Tests encarts OV

23/02/24

Entretien réalisé par Elijah Martin et Camille Marronnier.
Retranscription réalisée avec le soutien de Chloé Rousset.

Depuis plusieurs années, le réseau transnational Soutien et Rétablissement cherche à redonner de l’importance aux enjeux de soin émotionnel et psychologique dans le monde militant. Trop peu reconnu et valorisé, la non prise en compte de ces enjeux a des impacts très concrets sur la vie des personnes qui font face à des situations de stress élevé et sur nos mouvements. Comment lutter sur le temps long et trouver de la joie et de la puissance dans nos luttes si nous ne prenons pas au sérieux ces questions de soutien émotionnel et psychologique ? Dans cet article, plusieurs personnes du réseau (réunies sous le nom de “Camille”) nous racontent l’importance de cet enjeu et le travail qu’iels mènent patiemment. Ce travail et ces réflexions font de nombreux ponts avec le travail d’organisation collective.

 

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Bonjour, merci de prendre ce temps avec nous! Pouvez-vous commencer par nous expliquer comment s’est créé le réseau Soutien & Rétablissement?

Bonjour! Soutien et Rétablissement (S&R) a commencé de manière informelle entre 2013 et 2015, avec le travail d’une militante néerlandaise qui s’est formée aux questions de résilience et d’activisme durable ainsi qu’aux liens entre trauma, répression et oppressions systémiques. Elle a commencé par réaliser des interventions de « premiers secours émotionnels » lors d’actions d’envergure (contre sommet de l’OTAN par exemple). Puisqu’il existe des équipes faisant un travail d’intervention médicale (les « médics) et légale (les « legal team ») pendant des actions, pourquoi ne pas faire de même avec le soin psychologique et émotionnel ? Puis en 2018 est organisée la première formation Soutien et Rétablissement, aux Pays-Bas, avec des ateliers sur les enjeux d’anti-répression, de trauma, de résistance à la douleur et de résistance psychologique. Une équipe se met en place, surtout composée de militant.es des Pays-Bas et d’Europe du nord, venant pour la plupart du monde de la désobéissance civile. Iels partagent le même constat, à savoir le manque de prise en compte des enjeux de soin émotionnel et psychologique dans les mouvements militants. Face à des situations de stress élevé, nous ne savions pas prendre soin de nous et trop de personnes finissent par quitter le monde militant  (et continuent de le faire), épuisé.es et dégouté.es. Se pose donc rapidement un double objectif : arriver à la fois à apporter du soutien individualisé, mais aussi et surtout parvenir à changer notre culture militante, afin que le soin en devienne partie intégrante (dimension psychologique et émotionnelle, lutte contre la culture du burn out et contre les oppressions).

Pourquoi est-ce si important à vos yeux?

Pour plusieurs raisons. Le stress fait partie de la vie de tout le monde, c’est donc aussi le cas chez les militant.es. Quand nous nous organisons, quand nous faisons des actions, quand nous nous projetons dans le futur, quand nous gérons des problèmes personnels ou collectifs… Nous gérons ce stress de plein de manières différentes, en fonction de nos expériences passées – qu’elles soient individuelles et collectives, qu’il s’agisse de nos histoires familiales passées et présentes, des oppressions auxquelles nous faisons face et des stratégies que nous avons mis en place pour y répondre au cours de notre vie… Le fait de vivre des épisodes de stress élevé – par exemple quand on est dans des conditions de précarité ou de vulnérabilité ou quand on fait face à la répression – a des conséquences sur nos vies personnelles et sur la vie du collectif. Et pourtant, nous avons très peu d’informations pour le comprendre et le gérer ! Pire, nous considérons que les conséquences de ce stress ne sont pas des choses importantes. Nous sommes constamment dans la réaction, et non dans l’anticipation. C’est épuisant et cela a des répercussions très concrètes sur nos mouvements, puisqu’on se crame et qu’on perpétue une culture du burn out. 

En plus, quand ces enjeux de soutien émotionnel et psychologique sont pris en compte au sein d’un groupe, ce sont trop souvent les mêmes personnes qui s’en occupent, à savoir les personnes assignées femmes, les personnes LGBTQIA+, les personnes racisées, tandis que les autres vont faire le travail visible et valorisé (la communication, la stratégie, les actions). Cela doit changer et doit être politisé.

