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Community organizing : les leçons de Change.org

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Entretien réalisé par Jean-Michel Knutsen | Avril 2020

Sarah Durieux est directrice de la branche française de Change.org, plus grande plateforme mondiale de pétitions en ligne. Spécialiste des mobilisations citoyennes, des stratégies digitales et d’e-réputation, elle a également travaillé pour différentes ONG comme la Fondation Nicolas Hulot, le WWF ou SOS Villages d’Enfants.

INTRODUCTION (par Jean-Michel Knutsen)

Dans mon passé militant, j’ai souvent eu tendance à regarder la pétition de haut, presque avec indifférence. Elle me semblait être une sorte d’outil à la fois archaïque et fastidieux, dont les résultats me paraissaient loin d’être flagrants. Comme beaucoup de gens, j’en avais en fait une image assez caricaturale, pas loin du célèbre sketch des Inconnus. Quelle erreur ! Ce que mes préjugés et mon radicalisme rigide m’empêchaient de voir, c’est qu’avec l’avènement d’internet, l’usage de la pétition a peu à peu complètement changé. Plus démocratiques, plus agiles et plus puissantes, les pétitions d’aujourd’hui peuvent complètement transformer le cours du débat public et même peser dans les arbitrages d’un gouvernement. Mais dans quel contexte ? Avec quelles stratégies ? Et quels relais ? C’est pour répondre à ces questions que j’ai proposé à Sarah Durieux, directrice de la branche française de Change.org, d’avoir un entretien ouvert sur les pétitions victorieuses et leurs tactiques. Comment peser au niveau local quand une pétition ne réunit que quelques centaines de signatures ? Comment peser au niveau national quand les décideurs font la sourde oreille ? Et enfin, comment peser sur le long terme, à une époque où les réseaux sociaux sont saturés et où toute nouvelle initiative est rapidement oubliée ? Avec ses réponses à la fois précises, didactiques et truffées d’exemples, Sarah Durieux m’a complètement réconcilié avec l’usage de la pétition. A vous lectrices et lecteurs, je souhaite donc une bonne lecture, ainsi que le même plaisir que celui de ma découverte des méthodes militantes de Change.org.

Bonjour Sarah, et merci beaucoup d’avoir accepté cette rencontre. Pour commencer, est-ce que tu peux nous raconter comment tu as commencé à travailler pour Change.org ?

Ce qui est amusant, c’est que je suis arrivée dans ce métier sans vraiment avoir été formée à faire de l’activisme. Dans ma jeunesse, personne autour de moi n’était membre d’une association militante, d’un parti politique ou d’un syndicat. Ce qui fait qu’aujourd’hui je peux bien coller au besoin des gens qui utilisent notre plateforme de pétitions en ligne, parce ce sont en grande majorité des personnes qui n’ont pas d’expérience dans le milieu militant et qui n’appartiennent pas à ce monde-là.

J’imagine que tu avais quand même des compétences dans la maîtrise des outils de communication numérique ?

J’ai fait des études en communication politique, parce que je voulais m’impliquer dans quelque chose qui avait du sens. Après ça j’ai travaillé dans des ONG comme WWF et la Fondation Nicolas Hulot. Puis j’ai eu quelques expériences professionnelles dans des agences qui travaillaient sur l’engagement digital (auprès de marques qui voulaient défendre leur e-reputation sur Internet). C’est la combinaison de ces deux champs d’expériences – digitale et engagée – qui a fait que j’ai pu être recrutée en 2012 chez Change.org.

Ca fait donc déjà huit ans que tu y travailles !

Oui, j’ai démarré comme chargée de campagne, puis en 2014 j’ai été nommée responsable des campagnes. Et en 2018 je suis devenue directrice de la branche française de Change.org.

Quel est le coeur de métier de Change.org ?

Nous ne sommes pas juste une plateforme de pétitions en ligne. Nous avons toute une équipe de chargés de campagne, dont le rôle est de pouvoir entrer en contact avec des lanceurs de pétitions pour leur donner des conseils pratiques. Quand j’étais moi-même chargée de campagne, mon quotidien consistait surtout à mettre mon expérience de l’e-réputation au service des gens mobilisés. C’est un travail où l’on est plutôt en retrait, en support. On va accompagner les gens pour que leur campagne monte en puissance, mais on ne va pas forcément s’impliquer dans la campagne nous-même.

Concrètement, comment est-ce qu’on accompagne un lanceur de pétitions ?

