne fait alors que commencer. Quelques années plus tard, c’est Alexandria Ocasio-Cortez qui surprend les militant·es, en étant élue à la Chambre des Représentants, avec une campagne tout entière inspirée par le community organizing. Et de nouveau, on parle d’Alinsky :

Mathieu Magnaudeix, Génération Ocasio-Cortez. Les nouveaux activistes américains, Paris, Editions La Découverte, 2020, 288 p.

Ces coups de projecteur sur Obama et AOC peuvent alors parfois donner au public français l’impression que le community organizing n’est qu’une nouvelle façon de pratiquer les campagnes électorales. Plus près des gens, plus glamour, avec une compréhension fine des mobilisations digitales, ce nouvel art de la politique n’est pourtant qu’une application (parmi bien d’autres) d’une philosophie états-unienne de l’action sociale, qui remonte jusqu’aux années 30.

Qui est Saul Alinsky ?

Né en 1909, Saul Alinsky est un fils d’immigrant·es juif·ves ayant fui les pogroms et grandit dans le ghetto de Chicago. Diplômé d’un Master en philosophie, il rêve de devenir archéologue, mais le krach boursier de 1929 vient contrarier ses projets.

Il devient criminologue et se spécialise dans les questions de délinquance, en posant une question jusque-là inédite : la délinquance est-elle un phénomène individuel ou collectif ?

En 1938, le sociologue Clifford Shaw, qui supervise les travaux de recherche sociologique d’Alinsky, décide de l’envoyer dans le quartier populaire de Back of the Yards, pour y étudier le fonctionnement des gangs. Sur place, Alinsky a pour mission d’encourager les membres des gangs à créer de nouvelles organisations (les « Boys Clubs »), afin de les inciter à s’écarter de toute activité criminelle.

Mais après avoir arpenté le terrain pendant plusieurs mois, il s’écarte peu à peu du plan initial pour suivre une autre intuition : plutôt que de créer des « Boys Club », qui risquent d’être des coquilles vides, ne serait-il pas plus pertinent d’encourager chacune des associations locales à se tourner vers les jeunes et à les accueillir pour lutter contre les causes sociales et économiques de la délinquance ?

C’est ainsi que naît le Conseil de Quartier de Back of the Yards.

L’expérience est un succès. Le Conseil de Quartier enchaîne les campagnes et les victoires, et commence à attirer l’attention. Alinsky reçoit alors de plus en plus de sollicitations : peut-il aider d’autres quartiers à créer leur propre organisation ? Il commence alors à faire le tour des États-Unis, enchaînant les campagnes locales (contre la gentrification, le mal-logement, les employeurs racistes) et la création de nouvelles coalitions comme celles de Back of the Yards. Régulièrement arrêté par la police pour « agitation », il profite de ses passages en prison pour écrire un ouvrage qui marquera l’histoire militante états-unienne : « Rules for Radicals ».

Pour mieux comprendre le travail de Saul Alinsky et le contexte de ses expériences :

Quelles pistes pour dépasser l’organizing ? Et quelles complémentarités construire avec les autres tactiques militantes ?

Comment définir le community organizing ?

Il n’existe pas de définition unique du community organizing. Mais on peut, par petites touches, rassembler les ingrédients principaux qui distinguent cette pratique militante des autres.

Pour commencer, on peut s’appuyer sur la définition proposée par la chercheuse Hélène Balazard, qui a étudié le community organizing en Angleterre :

« L’expression « community organizing » désigne, essentiellement en Amérique du Nord et au Royaume-Uni, une grande variété de formes d’organisations collectives à l’échelle locale visant la participation des citoyens à la vie de leur communauté. […] Une des premières tentatives de définition en français stipule qu’« il y a organisation communautaire, lorsqu’un expert cherche à introduire un changement social dans une communauté locale, en faisant participer la communauté à son propre changement ».

Pour être plus précis·e, on peut dire que le community organizing serait, à l’origine, une méthode d’organisation populaire, avec une méthode claire, dont les 3 ingrédients principaux sont par exemple énoncés par Adeline de Lepinay (autrice de « Organisons-Nous ! Manuel Critique ») :

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L’union fait la force : c’est en se regroupant et se structurant que les personnes en lutte peuvent changer le rapport de force et gagner de nouveaux droits ;

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L’expertise de l’organizer : une démarche de community organizing suppose l’intervention d’un·e expert·e extérieur·e qui vient apporter son soutien aux personnes en lutte ;

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Les petites victoires : plutôt que de choisir d’emblée des revendications très ambitieuses, les personnes en lutte lancent des combats « gagnables », pour gagner en confiance et en puissance

    A l’origine, cette méthode d’organisation s’inscrit surtout dans un contexte local. Par exemple, elle peut être utilisée par les locataires d’un même bâtiment pour lutter contre l’insalubrité de leurs logements. Dans cette situation, il peut alors arriver que l’on définisse le community organizing comme un syndicalisme de quartier.

    Toutefois, il serait réducteur de résumer le community organizing à son usage dans les quartiers populaires ou dans un contexte local. En effet, cette même méthodologie peut également être utilisée pour mener de grandes campagnes thématiques, comme celle pour le mouvement des droits civiques (dans les années 60 aux Etats-Unis) ou plus récemment #BlackLivesMatter.

    Dans ce contexte, d’autres ingrédients peuvent alors venir enrichir la définition du community organizing. L’organisatrice Tara Dickman, fondatrice du Next Level, insiste notamment sur :

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    La complémentarité des rôles : dans une démarche d’organizing, les militant·es forment une équipe structurée au sein de laquelle les rôles sont répartis avec soin (organisation, communication, recherche, mobilisation, négociation, etc.) ;

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    L’importance de la chaleur : pour tenir sur la durée et obtenir des victoires, il est nécessaire de reconnaître et prendre en compte l’humanité de chaque personne, que ce soit au sein du groupe ou face à des adversaires

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    La puissance de l’imagination : les meilleures campagnes sont celles qui ont su trouver le bon « angle », et inventer l’action collective la plus originale. Car c’est en surprenant nos adversaires que nous avons le plus de chances de les interpeller.

    Au regard de ces différents ingrédients, le community organizing se distingue surtout des autres pratiques militantes par une attention portée à trois éléments indispensables :

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    Construire du pouvoir

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    Structurer son groupe

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    Perfectionner sa stratégie
    Bien sûr, ces trois éléments n’ont, en eux-mêmes, rien d’original, et on peut les retrouver, sous une forme ou sous une autre, dans de nombreuses autres pratiques militantes.

    Mais ce qui justifie l’originalité de l’organizing, c’est le fait que ces trois éléments sont systématiquement envisagés ensemble, et qu’ils sont toujours abordés avec une méthodologie rigoureuse. Rien n’est jamais laissé au hasard, et il n’est pas rare qu’une campagne se prépare ainsi sur plusieurs mois, voire plusieurs années.

    Lors d’une interview pour la Revue Projet, le fondateur d’Organisez-Vous revient sur l’histoire de cette pratique de l’action sociale et l’expérience qu’il en a tirée en Angleterre.

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    Il parle notamment de la théorie du changement, un outil stratégique qui permet de construire des actions collectives dans la durée.

    À ce propos, nous proposons deux ateliers-éclair en ligne pour se familiariser avec la théorie du changement et la cartographie du pouvoir. Des outils bien utiles pour construire sa stratégie et du pouvoir collectif !

    Ces quelques éléments de définition sont bien utiles, mais ils peuvent rester très abstraits. Pour mieux comprendre à quoi peut servir l’organizing, et de quelles façons il se pratique au quotidien, le plus simple est de consulter quelques-uns des centaines de manuels qui existent sur le sujet.