« Parce que ce n’est pas toujours facile… »– crédits : S&R

Pourquoi ces enjeux ne sont-ils pas plus connus dans les milieux militants ?

Parce que ce n’est pas rentable, ni performatif. Dans nos sociétés occidentales, le fait de prendre soin des autres n’est pas valorisé, ou bien ce n’est pas vu comme étant un enjeu politique. Cela se limite au développement personnel et individualiste, très compatible avec les objectifs de rentabilité et productivité. Comme on l’évoquait, dans trop de milieux militants, on retrouve une division du travail : les personnes qui vont prendre soin sont à l’intersection des oppressions de classe, de race, de genre. Il s’agit de femmes, de personnes queer, de personnes racisées etc. Tandis que les tâches plus reconnues, tel que les questions de stratégie, de porte-parolat, d’action vont plus être prises en charge par des hommes cis-genre et des personnes blanches par exemple. Le soin n’est jamais une priorité. Une partie du monde militant est très emprunt de l’idée qu’il faut réaliser des actions, que c’est ça l’objectif politique, que c’est ça être radical. Si on se brûle, c’est pour la cause!  Ce qui importe c’est le résultat, soit on a réussi, soit on a échoué, peu importe ce qui est laissé de côté. 

Les conséquences de ce mythe sont terribles : on se donne des objectifs énormes, on n’arrive pas à célébrer des petites choses (car il n’y a que l’objectif final qui compte), il n’y a pas beaucoup de joie et encore moins de soin. On a l’impression que cette culture de la performance de l’action est moins forte dans certains courants militants, par exemple les courants queer et féministe. L’idée du collectif y est plus forte : à la fin d’une action on doit être tou.tes encore debout et si on a perdu des membres en route, alors l’action ne peut pas être considérée comme réussie. Le groupe et les liens passent avant le reste. C’est un enjeu fondamental de retrouver la culture du faire ensemble, de prendre soin les un.es des autres, et c’est lié notre manière de faire face aux conflits, aux traumatismes etc. 

Enfin, ces questions de soutien psychologique et émotionnel  sont encore très cloisonnées et peu accessibles, connues très majoritairement uniquement par les professionnel.les, les psychologues et psychiatres. Il y a vraiment un enjeu à se réapproprier ces savoirs, de les rendre accessibles et de les diffuser.

Cet article de l'Université Populaire des Luttes
Est en accès libre car il est entièrement financé par vos contributions !

Bonjour, merci de prendre ce temps avec nous! Pouvez-vous commencer par nous expliquer comment s’est créé le réseau Soutien & Rétablissement?

Bonjour! Soutien et Rétablissement (S&R) a commencé de manière informelle entre 2013 et 2015, avec le travail d’une militante néerlandaise qui s’est formée aux questions de résilience et d’activisme durable ainsi qu’aux liens entre trauma, répression et oppressions systémiques. Elle a commencé par réaliser des interventions de « premiers secours émotionnels » lors d’actions d’envergure (contre sommet de l’OTAN par exemple). Puisqu’il existe des équipes faisant un travail d’intervention médicale (les « médics) et légale (les « legal team ») pendant des actions, pourquoi ne pas faire de même avec le soin psychologique et émotionnel ? Puis en 2018 est organisée la première formation Soutien et Rétablissement, aux Pays-Bas, avec des ateliers sur les enjeux d’anti-répression, de trauma, de résistance à la douleur et de résistance psychologique. Une équipe se met en place, surtout composée de militant.es des Pays-Bas et d’Europe du nord, venant pour la plupart du monde de la désobéissance civile. Iels partagent le même constat, à savoir le manque de prise en compte des enjeux de soin émotionnel et psychologique dans les mouvements militants. Face à des situations de stress élevé, nous ne savions pas prendre soin de nous et trop de personnes finissent par quitter le monde militant  (et continuent de le faire), épuisé.es et dégouté.es. Se pose donc rapidement un double objectif : arriver à la fois à apporter du soutien individualisé, mais aussi et surtout parvenir à changer notre culture militante, afin que le soin en devienne partie intégrante (dimension psychologique et émotionnelle, lutte contre la culture du burn out et contre les oppressions).