En fait on ne répond pas à ses besoins de façon standardisée. Accompagner, ça ne veut pas dire donner une stratégie toute faite, mais plutôt soutenir tout en apportant quelques conseils techniques. D’autant que très souvent, les gens ont une bonne compréhension des enjeux auxquels ils font face. Leur logique personnelle compte alors beaucoup plus que les quelques conseils qu’on peut leur donner. C’est d’ailleurs passionnant parce qu’on apprend beaucoup de la façon dont les gens se sont organisés. Une partie de notre travail c’est justement d’essayer de documenter leurs tactiques, et de les partager autant que possible avec les autres lanceuses ou lanceurs de pétitions.

Pour qu’on se fasse une idée un peu plus précise, est-ce que tu peux nous raconter une pétition qui t’a particulièrement marquée et que tu as pu soutenir en tant que chargée de campagne ? 

J’ai envie de partager mon expérience de la campagne qui a eu lieu autour de l’affaire Jacqueline Sauvage en 2016. Pour rappeler un peu le contexte, c’est une affaire qui a commencé en 2012, quand Jacqueline Sauvage a tué son mari, suite à des décennies de violence et d’abus sexuels qu’elle et ses filles avaient subies. Pour la justice, c’était une meurtrière, mais d’un point de vue moral, c’était avant tout quelqu’un qui avait eu un geste de légitime défense pour se protéger soi-même et ses enfants. C’est pourquoi, en 2015, quand cette femme a été condamnée en appel à une peine de 10 ans de réclusion criminelle, deux pétitions différentes ont été lancée par deux personnes différentes sur la plateforme Change.org. A l’époque, le cas n’était pas très connu et il n’était surtout pas du tout couvert par la presse. Mon rôle en tant que chargée de campagne, ça a alors été de remarquer ces deux pétitions différentes et de me rapprocher des personnes qui les avaient lancées, pour un peu mieux les connaître et de pouvoir leur donner des conseils.

[Jacqueline Sauvage lors de son procès]

Pourquoi tu as choisi d’accompagner cette pétition et pas une autre ?

C’est ça qui rend le travail de chargé de campagne passionnant. Change.org n’est pas une ONG avec un agenda particulier à défendre. On ne se dit pas “cette année on va être sur telle thématique, sur quel projet où sur tel objectif”. Notre agenda, c’est l’empowerment.  C’est comme ça qu’on choisit les campagnes. On se demande quelle est la campagne qui, par son histoire, par la personne qui l’a lancée, par son momentum politique, va être celle qui va avoir le plus de capacité à résonner largement dans l’espace public, et qui va inspirer d’autres personnes à se dire « Moi aussi je peux le faire ! ».

Comment ça s’est traduit concrètement dans ton choix d’accompagner les pétitions sur l’affaire Jacqueline Sauvage ?  

Il y a trois critères principaux qui guident le choix d’une chargée de campagne :

  • Premier critère : on va d’abord aller regarder les pétitions qui sont lancés par des individus qui ne sont pas forcément des militants professionnels ou des experts de la mobilisation. L’idée c’est de soutenir avant tout les personnes qui en ont le plus besoin. Mais aussi de ne pas faire « peur » aux personnes qui verraient la campagne en se disant « il n’y a que les militants professionnels qui peuvent faire des campagnes« . Tout le monde doit pouvoir s’identifier à ces personnes qui lancent des campagnes. Dans le cas de l’affaire Jacqueline Sauvage, chacune des pétitions avait été lancé par des femmes qui n’étaient pas déjà soutenues par des réseaux ou des infrastructures associatives, mais qui se sentaient directement concernées par le sujet du fait de leur parcours personnel.
  • Deuxième critère : on se demande si le thème de la pétition peut potentiellement devenir mobilisateur. Pour définir ce critère, j’utilise une expression anglaise qui est difficilement traduisible en français : le broad appeal. En gros, cela désigne le fait qu’une pétition puisse permettre aux gens de se reconnaître dans une situation donnée, et donc de se sentir concernés. Dans le cas de l’affaire Jacqueline Sauvage, la question de la violence conjugale est un sujet qui touche toute la population et peut donc susciter une grande mobilisation
  • Troisième  critère : on se demande si la pétition arrive au bon moment. Parce que le timing compte beaucoup dans le potentiel d’impact d’une campagne. Parce qu’il arrive malheureusement que certaines pétitions arrivent trop tard. Par exemple, si on veut changer la manière de financer certains médicaments mais que le budget de la sécurité sociale vient d’être voté, ce n’est pas du tout le bon moment pour démarrer une pétition. Soit il faut attendre que débutent les discussions sur le prochain budget, soit il faut chercher une autre opportunité dans le calendrier politique pour pouvoir attirer l’attention des médias et des décideurs politiques. Dans l’exemple de Jacqueline Sauvage, cette dernière venait d’être condamnée en appel quand les deux pétitions ont été postées en ligne : il y avait donc une forme de momentum.