    Que racontent les manuels de community organizing ?

    En fonction du contexte, des opinions politiques défendues, ou même de la personnalité des organisateur·ices, la pratique de l’organizing peut changer du tout au tout.

    L’exemple le plus frappant de cette grande diversité de pratiques est la façon dont les associations de locataires, les syndicats ou encore les mouvements sociaux en viennent souvent à rédiger leur propre manuel de community organizing, afin de former leurs propres membres.

    En voici quelques exemples, tous accessibles en langue anglaise :

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    Manuel du Energy Justice Network à destination des étudiant·es écologistes américains.
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    Manuel du Indigenous Learning Institute for Community Empowerment ILICE.
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    Manuel du « Catalyst Project » qui soutient les mouvements de lutte contre le racisme.

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    Manuel de l’association Feminist Campus à destination des étudiant·es états-unien·nes .
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    Manuel du mouvement Organizing for Action qui a soutenu Obama pendant son second mandat.

    Bien que ces manuels soient très différents, ils contiennent tous les mêmes éléments :
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    Description du problème contre lequel on souhaite s’organiser

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    Définition du community organizing et de ses principes

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    Conseils pratiques sur la création et la structuration d’un groupe militant (recrutement, réunions, répartition des rôles, évènements, alliances avec d’autres collectifs)
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    Conseils pratiques sur l’organisation d’une campagne (choix des revendications, choix des cibles, feuille de route)
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    Conseils pratiques sur la planification d’actions collectives (idées d’actions, points de vigilance sur les risques de répression, contact avec les médias)
    Certes, les questions de posture, de contexte ou encore de valeurs créent toujours de légers décalages entre les différents manuels, qui finissent par hybrider leur définition du community organizing. Mais dans l’ensemble, les conseils sont toujours les mêmes, et ils sont très précieux.

    Organisez-Vous ! a fait le choix de traduire un manuel, à la fois accessible et complet :

    Le Guide du Routard du Community Organizing

    (Community Organizing Green Book en version originale) par Dave Beckwith.

    Le manuel ci-dessus s’inscrit dans un contexte particulier, dont la toile de fond idéologique est très loin de la nôtre. C’est pourquoi, afin de prendre du recul et d’analyser les conseils qu’il nous donne, nous avons proposé à un panel de 8 militant·es de lire puis commenter le Guide du Routard du Community Organizing. Leurs commentaires croisés sont accessibles ici.

    Enfin, pour bien situer les propos de son auteur (Dave Beckwith), nous lui avons demandé, lors d’un entretien, de nous raconter son parcours et d’expliquer dans quels contextes il a pratiqué le community organizing.

    « Je trouve plus satisfaisante la réponse selon laquelle le travail de l’organisateur·ice consiste à aider une communauté à déterminer comment construire du pouvoir et comment le structurer au sein d’une organisation. Il s’agit d’une compétence. L’organisateur·ice a été formé·e, il/elle a de l’expérience et des connaissances, et son rôle est de se réveiller chaque matin et de ne penser qu’à ça. C’est sa responsabilité. »

    Cet entretien est d’autant plus riche qu’il met l’accent sur le rôle de l’organizer, cette personne qui dispose d’une expertise particulière dans les techniques d’organisation.

    Comment se traduit concrètement cette expertise ? Quelle place donner à l’organizer au sein d’un groupe militant ? Pour approfondir notre compréhension du community organizing, il devient important de définir qui sont les community organizers.

    Qu’est-ce qu’un·e community organizer ?

    Avec la floraison du franglais et de la culture start-up, l’expression community organizer n’a pas toujours bonne presse auprès des militant·es. Et pour cause, on confond bien souvent ce rôle avec celui de community manager, community developer, ou pire, community influencer.

    Pourtant, les organizers sont avant tout des militant·es. Ces personnes ont simplement développé une méthode, des outils et surtout une posture qui oriente leurs façons de préparer et mener des actions collectives.

    Afin de mieux comprendre ces spécificités, nous avons traduit un texte classique du chercheur Richard Rothstein : What is an organizer ? (Qu’est-ce qu’un·e organisateur·ice ?)

    La définition de Rothstein peut être, au départ, un peu frustrante. Car elle est à la fois simple et cryptique :

    « Les organisateur·ices organisent des organisations. »

    Pourtant, cette définition a le mérite de synthétiser à la fois les raisons pour lesquelles les organizers sont indispensables dans le monde militant, mais aussi les problèmes qui se posent quand on souhaite leur donner un véritable statut (bénévole ou salarié) :

    « Lorganisateur·ice développe des relations et des structures qui rendent les organisations plus actives, plus participatives, plus rationnelles, plus fortes et plus démocratiques. »

    Richard Rothstein, « What is an organizer ?  » (1973)

    Pour comprendre les subtilités qui se cachent derrière cette définition, nous avons fait le choix d’en faire la généalogie. En quatre étapes bien distinctes, nous avons retracé le cheminement intellectuel et militant de Richard Rothstein :

    « Les leaders·euses des organisations doivent reconnaître la présence, dans leurs rangs, de personnes faisant au quotidien un travail d’organisateur·ice. Et une fois reconnu·es, ces militant·es au rôle particulier doivent recevoir supervision, encouragements et ressources nécessaires à leurs tâches quotidiennes. »

    Ces réflexions sur le rôle et la place des organizers peuvent sembler très théoriques. C’est pourquoi il est important de pouvoir découvrir des histoires d’organizers. A travers des récits concrets, leur pratique quotidienne et leur rôle deviennent bien plus clairs pour nous.

    Par exemple, l’histoire de Bayard Rustin (qui était un proche collaborateur de Martin Luther King Jr.), nous montre en quoi les organizers travaillent plutôt dans l’ombre, et laissent à d’autre le soin d’être porte-parole.

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    Si l’imaginaire anglo-saxon du début du community organizing est fortement marqué par le travail d’organizers hommes, de nombreuses organizers femmes et queer nous inspirent par le travail et les combats qu’elles ont mené, notamment à une époque où l’organizing ne faisait place qu’aux hommes. Voici trois organisatrices ayant puissament contribué à l’essor de l’organizing à (re)découvrir :

    Ella Backer est une organisatrice afro-états-unienne qui joua un rôle central dans le mouvement pour les droits civiques et la lutte contre le racisme aux Etats-Unis, et qui fit le choix de rester dans les coulisses de ces luttes.
    Heather Booth est une organisatrice états-unienne qui s’impliqua dans de nombreuses luttes pour la justice sociale. Formée aux méthodes d’Alinsly, elle fonda notamment la « Midwest Academy », un institut dédié à l’organizing aux Etats-Unis.
    Dolores Huerta est organisatrice états-unienne qui joua entre autre un rôle central dans le mouvement pour les travailleur·ses agricoles aux Etats-Unis, trop souvent oubliée au profit de César Chavez.

    Aujourd’hui, les organizers continuent à jouer un rôle central dans les mouvements sociaux. Par exemple, les coulisses de la campagne Fight for 15 nous montrent comment, au sein d’une coalition intersyndicale aux Etats-Unis, les organizers salarié·es travaillent au jour le jour, entre réunions tactiques, formations des travailleur·ses et actions de terrain.

    En 2015, le salaire minimum des travailleur·ses de Los Angeles a doublé, passant de 7,25$ par heure à 15 $ de l’heure. Derrière cette victoire impressionnante se cache un impressionnant travail d’organisation collective, réalisé grâce à la campagne “Fight for Fifteen”.

    Dans le monde anglo-saxon, organizer est ainsi devenu une profession comme une autre. Il existe des parcours universitaires pour devenir organizer, des plateformes dédiées aux offres d’emploi d’organizers, et même des séminaires d’organizers.