Pourquoi est-ce si important à vos yeux?

Pour plusieurs raisons. Le stress fait partie de la vie de tout le monde, c’est donc aussi le cas chez les militant.es. Quand nous nous organisons, quand nous faisons des actions, quand nous nous projetons dans le futur, quand nous gérons des problèmes personnels ou collectifs… Nous gérons ce stress de plein de manières différentes, en fonction de nos expériences passées – qu’elles soient individuelles et collectives, qu’il s’agisse de nos histoires familiales passées et présentes, des oppressions auxquelles nous faisons face et des stratégies que nous avons mis en place pour y répondre au cours de notre vie… Le fait de vivre des épisodes de stress élevé – par exemple quand on est dans des conditions de précarité ou de vulnérabilité ou quand on fait face à la répression – a des conséquences sur nos vies personnelles et sur la vie du collectif. Et pourtant, nous avons très peu d’informations pour le comprendre et le gérer ! Pire, nous considérons que les conséquences de ce stress ne sont pas des choses importantes. Nous sommes constamment dans la réaction, et non dans l’anticipation. C’est épuisant et cela a des répercussions très concrètes sur nos mouvements, puisqu’on se crame et qu’on perpétue une culture du burn out. 

En plus, quand ces enjeux de soutien émotionnel et psychologique sont pris en compte au sein d’un groupe, ce sont trop souvent les mêmes personnes qui s’en occupent, à savoir les personnes assignées femmes, les personnes LGBTQIA+, les personnes racisées, tandis que les autres vont faire le travail visible et valorisé (la communication, la stratégie, les actions). Cela doit changer et doit être politisé.

« Parce que ce n’est pas toujours facile… »– crédits : S&R

Pourquoi ces enjeux ne sont-ils pas plus connus dans les milieux militants ?

Parce que ce n’est pas rentable, ni performatif. Dans nos sociétés occidentales, le fait de prendre soin des autres n’est pas valorisé, ou bien ce n’est pas vu comme étant un enjeu politique. Cela se limite au développement personnel et individualiste, très compatible avec les objectifs de rentabilité et productivité. Comme on l’évoquait, dans trop de milieux militants, on retrouve une division du travail : les personnes qui vont prendre soin sont à l’intersection des oppressions de classe, de race, de genre. Il s’agit de femmes, de personnes queer, de personnes racisées etc. Tandis que les tâches plus reconnues, tel que les questions de stratégie, de porte-parolat, d’action vont plus être prises en charge par des hommes cis-genre et des personnes blanches par exemple. Le soin n’est jamais une priorité. Une partie du monde militant est très emprunt de l’idée qu’il faut réaliser des actions, que c’est ça l’objectif politique, que c’est ça être radical. Si on se brûle, c’est pour la cause!  Ce qui importe c’est le résultat, soit on a réussi, soit on a échoué, peu importe ce qui est laissé de côté. 

Les conséquences de ce mythe sont terribles : on se donne des objectifs énormes, on n’arrive pas à célébrer des petites choses (car il n’y a que l’objectif final qui compte), il n’y a pas beaucoup de joie et encore moins de soin. On a l’impression que cette culture de la performance de l’action est moins forte dans certains courants militants, par exemple les courants queer et féministe. L’idée du collectif y est plus forte : à la fin d’une action on doit être tou.tes encore debout et si on a perdu des membres en route, alors l’action ne peut pas être considérée comme réussie. Le groupe et les liens passent avant le reste. C’est un enjeu fondamental de retrouver la culture du faire ensemble, de prendre soin les un.es des autres, et c’est lié notre manière de faire face aux conflits, aux traumatismes etc. 

Enfin, ces questions de soutien psychologique et émotionnel  sont encore très cloisonnées et peu accessibles, connues très majoritairement uniquement par les professionnel.les, les psychologues et psychiatres. Il y a vraiment un enjeu à se réapproprier ces savoirs, de les rendre accessibles et de les diffuser.

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