Du coup, les deux pétitions sur l’affaire Jacqueline Sauvage réunissaient chacune tous les critères nécessaires pour prendre de l’ampleur : les lanceuses de pétition n’étaient pas des professionnelles mais elles avaient des choses à dire sur le sujet ; le thème de la violence conjugale est un enjeu féministe important qui permet d’ouvrir un débat plus large sur les questions de violences liées au sexisme et au genre ; et enfin, les pétitions intervenaient dans un contexte une décision de justice venait d’être prise.

Une fois que tu as eu contacté les lanceuses de pétition, comment est-ce que tu les a accompagnées ?

Mon premier geste a tout d’abord été de les mettre en contact, pour qu’elles puissent avoir une seule et même campagne, collecter leurs signatures ensemble et aussi s’accompagner l’une et l’autre. Car parfois on peut être un peu seul quand on lance une pétition. La rencontre s’est très bien passée, d’ailleurs elles sont devenues assez proches et elles ont même rencontré une troisième personne qui avait organisé un groupe sur Facebook pour planifier une manifestation en soutien à Jacqueline Sauvage. A partir de là, le trio est devenu une équipe de campagne de choc ! Pendant les mois où j’ai travaillé avec elles, mon rôle a été de leur donner des conseils sur l’aspect mobilisation de la campagne. Je n’étais pas du tout là pour donner mon avis sur le fond du sujet. Mon rôle était plus dans la forme qu’elles souhaitaient donner à leur mobilisation, leurs stratégies et leurs tactiques.

La première étape, ça a été de leur donner des conseils sur l’éditorial de leur texte, car c’est toujours le point central de ralliement autour de la répétition : comment raconter l’histoire de Jacqueline Sauvage ? Et surtout comment raconter l’histoire de la pétition elle-même ? Comment faire pour que, quand les gens découvrent la pétition, ils puissent se dire que celle-ci va avoir un impact, qu’il va se passer quelque chose grâce à leur signature ?

La deuxième étape, cela a été de fédérer la communauté des signataires. Pour qu’une pétition prenne de l’ampleur, il faut être capable de garder ses signataires engagés, de leur proposer des actions, de les tenir au courant des avancées la campagne. Même s’il se passe des choses hors ligne, il faut être capable de constamment tenir au courant la communauté. Sur le site de change.org, on a un système de mise à jour qui sert justement à tenir la communauté des signataires au courant de l’avancée de la campagne. Par exemple, l’une des premières mises à jour de la pétition pour la libération de Jacqueline Sauvage a été l’organisation d’une manifestation place du Châtelet à Paris. Je m’en souviens bien ! Il y avait une trentaine de personnes (dont la famille de Jacqueline Sauvage), j’avais moi-même fait un petit panneau avec le nombre de signataires de la pétition en ligne. Pendant ce petit rassemblement, il y avait eu quelques personnalités,  dont l’actrice Éva Darlan, qui était déjà très impliquée sur le cas.

[Mobilisation en soutien à Jacqueline Sauvage sur la place du Châtelet]

A partir de ce moment-là, mon rôle ça a aussi été de contacter les médias et de les tenir au courant des avancées de la campagne. C’est comme ça que quelques journalistes ont commencé à couvrir la pétition, et plus largement le cas Jacqueline Sauvage. Petit à petit, quelques associations et partis politiques ont commencé à se positionner sur cette affaire en soutien à Jacqueline Sauvage.

Un second rassemblement a eu lieu place de la Bastille. En amont nous avons travaillé ensemble sur des visuels qui puissent être partagés par toutes les personnes mobilisées. Cette fois-ci, il y avait beaucoup plus de monde, et deux médias était au rendez-vous. Sur place, mon rôle était d’orienter les médias vers les lanceuses de pétition et la famille, afin de m’assurer qu’elles puissent directement donner leur point de vue.