    Sur le terrain, des milliers de militant·es occupent des postes, salariés ou bénévoles, d’organizers. Et de grands réseaux émergent au sein desquels se regroupent des organizers par affinités.

    Quels réseaux participent aujourd’hui à faire connaître le community organizing dans le monde ?

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    L’Industrial Areas Foundation (IAF) :

    C’est la « maison mère » du community organizing. Fondée en 1940 par Alinsky, elle regroupe des broad-based organizations, c’est-à-dire des coalitions d’organisations locales qui se regroupent pour peser dans les décisions publiques. Par exemple, en Europe de l’Ouest, les membres de l’IAF comptent parmi eux Citizens UK (Royaume-Uni), DICO (Allemagne) et Community Organizing Italia (Italie). L’appartenance à ce réseau nécessite d’appliquer à la lettre la méthode d’Alinsky, et de se former aux États-Unis auprès de mentors expérimenté·es. En France, aucune organisation n’est affiliée à l’IAF. En effet, bien qu’Organisez-Vous ! ait impulsé la création d’une coalition citoyenne à Paris, nous avons souhaité rester autonomes et prendre du recul face à la figure tutélaire d’Alinsky (cf. Chapitre 2 de ce guide).

    Cette vidéo (en anglais) de l’association Citizen UK permet de mieux comprendre la pratique du broad-based organizing.

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    Association of Community Organizations for Reform Now (ACORN)

    C’est également un réseau international de community organizations, créé en 1970 par Wade Rathke, qui souhaitait répondre à un manque de la méthode Alinsky. En effet, si le syndicalisme de quartier se résume à rassembler des associations locales et des syndicats, alors on risque de reproduire un fonctionnement associatif bureaucratique et de laisser sur le côté les personnes qui sont le plus en situation de vulnérabilité et n’appartiennent à aucun groupe. La méthodologie d’ACORN repose donc surtout sur la pratique du porte-à-porte, qui permet de rassembler les locataires d’un même immeuble au sein d’un même collectif, qui par la suite peut rejoindre une fédération de syndicats de quartier (un peu comme le réseau des amicales de locataires au sein de la Confédération Nationale du Logement). Suite à un scandale financier et des attaques répétées de l’extrême-droite, la branche états-unienne d’ACORN a été dissoute et Wade Rathke fait aujourd’hui le tour du monde pour créer de nouvelles branches nationales. En France, la branche d’ACORN s’appelle l’Alliance Citoyenne, et elle compte plusieurs collectifs dans les grandes métropoles de France.

    Voici deux manuels par Wade Rathke, fondateur et organisateur en chef d’ACORN International.

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    Le Leading Change Network (LCN)

    Un réseau international de praticien·nes du community organizing, qui ne suivent pas nécessairement un même modèle d’organisation, mais souhaitent échanger pour apprendre les un·es des autres. Ce réseau est né à la Harvard Kennedy School, où le chercheur et organizer Marshall Ganz forme, depuis le début des années 2000, des générations de jeunes organizers du monde entier. Marshall Ganz est reconnu, entre autres, pour avoir participé au mouvement des droits civiques, aux combats syndicaux en Californie et à l’organisation de la campagne d’Obama en 2007. En s’inspirant de ses expériences de terrain, il a également développé une méthodologie de structuration d’équipe en « flocon de neige » (snowlfake), également connue sous le nom de « modèle de leadership distribué ». En Europe, LCN organise régulièrement des formations en ligne et des temps d’échanges entre organizers. Pour bénéficier de ces ressources, l’association Organisez-Vous ! est devenue membre de LCN en 2020. Grâce à ces temps de partage, nous avons notamment découvert l’association Ahel, qui a développé un programme de syndicalisation des enseignantes en Jordanie, en s’inspirant à la fois de l’éducation populaire et du community organizing.

    Nous avons traduit un texte central du travail de Marshall Ganz : Qu’est-ce que l’organisation ?

    « Les organisateur·ices poussent les gens à agir au nom de valeurs et d’intérêts partagés. Ils/Elles tissent des liens de solidarité, favorisent la conscientisation et encouragent le passage à l’action. »

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    Le European Community Organizers Network (ECON)

    C’est un réseau européen de community organizers,créé en 2008. Il est né de l’impulsion de plusieurs community organizations nées dans les pays de l’Est (avec le soutien de community organizers états-unien·nes), avec 3 objectifs : proposer des temps d’échange et de formation, défendre la pratique du community organizing auprès des grandes fondations européennes, et enfin esquisser de possibles campagnes transnationales. L’association Organisez-Vous ! est devenue membre d’ECON en 2020. 

    Voici un rapport (co-rédigé par ECON et le réseau Ariadne) sur les questions de financement du community organizing en Europe (en anglais).

    Que ce soit de par son histoire, sa définition ou sa diffusion, on s’aperçoit que le community organizing est profondément ancré dans le monde anglo-saxon, pour le meilleur…et pour le pire (comme nous allons le voir dans le chapitre suivant).

    Usages malhonnêtes de biais psychologiques, pratiques managériales douteuses, ingérences états-uniennes ou encore dogmatisme méthodologique : de nombreuses dérives peuvent entacher la pratique du community organizing et la rendent problématique.

    Nous vous proposons​ de faire l’inventaire de ces dérives, pour ensuite mieux s’en détacher et prendre du recul face aux pratiques anglo-saxonnes de l’organizing.

    Chapitre 2 En finir avec la « méthode Alinsky » Bilan, prise de recul, ouvertures

    Pourquoi importer « la méthode Alinsky » en France est-il problématique ?

    Pour commencer, précisons que la “méthode Alinsky” est une invention bien française. Cette expression, qui vise à simplifier la compréhension du community organizing, pour la résumer aux quelques principes formulés par Saul Alinsky, est en réalité assez trompeuse. Alinsky lui-même a toujours été opposé à l’idée d’imposer une méthode figée, et comme nous l’avons vu plus haut des centaines d’organizers ont développé d’autres traditions de community organizing partout à travers le monde. Oublier cela, c’est risquer de construire un « dogme Alinsky », étouffant tout débat et toutes possibilités de considérer le community organizing pour ce qu’il est vraiment, avec ses qualités, mais aussi ses dérives.

    C’est d’ailleurs un peu ce qui s’est passé quand la France Insoumise a organisé une série de formations sur la prétendue « méthode Alinsky » :

    Face à une telle simplification, et aux erreurs factuelles qu’elle entraîne (par exemple, Alinsky n’a jamais pratiqué le porte-à-porte), beaucoup de militant·es en viennent à percevoir le community organizing comme une simple recette de mobilisation, à laquelle serait rattachée une idéologie libérale anglo-saxone.

    Cela explique comment l’élection de Donald Trump ou la campagne du Brexit, ont pu utiliser, d’une façon ou d’une autre, la boîte à outils du community organizing.

    D’ailleurs, Emmanuel Macron ne s’y est pas trompé, en recrutant pour sa première campagne présidentielle un organizer Etats-Unien en charge de former les « marcheurs ».

    Malgré ces usages du community organizing, en France certain·es continuent à défendre la « méthode Alinsky » comme forme de rationalisation ou de taylorisation des luttes. Elles/Ils prônent le pragmatisme, en argumentant que l’éthique n’a pas sa place ici. D’après elle·eux, un outil se juge avant tout à son efficacité : qu’importe sa source, pourvu qu’il marche !

    Le fait de revendiquer ce pragmatisme d’Alinsky est problématique. Car défendre ouvertement son héritage, c’est assumer à la fois une éthique douteuse et une démarche aujourd’hui très datée

    La fin justifie-t-elle les moyens ?

    A plusieurs reprises dans ses ouvrages, Saul Alinsky explicite sa posture pragmatique. D’après lui, les militant·es passent trop de temps à débattre de leurs valeurs, de leurs principes et de leurs idées, au lieu de se lancer dans la lutte et de se frotter aux réalités du terrain. Pour Alinsky, la chose la plus importante, c’est de gagner. Qu’importe l’étendard sous lequel on se bat, ou même les allié·es de fortune avec qui on combat, le plus important est de parvenir à la victoire.

    Cette posture radicale a deux conséquences directes qui soulèvent des questions éthiques :

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    Pour Alinsky, la fin justifie les moyens. On peut par exemple s’autoriser quelques petites manipulations (même avec les personnes que l’on souhaite aider à s’organiser), quelques arrangements discutables ou mêmes des alliances ponctuelles avec ses ennemi·es politiques.

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    Le community organizing d’Alinsky ne s’embarrasse pas d’éducation populaire. Pas de débats, pas de lectures collectives, pas de réflexion politique sur les enjeux systémiques. Mais alors, pourquoi lutte-t-on ? Pour défendre uniquement son intérêt particulier ?

    « Agir selon la maxime « la fin en vaut les moyens » n’est pas du pragmatisme, mais un manque d’ambition. […] Être radical·e n’est pas foncer dans le tas sans se pré-occuper des conséquences, mais être capable d’affronter la complexité, d’agir et d’avancer dans le réel tout en restant cohérent·e avec ses valeurs.

    C’est là le principe de la « double-besogne » décrite dans la charte d’Amiens, qui nous invite à concevoir toute action et toute lutte sur deux temporalités : celle des revendications immédiates pour l’amélioration d’un quotidien difficile, fait d’oppressions et d’exploitations concrètes, et celle de la construction de la possibilité d’une transformation d’en- semble de la société et de la sortie du capitalisme. »

    Adeline De Lepinay, « Organisons-Nous » (2019)
    (Conclusion disponible en intégralité sur le site de la revue Contretemps).
    Au-delà des questions idéologiques, la posture dite « pragmatique » des organizers a aussi pour conséquence de créer une forme de compétition avec les autres militant·es. En effet, si les questionnements idéologiques comptent peu pour les organizers alinskien·nes, les enjeux tactiques sont pour elleux centraux.  Les organizers ont ainsi tendance à juger les activistes « romantiques », « brouillons », « inefficaces ». Ainsi, plutôt que de considérer la pluralité des approches militantes comme une richesse que l’on pourrait canaliser dans des luttes communes, les organizers tendent à présenter leur méthodologie comme la seule approche réellement utile.

    « L’opposition entre organizing et mobilizing [les tactiques traditionnelles de mobilisation], souvent présentée comme une différence entre « modèles » militants objectivement distincts, est d’abord et surtout une distinction pratique utilisée par les organizers eux-mêmes pour disqualifier leurs concurrents. La valorisation de l’organizing au détriment du mobilizing prend appui sur la distinction entre professionnels et profanes, les seconds étant relégués au rang d’amateurs idéalistes, bénévoles et inefficaces. »

    Clément Petitjean, « Des professionnel·le·s de la représentation populaire. Les community organizers à Chicago » (Thèse de doctorat).

    Cet élitisme des organizers alinskien·nes a des conséquences très concrètes dans leur pratique quotidienne. Car en jugeant la qualité des efforts militant à leur résultat, ils peuvent aller jusqu’à mettre en place un système d’évaluation qui rappelle les pires pratiques managériales : à combien de portes as-tu frappé aujourd’hui ? combien de numéros de téléphone as-tu collecté ? combien de signatures as-tu obtenues pour la pétition ?

    Objectifs chiffrés, évaluations régulières, mise en compétition des pair·es… Il peut arriver que la pratique du community organizing devienne un enfer, au nom de la sacro-sainte « efficacité ».

    Nous avons publié une analyse sur la façon dont la méthode Alinsky a été importé en France et ailleurs banalisant au passage des techniques de manipulation commerciale, engendrant de la souffrance au travail et en dépolitisant les luttes sociales.

    Face à de telles dérives, il peut être tentant d’abandonner complètement toute référence au community organizing. Pourquoi s’inspirer d’une pratique qui, en plus de véhiculer une idéologie néo-libérale, se permet d’être élitiste et managériale ?  

    Cela a-t-il encore un sens de vouloir s’inspirer du community organizing en France ?

    En France, ce qui rend le débat sur le community organizing difficile, c’est sa polarisation. D’un côté, certain·es embrassent complètement la « méthode Alinsky », en accord avec un pragmatisme décomplexé. De l’autre, beaucoup de militant·es rejettent en bloc l’organizing, en dénonçant une importation anglo-saxonne hors-sol et une « macronisation des luttes ».

    Notre association défend l’idée qu’il est malgré tout possible de parler d’organizing, avec un discours sourcé et critique, en se plaçant ni dans le registre du dogme méthodologique, ni, à l’opposé, dans celui de la pureté militante.

    Et la raison pour laquelle nous pensons que ce discours sur l’organizing vaut la peine d’être tenu, c’est qu’il nous ramène à quelque chose de très profond dans notre pratique militante, qui a besoin d’être à la fois repensé et reconstruit.

    Car, en réalité, il existe en France de très nombreux exemples d’associations, de collectifs et de syndicats qui, avant même le début du XXème siècle, pratiquaient des gestes que l’on pourrait qualifier d’organisation collective (construire du pouvoir ; structurer son groupe ; perfectionner sa stratégie).

    Si vous ne connaissez pas encore par exemple l’histoire des suffragettes françaises, nous avons publié un article qui retrace leur organisation et les raisons pour lesquelles leur victoire a été effacée des livres d’histoire.

    Or, ces démarches sont aujourd’hui moins présentes qu’autrefois. Les syndicats dédient beaucoup moins de ressources aux efforts de syndicalisation. Les collectifs militants s’appuient certes beaucoup sur les médias et les réseaux sociaux, mais ils entretiennent de moins en moins souvent une base militante large. Les associations, parfois prises en tenaille entre les mécénats et les financements publics, peuvent renoncer à l’idée de créer un rapport de force contre les institutions injustes.

    Dans ce contexte, notre démarche est la suivante : ne pas prendre l’organizing à la lettre, mais s’en servir comme d’un électrochoc, d’un rappel, d’une incitation. Car en s’inspirant de la façon dont d’autres militant·es s’organisent à travers le monde, on est incité·es à redécouvrir notre propre histoire, avec ses outils oubliés et ses pratiques qu’on croyait révolues. 

    Un exemple ? Si le fait de créer des « clubs politiques » peut sembler ringard en France, c’est pourtant ça qui a permis de faire tomber un dictateur au Burkina.

    A l’été 2013, un mouvement de la société civile burkinabè se structure patiemment pour faire du pays « une société juste et intègre, dans un Etat de droit démocratique ». C’est le Balai Citoyen.

    Nous vous proposons cet entretien avec Patrice Taraoré, alias Huma, artiste militant burkinabè vivant en France, qui a été porte-parole du mouvement en France.

    Sous cet angle, l’organizing reste un ensemble de pratiques inspirantes, qui ont mené à de véritables changements de société et au renforcement de contre-pouvoirs en faveur de la justice sociale et écologique. 

    Certes, il faut procéder avec précaution, interroger les préjugés et démêler les idées reçues, mais le jeu en vaut la chandelle ! Car derrière chaque idée nouvelle que nous découvrons, il y a de potentielles tactiques à mettre en œuvre pour gagner de nouvelles luttes.