[Mobilisation en soutien à Jacqueline Sauvage sur la place de la Bastille]

Enfin, au-delà de ces mobilisations, mon rôle a également été d’accompagner les lanceuses de pétition dans le soutien aux actions juridiques menées par les avocats de la famille Sauvage. Par exemple, lors du rassemblement à la Bastille, nous avions fait le nécessaire pour produire une vidéo afin de la diffuser aux membres de la communauté des signataires qui n’avaient pas pu se déplacer ce jour-là. Ce support a été une façon efficace de relancer les hommes politiques et de leur demander de se positionner sur cette question. C’est d’ailleurs comme ça, grâce à la pression médiatique générée par la pétition et sa communauté de signataires, que le Président de la République a finalement fait savoir qu’il souhaitait recevoir la famille de Jacqueline Sauvage. Et c’est cet entretien qui a conduit au fait que, le 27 décembre 2016, François Hollande accorde la grâce totale à Jacqueline Sauvage.

Quelle victoire ! Pourtant, je dois t’avouer que j’arrive dans cet entretien avec un regard assez sceptique sur la pétition. Parce que j’ai l’impression qu’en France on a parfois un recours un peu trop systématique à son usage. Comme si c’était devenu un automatisme. Dès qu’on veut se mobiliser sur quelque chose, on fait une action, puis une pétition !

Je pense qu’il faut donner à la pétition sa juste place. Ni minimiser son impact, ni considérer qu’elle est une fin en soi. Pour moi la pétition à surtout deux fonctions : 

  • Se compter, et par cela se donner une légitimité face aux responsables politiques en disant : « je ne suis pas tout seul, regardez, nous sommes nombreux à exiger cette revendication ».
  • Créer un lieu de rencontre pour une communauté qui souhaite changer les choses ensemble.

C’est d’ailleurs important de reconnaître que cette seconde fonction est souvent oubliée. Parce que souvent, on a l’impression que seul le nombre de signataires compte dans une pétition. Alors qu’en fait, quand on regarde sur notre site quelles sont les pétitions qui ont vraiment obtenu gain de cause, on s’aperçoit que ce ne sont pas forcément celles qui ont fait le plus grand nombre de signatures. Ce qui fait la différence pour gagner, c’est surtout l’engagement des lanceurs de pétition. Il faut qu’ils aient la volonté d’animer la communauté des signataires, de coordonner des actions pour les mobiliser puis d’engager un dialogue concret avec les responsables politiques. Du coup, derrière une bonne pétition il y a en réalité une véritable approche stratégique. La pétition est juste un outil qu’on met au service de l’organisation d’une campagne de façon stratégique, un peu à la façon du community organizing ! C’est pourquoi je pense que le rapport conflictuel qu’on a avec la pétition en France – même moi, parfois ! – vient du fait qu’on en comprend souvent mal l’usage.

Pour toi on a un problème en France avec la pétition ?

Oui, complètement. A chaque fois que je rencontre des journalistes, des responsables politiques ou même parfois des responsables associatifs, on me dit systématiquement : “trop de pétitions tuent la pétition”. C’est comme si on avait du mal à reconnaître l’importance de la pétition politiquement. Alors qu’après tout, s’il y a beaucoup de pétitions aujourd’hui, c’est juste parce que les gens ont envie de s’exprimer de cette façon-là ! Sur notre plateforme française, il y a près de 1000 pétitions qui sont lancées par mois. C’est bien le signe que, pour les personnes qui souhaitent faire entendre leur voix, mais qui n’ont pas nécessairement de réseau pour le faire, la pétition reste la meilleure manière de trouver du soutien et de lancer une campagne.

Donc pour toi la pétition n’est pas juste un outil au service des activistes, c’est aussi un moyen d’expression démocratique à part entière ?

Plusieurs sondages ont été faits là-dessus récemment. Au-delà du vote, la pétition est l’outil que les citoyens préfèrent pour s’exprimer en France.  Le problème, c’est que les responsables politiques refusent d’attribuer une quelconque légitimité à la pétition. Ils font même très souvent preuve de mauvaise foi quand ils refusent de reconnaître qu’une de leurs actions a été motivée par l’existence d’une pétition. Ils se disent : “si je reconnais le pouvoir d’une pétition, alors je vais me retrouver inondé par cent autres !”  Il faut reconnaître que c’est une drôle de façon de penser, de la part de personnes dont le travail est de représenter la parole de leurs concitoyens… Ca donne parfois l’impression qu’ils se disent “oulàlà, surtout pas trop de démocratie !”

La mauvaise image de la pétition ne vient-elle pas aussi de ses mauvais usages ?