    L’article « 11 idées reçues sur le community organizing » d’Organisez-Vous propose de clarifier des points de tensions et de poser les bases d’un débat solide.

    Illustrons cette idée de « discours critique » sur l’organizing avec un cas concret.

    Comme nous l’avons vu plus haut, la « méthode Alinsky » se dit pragmatique et ne jure que par « le résultat », ce qui conduit par exemple ses praticienne·s à développer une grande culture de l’évaluation. Or, cette culture est souvent problématique puisqu’elle est d’inspiration néo-libérale et qu’elle vise, in fine, à « manager » et contrôler les militant.es.

    Il serait alors possible de rejeter en bloc cette culture de l’évaluation, en jugeant avec raison qu’il est insupportable de mesurer l’efficacité des militant·es. Toutefois, si l’on écarte Alinsky et que l’on se penche sur la myriade des autres formes d’organizing qui sont pratiquées partout dans le monde, on s’aperçoit rapidement que la culture de l’évaluation peut prendre des formes bien différentes du « management » à l’anglo-saxonne.

    En effet, s’évaluer ne signifie pas nécessairement juger un individu sur ses performances. Par exemple, cela peut signifier aussi prendre du recul, collectivement, pour mesurer le résultat d’une action collective et, en fonction de celui-ci, repenser sa stratégie. Et, si tel est le cas, alors la culture de l’évaluation peut donner des pistes de réflexion aux militant·es :

    S’évaluer, c’est une étape incontournable dans une stratégie de long terme. Quand on s’est donné collectivement une série d’objectifs à atteindre, il est important de s’arrêter régulièrement en chemin pour voir si tout se passe comme prévu. C’est pourquoi nous vous proposons un petit guide pour faire son évaluation après une action collective ?

    La question de l’évaluation à mi-parcours, une fois suscitée par l’organizing, peut être développée de multiples façons, jusqu’à emprunter des idées aux philosophes stoïciens (aux antipodes d’Alinsky).

    S’inspirer du community organizing n’est donc pas nécessairement faire un copié/collé d’une méthode anglo-saxonne, ni même prétendre qu’elle vaut mieux que d’autres pratiques militantes. Par contre, c’est une bonne piste pour secouer nos façons de faire et nous encourager à renouveler nos pratiques.

    (Re-)découvrir les 5 écoles de l’organizing

    Dès que l’on fait un pas de côté pour s’écarter de la figure d’Alinsky, on s’aperçoit rapidement qu’il existe de très nombreuses écoles de community organizing, dont les différences sont encore trop mal connues en France. Voici les 5 principales :

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    Le union organizing (syndicalisme traditionnel)

    Saul Alinsky n’a rien inventé. Il n’a fait que reprendre des méthodes d’organisation syndicale pour les appliquer dans des quartiers populaires. La branche originelle de l’organizing est donc syndicale et elle reste très puissante aujourd’hui, avec des techniques de structuration qui peuvent inspirer les militant·es du monde entier.

    Qui organise-t-on ? Les travailleur·ses.

    Au sein de quelles organisations ? Des syndicats de branche ou de proximité qui font un constant effort de syndicalisation, de formation à l’organisation, de tests de structure et d’action collectives régulières.

    Quelles sont ses forces ? L’organisation syndicale est probablement la forme d’organisation collective la plus ancienne au sein des sociétés européennes. En France, elle est née dans la clandestinité et a su continuellement monter en puissance jusqu’à obtenir des victoires considérables dans tous les domaines. Et aujourd’hui encore, malgré une diminution conséquente du nombre de travailleur·ses syndiqué·es, les syndicats restent parmi les organisations militantes les plus puissantes.

    Quelles sont ses faiblesses ? L’organisation syndicale a tendance à se focaliser uniquement sur le lieu de travail et sur les questions directement liées au travail, ce qui peut limiter les syndicats dans leurs possibilités d’actions et de recrutement.

    Pour aller plus loin, nous vous conseillons la lecture de No Shortcuts: Organizing for Power in the New Gilded Age par Jane McAlevey. Sa thèse : la gauche peut gagner mais n’est pas suffisamment organisée pour mettre en œuvre des changements importants, pour survivre aux patrons dans les luttes syndicales et pour demander des comptes aux dirigeant·es élu·es.

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    Le broad-based organizing (coalitions d’organisations)

    C’est l’école traditionnelle du community organizing, telle qu’Alinsky l’a pratiqué à ses débuts. Elle consiste à construire des coalitions d’associations qui se structurent sur la durée pour créer un rapport de force avec les administrations, les collectivités territoriales, ou encore les entreprises. Cette école d’organizing est aujourd’hui représentée par l’IAF, notamment en Europe avec Citizens UK.

    Qui organise-t-on ? Les associations, collectifs, syndicats, écoles, universités et autres organisations de la société civile.

    Au sein de quelles organisations ? Des syndicats inter-associatifs, des collectifs multi-acteur·ices, des coalitions locales.

    Avec quelles méthodes ? La convergence des luttes par la mise en place de mécanismes de solidarité, de pactes de non-agression, par la mise en commun des moyens de militer et par des campagnes communes entre associations. Chaque organisation ayant a priori ses propres objectifs, elles doivent collectivement trouver le point d’équilibre qui les unit et autour duquel elles vont pouvoir construire leur puissance commune.

    Quelles sont ses forces ? Chaque organisation participant aux campagnes communes, une coalition peut rapidement disposer d’une imposante capacité de mobilisation. Par ailleurs, si un véritable travail d’alliance (et pas seulement de réseau) a été accompli, une coalition peut disposer d’une base robuste qui lui permet parfois de tenir plus d’une décennie.

    Quelles sont ses faiblesses ? Faire converger des associations militantes est un travail difficile, qui peut parfois prendre plusieurs années avant de donner des résultats probants. Par ailleurs, comme le travail d’organisation porte ici sur les associations elles-mêmes, il reste souvent trop éloigné des personnes en situation précaire mais qui ne sont membre d’aucune organisation.

    Pour aller plus loin, nous vous conseillons la lecture de Going Public par Michael Gecan. Embauché par des résident·es d’un quartier de New-York, lui et les leaders locaux passent plus d’une décennie à lutter contre les politicien·nes new-yorkai·es.

    Un témoignage de terrain par Jean-Michel Knutsen qui y relate son expérience en Angleterre.

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    Le grassroots organizing (syndicalisme de quartier)

    C’est l’école du porte-à-porte, qui vise à rassembler les locataires des quartiers populaires au sein de fédérations structurées et mobilisées. Le porte-à-porte est une pratique ancienne, mais dans le contexte actuel celle-ci a été formalisée et diffusée dans le monde entier par l’association ACORN.

    Qui organise-t-on ? Les habitant·es d’un quartier.

    Au sein de quelles organisations ? Collectifs de locataires, associations de voisin·es et alliances d’habitant·es.

    Avec quelles méthodes ? Le porte-à-porte et les réunions de voisinage.

    Quelles sont ses forces ? Avec une équipe de 4 à 5 organisateur·ices un syndicat de quartier peut être monté en à peine quelques mois, avec des actions concrètes qui améliorent rapidement la vie des habitant·es. Par ailleurs, cette pratique permet d’organiser les personnes qui parfois sont les plus éloignées de l’engagement politique.

    Quelles sont ses faiblesses ? L’organisateur·rice joue un rôle très central dans le processus, ce qui fait que parfois les habitant·es la/le voient comme une personne ressource à qui incombent la plupart des tâches à effectuer. Par ailleurs, une telle organisation repose très fortement sur des individualités qui, si elles doivent se désengager, fragilisent considérablement le travail collectif.

    Pour aller plus loin, nous vous conseillons la lecture de Roots to power par Lee Staples. L’auteur apporte ses plus de trois décennies d’expérience pour expliquer les principes fondamentaux pour le développement et l’exercice du pouvoir collectif.

    Et en français l’article Livrer la bataille des idées depuis les cages d’escalier publié dans la revue contretemps.

    Dans son livre Balayons les abus, Marielle Benchehboune raconte des expériences d’organisation syndicale dans le monde du nettoyage en France.

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    Le political organizing (organisation de campagnes électorales)

    Dans un contexte où les élites politiques vivent en vase clos et où leurs campagnes sont construites à base de sondages, d’alliances improbables et de communication descendante, l’organizing apporte un vent de fraîcheur. Partant d’une idée simple (renouer avec sa base, la structurer puis la mobiliser), certain·es élu·es, dont aujourd’hui Alexandria Ocasio-Cortez, transforment leurs meetings en formations d’organizing, et leurs campagnes électorales en mouvements militants.

    Qui organise-t-on ? Les électeur·ices et les membres d’un courant politique.

    Au sein de quelles organisations ? Un mouvement, une campagne, un groupe de soutien, un parti.

    Avec quelles méthodes ? Le développement de petites équipes très actives localement qui multiplient les actions d’adhésion (porte-à-porte, appels, envois de sms, réunions de voisinage, actions locales…).

    Quelles sont ses forces ? Une campagne bien menée est à la fois extrêmement structurée dans son effort de recrutement, et très agile dans sa façon de réagir au contexte politique et aux actions de ses adversaires. Le travail d’organisation sur le terrain permet de faire un jouer l’intelligence collective de la base et de constamment proposer de nouvelles idées et de nouvelles façons de faire entendre son message.

    Quelles sont ses faiblesses ? Une campagne électorale est souvent un moment de grande effervescence qui s’arrête très brutalement. En cas de victoire, les candidat·es ont rapidement tendance à occuper leur fonction de façon très descendante, en oubliant l’effort collectif qui les a portés jusque-là.

    Pour aller plus loin, nous vous conseillons la lecture de Groundbreakers: How Obama’s 2.2 Million Volunteers Transformed Campaigning In America par Hahrie Han. (En anglais)

    Et en français l’article Construire la relève à gauche publié dans la revue Point d’ancrage.
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    Le issue-based organizing (organisation au sein de mouvements sociaux)

    Au-delà des enjeux locaux, l’organizing peut être mis au service de causes plus larges, qui nécessitent de construire des mouvements sociaux de grande ampleur sur des durées très longues. L’exemple le plus connu de cet usage de l’organizing est le mouvement des droits civiques, aux États-Unis. Aujourd’hui, cette approche peut se retrouver dans les mouvements écologistes, féministes, LGBTQUIA+, ou encore dans les révolutions qui ont fait trembler les dictateurs dans les pays du Maghreb.

    Qui organise-t-on ? Les militant·es qui souhaitent s’engager autour d’une question pendant plusieurs années.

    Au sein de quelles organisations ? Aujourd’hui, la plupart des mouvements sociaux qui font un travail d’organisation ont une structure décentralisée, qui repose sur la création d’une multitude de groupes locaux respectant l’ADN du mouvement, mais n’étant pas sous le contrôle d’une autorité dirigeante.

    Avec quelles méthodes ? Les fondateur·ices du mouvement développent son ADN (gouvernance, valeurs, revendications…) puis encouragent la création d’une multitude de groupes locaux où ils-elles organisent des formations intensives. Ensuite chaque groupe dispose d’une grande autonomie, organise ses propres actions localement, et participe aux rassemblements nationaux selon ses moyens.

    Quelles sont ses forces ? Après quelques années de développement, un mouvement social peut occuper l’espace public en continu pendant plusieurs mois d’affilée, avec une intensité exceptionnelle. Les mouvements sociaux sont capables de complètement transformer la culture d’une société, de changer son vocabulaire, d’y faire naître des symboles et de gagner des victoires qu’aucune autre forme de militantisme n’aurait pu obtenir.

    Quelles sont ses faiblesses ? Pour développer une telle puissance, les mouvements sociaux doivent s’appuyer sur différentes stratégies et demandent un engagement très fort à leurs militant·es.Cela implique un épuisement progressif de leur base et de nécessaires périodes de recul. Par ailleurs, leur caractère décentralisé peut limiter leur cohérence politique, et donc leur capacité à rester unis face à des adversaires qui savent jouer la division.

    Pour aller plus loin, nous vous conseillons la lecture de This is an uprising, How Non-Violent Revolt Is Shaping the Twenty-First Century par Mark and Paul Engler. Les auteurs y réfléchissent aux limites et aux complémentarité de l’organizing et des manifestations éruptives pour imaginer un modèle hybride

    Riches de cette pluralité d’approches, de postures et de méthodes, il est possible de se détacher peu à peu des références anglo-saxonnes pour construire des manières de s’organiser collectivement qui se basent sur une éthique forte, l’auto-organisation des personnes concerné·es, l’éducation populaire politique et la lutte contre le radicalisme rigide​.​

    Chapitre 3 Renouer avec l'organisation collective Vocabulaire, posture, principes

    Comme nous venons de le voir, l’organisation collective vise à construire du pouvoir collectif, structurer un groupe et perfectionner sa stratégie, chaque mouvement venant nourrir les deux autres. Dans ce chapitre, nous cherchons à nous écarter des traditions anglo-saxonnes du community organizing afin de pratiquer l’organisation collective en accord avec nos valeurs et avec un vrai ancrage politique.

    La vision de l’organisation collective que nous vous proposons ici nous est propre, fruit de nos expériences de terrain et de nos réflexions toujours en cours. Plutôt que de le voir comme quelque chose de figé et définitif, nous le considérons comme un chemin que nous continuons à parcourir !

    Repolitiser et se réapproprier le vocabulaire de l’organisation

    Est-il possible de traduire « community organizing » en français ? 

    Si la culture bureaucratique contemporaine a donné au terme d’“organisation” un sens très administratif (gérer, hiérarchiser, structurer, policer), ce terme bénéficiait jusque dans les années 70 d’un sens bien plus radical. Organiser c’était réunir, allier, équiper, former et développer la puissance collective de celles et ceux qui voulaient défendre leurs droits. 

    Aujourd’hui encore, dans le monde syndical français, « organiser » est synonyme de « syndiquer ». Et on parle d’« organisation collective » ou « orga » pour désigner les efforts de syndicalisation, de structuration et d’éducation populaire des travailleurs·euses.

    Dans ce contexte, nous avons donc fait le choix de reprendre l’expression « organisation collective » pour traduire community organizing. Cela permet d’ancrer notre pratique dans notre propre histoire politique, tout en écartant le problème de traduction du terme « community », qui reflète une réalité anglo-saxone.

    De cette revalorisation du vocabulaire syndical découle tout un vocabulaire, presque exclusivement francophone, qui balise le champ dans lequel nous souhaitons militer :

    Et c’est pourquoi nous avons publié notre abécédaire afin de définir les termes dont nous faisons usage dans notre pratique quotidienne.

    Au-delà des questions de vocabulaire, 4 grands principes définissent la pratique de l’organisation collective sur le terrain et la distingue des autres tactiques d’action collective.

    Délimiter clairement le champ de l’organisation collective

    Qu’est-ce qui différencie l’organisation collective des autres tactiques militantes telles que la mobilisation, la sensibilisation, ou l’action directe ? Pour penser la complémentarité entre ces pratiques, il est important d’en souligner les différences et les spécificités.