Oui, il faut le reconnaître. Aujourd’hui encore, il arrive que des militants fassent signer une pétition dans la rue ou en ligne, sans ensuite rester en contact avec les signataires. On signe, on clique, et puis on oublie. Ce qui fait qu’on conçoit la pétition comme un outil de comptage, mais pas un outil d’organisation. Je suis complètement d’accord pour reconnaître que, dès l’instant où on enlève cette dimension d’organisation, la pétition perd beaucoup de son impact et de sa légitimité. Par ailleurs, je dirais qu’en France on a une culture de la tribune, et que très souvent pour nous la pétition c’est avant tout un moyen de s’exprimer, alors que dans d’autres pays la pétition a d’emblée une dimension d’organisation collective.

Peux-tu nous donner un exemple de ce qui, pour toi, est un usage efficace de la pétition ?

Pour moi un bon exemple de cet usage efficace, c’est celui qu’en a fait Priscillia Ludosky, lorsqu’elle a lancé sa pétition pour une baisse du prix des carburants sur Change.org. La raison pour laquelle cette pétition a été l’un des éléments déclencheurs du mouvement des Gilets Jaunes, c’est que Priscillia a su la faire vivre en ajoutant très régulièrement des mises à jour. Si tu consultes la page de la pétition aujourd’hui, tu peux voir qu’elle communique constamment avec les signataires pour leur donner des nouvelles, leur demander leur avis, leur proposer de contribuer au vrai débat (le pendant citoyen du « grand débat national » de Macron), ou encore les inciter à soutenir d’autres pétitions qui sont complémentaires avec la première. C’est pour moi un très bon exemple parce que Priscillia utilise la pétition dans une démarche qui s’apparente beaucoup au community organizing.

[ Priscillia Ludosky ]

Ce que j’entends dans ce que tu me dis là, c’est qu’en fait une pétition a deux dimensions :  elle est à la fois dirigée vers sa cible (“regarde ce que l’on représente et la pression que l’on peut te mettre !”)  mais aussi vers sa communauté (“ unissons-nous autour de ce combat !”). C’est bien ça ?

Exactement. Et notre chance aujourd’hui, c’est que l’on peut bénéficier d’outils de communication en ligne qui rendent le travail d’organisation collective plus facile. En fait, il faut s’imaginer que signer une pétition sur Change.org, c’est un peu comme rejoindre un groupe d’action en ligne. Une fois qu’on a montré, par sa signature, qu’on adhère à la cause de la pétition et à ses valeurs, on a un moyen pratique de communiquer pour coordonner nos efforts avec les autres signataires et gagner ensemble. Pour faciliter encore plus les choses, notre outil de mise à jour permet aux lanceurs ou lanceuse de pétition de communiquer avec les signataires et de s’organiser.

Tout à l’heure tu as mentionné le fait que la pétition est l’outil qu’utilisent les personnes qui sont plutôt isolées d’un point de vue militant. Mais est-ce qu’à Change.org  vous avez vraiment pu constater que des citoyens isolés étaient en capacité d’obtenir des victoires ? Ou est-ce qu’en réalité il y a toujours eu un réseau préexistant qui a joué un rôle déterminant dans le succès de la pétition ?

Ce qui peut donner l’impression qu’une pétition ne peut réussir qu’avec un bon réseau, c’est le fait que les pétitions les plus médiatisées sont celles qui apparaissent dans un écosystème militant bien établi. Mais dans les faits, il y a un très grand nombre de pétitions qui aboutissent sans que leur lanceur bénéficie d’un réseau particulier. Encore une fois, l’exemple le plus flagrant de ce phénomène, c’est la pétition lancée par Priscillia Ludosky. Avant de lancer cette pétition, cette femme n’avait aucune expérience politique et n’avait le soutien d’aucune organisation. D’ailleurs, pour être honnête, lorsque nos chargés de campagne ont vu apparaître cette pétition sur le prix du carburant, nous n’y avons pas forcément porté beaucoup d’attention. Mais grâce à sa ténacité et à ses efforts répétés, Priscillia a réussi à obtenir, toute seule, plus de 10 000 signatures. Il faut dire qu’elle a mis une réelle énergie pour mobiliser les gens autour d’elle. Elle a contacté, sans aucune aide, tous les groupes Facebook dédiés à l’augmentation des prix du carburant, ainsi que la plupart des grands médias. Quand je l’ai rencontrée, elle m’a raconté comment à l’époque elle passait ses journées à écrire des centaines de mail tous azimuts, jusqu’à ce qu’un journaliste local, puis Le Parisien, relaient finalement son histoire.