    C’est pourquoi nous avons choisi de formuler 4 principes fondamentaux qui, pour nous, délimitent la pratique de l’organisation collective :

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    « Ne jamais faire pour autrui ce qu’autrui peut faire par lui/elle-même » : l’auto-organisation des premièr·es concerné·es est l’élément central de l’organisation collective. (Ce qui distingue cette pratique des actions caritatives).

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    « Sans pouvoir, point de justice. » : le travail d’organisation vise à construire un pouvoir collectif suffisant afin d’exercer un rapport de force et de faire valoir ses droits. (On va donc au-delà des actions de plaidoyer et de sensibilisation).

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    « S’organiser, c’est se structurer » : construire du pouvoir signifie structurer un groupe militant de plus en plus grand autour de liens de solidarités forts. (Cette pratique se distingue donc des tactiques d’action directe, qui privilégient plutôt les petits groupes agiles).

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    « L’humain d’abord, le programme ensuite » : la solidarité naît du dialogue et de la confiance construite sur le temps long. En ce sens, s’organiser c’est avant tout prendre soin de sa relation avec l’autre. (Ce qui s’écarte des tactiques de mobilisation reposant uniquement sur des appels à manifester).

    Pour approfondir ces quatre principes, vous pouvez suivre notre atelier d’introduction en ligne : « Renouer avec le pouvoir : 4 récits de militant·es qui ont appris à s’organiser« .

    Avec un vocabulaire repolitisé, qui assume ses racines syndicales et son rapport au pouvoir, l’organisation collective s’écarte de la simple « boîte à outils » pour se placer dans un champ politique ancré très à gauche (tout en restant indépendant des partis politiques).

    Assumer un ancrage idéologique fort

    L’organisation collective s’inscrit face à la montée de l’extrême droite, du capitalisme, de la xénophobie, du patriarcat et de la destruction des écosystèmes. Dans un monde qui exploite sans limites les personnes et les ressources, nous pensons que la résistance doit se construire par le bas, de façon méthodique, en structurant pas à pas des contre-pouvoirs capables d’assumer des rapports de force et de gagner des victoires politiques.

    A l’échelle de notre association, cet ancrage politique s’incarne dans le choix des luttes que nous accompagnons : par exemple le renouveau des politiques de syndicalisation avec la CGT, la lutte contre le trafic sexuel avec la MIST ou encore l’auto-organisation des femmes musulmanes au sein de l’association Lallab.

    Nous portons également beaucoup d’attention à la façon dont nous appliquons ces valeurs en interne, car il nous semble évident que la façon dont nous travaillons reflète notre engagement politique. Nous avons fait le choix de rédiger un code de déontologie qui consigne nos valeurs, nos pratiques, et les mesures concrètes que nous souhaitons prendre pour les appliquer.

    Cet ancrage idéologique fort n’est pas synonyme de dogmatisme. Et s’organiser ne signifie pas détenir une vérité absolue. Bien au contraire, les dérives du community organizing nous ont convaincu de l’importance de l’éducation populaire et de la capacité à prendre du recul sur nos pratiques.

    Pratiquer l’éducation populaire et questionner nos pratiques

    L’éducation populaire est selon nous une forme d’éducation horizontale, qui vise à l’émancipation intellectuelle des personnes dans un espace et une temporalité qui leurs appartiennent.

    En d’autres termes, l’éducation populaire consiste à créer des moments ou des lieux d’apprentissage en dehors des grandes institutions éducatives (telle que l’école ou l’université), avec une visée de conscientisation politique.

    Nous avons publié un article extensif sur nos réflexions autour de l’éducation populaire et de son importance dans la structuration des mouvements sociaux.

    Au quotidien, l’apport de l’éducation populaire à l’organisation collective concerne avant tout l’évaluation constante de nos pratiques. Plutôt que de pratiquer l’organisation collective comme un dogme, nous souhaitons nous inspirer de la recherche-action, pour sans cesse questionner nos outils et repenser nos façons de faire.

    Par exemple, comment créer une forme de discipline dans un groupe militant, sans que celle-ci ne devienne oppressive ? Comment susciter l’engagement d’un groupe sur la durée, tout en respectant le rythme qui lui est propre ? Comment articuler le long travail de structuration avec le besoin immédiat de passer à l’action ?

    Afin d’approfondir ces questions, nous avons créé des espaces de partage et de réflexion ouverts aux praticien·ne·s de l’organisation collective :

    L’atelier des organisateur·ices où nous proposons à des praticien·nes de l’organisation collective d’échanger sur leurs pratiques et leurs terrains.

    En ouvrant ces espaces, nous reconnaissons également que l’organisation collective n’est pas un savoir « sacré » qui serait l’apanages de quelques militant·es. Bien au contraire, il nous semble important que les connaissances circulent librement, et que chacun·e ait l’opportunité de participer à leur construction.

    C’est dans cet état d’esprit qu’est née « L’université populaire des luttes », un espace de recherche et de partage de récits de luttes passées et présentes, sous l’angle de l’organisation collective et des méthodes de structuration des groupes militants. Animée par une équipe de bénévoles (qui militent dans le monde syndical et associatif), l’université populaire mène un travail de recherche thématique qui vise à partager et faire progresser les connaissances sur la pratique de l’organisation collective.

    Le travail de l’université populaire des luttes est accessible par ici.

    Notre podcast, les coulisses de la lutte, qui remet la focale sur ce que les individus en lutte vivent au quotidien. Sur les traces des lieux et photos souvenirs qui les ont marqués, elles et ils nous font entrer dans les coulisses d’un combat qui a bouleversé leur vie.

    La pratique de l’éducation populaire permet à l’organisation collective de rester vivante, en constante évolution, et en phase avec les pratiques militantes de terrain. Mais, comme nous l’avons vu, c’est aussi (et surtout) une sorte de garde-fou qui permet, sur la durée, d’affiner et améliorer le rôle et la posture des organisateur·ices.

    Repenser la posture de l’organisateur·ice

    Il serait tentant de vouloir calquer la posture de l’organisateur·ice sur celle des community organizers anglo-saxon·nes. Toutefois il apparaît que, dans de trop nombreuses situations, les organizers développent une posture professionnelle dont la pratique reste statique (voire dogmatique) et entre volontairement en concurrence avec des autres tactiques militantes. (Cf. Chapitre2)

    Un premier pas pour repenser cette posture est de reconnaître qu’en France, beaucoup de militant·es sont déjà« organisateur·ices ». Simplement, ils/elles ne se reconnaissent pas comme tels :

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    ils/elles n’emploient pas le vocabulaire de l’organisation collective pour décrire leur pratique quotidienne. (Ils/elles se disent plutôt « animateur·ices », « responsables de développement du réseau », « coordinateur·ices de projet de syndicalisation »…) ;

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    ils/elles n’ont pas toujours le temps ou les ressources de conscientiser leur rôle, car leur souci premier est de mener leur travail de terrain ;
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    ils/elles imaginent que le rôle d’organisateur·ice est réservé à des militant·es particulièrement expérimenté·e·s.

    Reconnaître cet état de fait, c’est d’emblée changer de posture. En effet, pas question d’imaginer que seule une poignée de militant·es pratiquent cette méthodologie et qu’elle a pour devoir de « partager son savoir ». Bien au contraire, des milliers de militant·es expérimentent chaque jour de nouvelles façons de structurer leur groupe, de renforcer leur pouvoir collectif et de l’utiliser lors de campagnes victorieuses.

    Pour nous, une juste posture est alors de s’ouvrir à ces expérimentations, et de considérer leurs auteur·ices comme autant de camarades organisateur·ices avec qui échanger.

    Deux exemples de récits de luttes où d’organisateur·ices qui ne se reconnaissent pas forcément comme tel·le·s :

    L’entretien du collectif Plein la Vue « Des arbres, pas des pubs »

    L’entretien de Nawel Benchlikha, « Pas de syndiqué·és sans syndicat ! »

    En ayant une conception aussi large de l’organisation collective, il apparaît rapidement que les organisateur·ices ne sont pas nécessairement des professionnel·les ni des militant·es chevronné·es. Ce sont avant tout des personnes qui, dans le cadre de leur lutte, porte une attention particulière à la façon dont leur groupe peut se structurer et construire sa stratégie.

    Cela signifie aussi que, dans de très nombreux cas, la pratique de l’organisation collective complémente intuitivement d’autres tactiques militantes. Car, dans les faits, ce sont les mêmes personnes qui s’en emparent et articulent ces façons de faire. Pas de compétition entre militant·es ni de prétention à détenir « la bonne méthode ». Ce sont avant tous les complicités et les convergences qui dictent le travail de terrain.

    Pour aller plus loin, nous vous conseillons la lecture de « Lutter ensemble – pour de nouvelles complicités politiques » par Juliette Rousseau (2018). À partir de nombreux entretiens, ce livre invite à explorer des formes d’organisation et de solidarité à même de créer les conditions de nouvelles complicités politiques qui ne soient pas aveugles aux oppressions croisées.

    Assumer cette humilité et cette ouverture, c’est aussi, pour les organisateur·ices la possibilité de ne pas céder au « complexe du sauveur  ». En effet, il arrive parfois que des organisateur·ices soient appellé·es en soutien sur une lutte qui n’est pas la leur. Et que, dans ce cadre, ils aient la tentation d’exercer une domination ou de créer une situation de co-dépendance avec les personnes qu’ils accompagnent.

    Dans son livre « Soutenir sans prescrire », Yann Lebossé analyse différentes postures que nous pouvons adopter dans notre travail d’accompagnement : la posture « gourou », du/de la policièr·e, du/de la sauveur·se. Ces postures se basent notamment sur des préjugés que nous ne questionnons pas assez. 

    Pour se prémunir de cette tentation, un élément fort de leur posture doit être une distinction claire entre allié·es et premier·es concerné·es : les allié·es sont là en renfort, mais ne prétendent pas se substituer aux premier·es concerné·es dans leur propre lutte. C’est une posture difficile à tenir, d’autant qu’il peut être aussi parfois tentant pour les premier·es concerné·es de s’appuyer sur un·e allié·e.

    Très concrètement, cela signifie que la première préoccupation d’un·e organisateur·ice allié·e peut être de reconnaître, soutenir et accompagner les organisateur·ices premier·es concerné·es dans le développement de leur pratique. Pour cela, il est nécessaire de constamment revoir sa posture, d’être à l’écoute des premier·es concerné·es, et de développer une véritable éthique de l’allié·e.

    L’association Lallab a publié un excellent article sur le sujet en synthétisant onze conseils pour être un·e bon·ne allié·e.

    Agir en tant qu’allié·e, c’est aussi avoir un regard attentif à la question des oppressions, de leurs formes et de leur multiplicité. Ainsi l’organisateur·ice peut, dans de nombreuses situations, être confronté à l’existence d’une superposition d’oppressions vécues par une personne ou un groupe. Pour des raisons stratégiques, qui visent à ne pas multiplier les revendications, il peut être alors tentant de minimiser voire nier certaines oppressions au profit d’autres, jugées plus visibles et donc plus facilement critiquables.

    C’est d’ailleurs ce genre de raisonnement qui a pu pousser certains syndicalistes, socialistes et communistes à nier la lutte féministe pour mieux défendre la lutte des classes.

    En ce sens, la posture de l’organisateur·ice nécessite de reconnaître l’intersectionnalité des luttes. Cela veut dire reconnaître toutes les oppressions systémiques et leur interdépendance. Et aussi, d’un point de vue stratégique, la nécessité de ne pas cloisonner les combats.

    A ce propos, nous co-proposons un atelier en deux volets avec la Féministerie sur les thématiques : militantisme, sexisme, racisme. Le premier pour identifier les oppressions au sein des collectifs et le second pour mettre en place des stratégies pour les contrer.

    Pour nous il est donc fondamental, à chaque étape du processus d’organisation, de travailler ses angles morts, de conscientiser ses privilèges, et de ne pas nier certaines oppressions sous prétexte qu’elles ne correspondent pas aux revendications traditionnelles que l’on porte… sans pour autant tomber dans une police des comportements toxiques !

     

    Construire une culture relationnelle ancrée dans la joie militante

    Pour construire du pouvoir collectif et être en capacité de lutter sur le temps long, il est fondamental de s’organiser. Et cela passe notamment par les efforts mis dans la construction d’une culture relationnelle qui génère de la confiance, de la solidarité et de la convivialité.

    En effet, nous sommes constamment écrasé·es sous le poids de nouvelles violation des droits, de nouvelles réformes, et d’attaques contre la dignité. Nos adversaires sont organisé·es et ont des stratégies leur permettant de nous mettre un maximum de bâtons dans les roues et de nous criminaliser.

    Comment faire face à ces multiples obstacles si nous ne nous faisons pas confiance, si le groupe dans lequel nous sommes est miné par des querelles de pouvoir et des conflits internes ? Construire une culture relationnelle demande du temps, du travail et de la persévérance, mais cela peut permettre de générer plus d’engagement des membres du groupes et de faire face à des combats qui demandent de l’endurance.

    Découvrez notre formation pour construire un pouvoir collectif durable et joyeux ! Pendant 4 jours, nous vous invitons à mieux comprendre et vous réapproprier le pouvoir, à développer l’engagement de votre groupe et aller vers un « leadership » distribué, mais aussi à construire de la solidarité et renforcer la culture relationnelle de votre groupe.

    Construire une culture relationnelle puissante basée sur la confiance et la solidarité peut aussi être une rempart au radicalisme rigide. Ce radicalisme se caractérise notamment par une tendance à adopter une posture dogmatique, qui classe les personnes en fonction de leur degré de « radicalisme ». Cela peut prendre pleins de forme, par exemple un mépris plus ou moins explicite envers des personnes qui défendent une théorie du changement différente de la nôtre, ou encore envers des personnes jugées « pas assez déconstruites » sur les enjeux d’oppressions systémiques. Ce radicalisme rigide peut promouvoir une culture toxique et rendre bien difficile l’accueil et l’intégration de nouvelles personnes.

    Nous réfléchissons à ces questions et esquissons des pistes de réponses dans notre article « Pour un militantisme joyeux : repères théoriques et pistes concrètes ».

    Découvrez l’ouvrage « Joie militante », de carla bergman et Nick montgomery, qui cherche à comprendre les formes et les origines du radicalisme rigide, et surtout à esquisser de nouvelles manière de militer.

     Ces questions et les réponses qu’on y apporte peuvent former un terreau fertile qui nous permette de grandir et de rester enraciné·es pour faire face aux tempêtes qui cherchent à nous faire tomber.

    Tout ce travail est très difficile et demande, pour affiner sa pratique, de pouvoir échanger régulièrement avec ses pair·es. Mais comment s’y prendre s’il n’existe pas d’espaces qui soient dédiés à ces échanges ?

    Reconnaître, soutenir et mettre en réseau les organisateurs·ices

    Nous défendons l’idée qu’il faut, dans les associations, les syndicats et les collectifs, former et reconnaître les militant·es en charge des questions de structuration et de construction du pouvoir collectif sur le long terme.