Et encore, il s’agit là d’une campagne au niveau national ! Sur notre site, il y a aussi beaucoup de campagnes qui touchent un niveau local. Par exemple, une pétition qui me tient beaucoup à cœur aujourd’hui, c’est celle de Gaspard Forest, qui cherche à sensibiliser les maires des Alpes sur la question de la pollution des rivières, et à leur faire signer un pacte commun sur la dépollution des eaux. Lui aussi il a commencé tout seul ! A l’origine il était bûcheron. C’est suite à un accident de travail, et à l’interruption de son activité professionnelle, qu’il a choisi de s’engager pour cette cause là et d’y dédier son temps.

[Gaspard Forest]

De fait, je dois reconnaître qu’il y a un facteur limitant pour les individus qui souhaitent lancer une pétition et avoir un impact important : c’est le temps qu’ils peuvent consacrer à l’animation de la communauté des signataires. Et j’ai moi-même pu constater que ceux qui ont du temps à consacrer au suivi de leur pétition sont plutôt des étudiants, des retraités ou des personnes qui ont interrompu leur activité professionnelle.

Du coup, aujourd’hui une question que l’on se pose à Change.org, c’est de savoir comment on peut accompagner au mieux les lanceurs de pétition qui n’ont pas forcément beaucoup de temps à consacrer à leur engagement militant. Quand on travaille, qu’on a des journées chargées et des enfants, il est bien évident qu’on ne peut pas consacrer autant de temps à animer une pétition qu’un « militant professionnel » qui serait salarié d’une association.
Pour nous, c’est aussi la question l’inclusivité sociale de notre plateforme qui se pose :  comment pouvons-nous aider les personnes en situation de précarité à porter leurs pétitions, alors qu’elles n’ont pas de temps à y consacrer ? 

Dans ce travail de réflexion, j’imagine qu’il y a aussi la question des « petites pétitions » qui se pose. Tu as mentionné que sur la plateforme française de Change.org, il y a en moyenne 1000 nouvelles pétitions par mois. Mais j’imagine aussi que, parmi toutes ces pétitions, il ne doit pas y en avoir beaucoup qui dépassent les quelques milliers de signatures ?

C’est l’un de nos plus gros enjeux aujourd’hui : être capable d’accompagner au mieux les lanceurs de pétition qui n’ont pas un profil d’activistes, qui ne sont pas politisés, ou qui n’ont jamais participé à une mobilisation. L’idée n’est pas forcément d’atteindre un nombre record de signatures, mais de les aider à réunir un nombre de signatures suffisant pour avoir l’impact qu’ils recherchent. Et le premier pas dans cette direction, c’est de leur offrir des conseils adaptés.

Par exemple, on a lancé il y a quelques temps un programme qui s’appelle “Change ta ville”.  L’idée c’est de s’appuyer sur le contexte des élections municipales pour aider les lanceurs de pétition locaux à augmenter leur impact. Or, cet impact ne dépend pas uniquement du nombre de signatures, car dans beaucoup de contextes locaux,  il n’est pas forcément nécessaire de réunir un nombre immense de signature. Ce qui est vraiment important, c’est la façon dont ces signatures sont valorisées, puis présentées aux décideurs. Quand on habite dans une ville de 10 000 habitants, il suffit d’avoir 1000 signatures pour qu’une pétition soit déjà largement significative.

Dans ce même souci d’accompagner les luttes locales, nous sommes en train d’expérimenter un nouveau système d’e-mailling, qui repose avant tout sur la localisation des pétitions. Jusqu’ici, on mettait surtout en contact les potentiels signataires avec des thématiques sur lesquelles ils s’étaient déjà engagés. Mais on s’est rendu compte que, très souvent, le premier pas dans l’engagement des citoyens, c’est de se prononcer sur quelque chose qui a lieu près de chez eux. Moi, par exemple, je suis originaire de Draveil, dans l’Essonne. Et l’autre jour je me suis aperçue que des habitants de ma commune avaient lancé une pétition sur Change.org, parce que la mairie voulait abattre les arbres centenaires de l’Allée des Tilleuls, qui est une allée que j’ai parcouru 1000 fois en allant à l’école. J’ai alors été très heureuse de voir qu’un petit groupe de Draveillois s’était rassemblé pour s’organiser, rédiger cette pétition et la publier sur la plateforme.

[Logo de la pétition pour la sauvegarde des tilleuls de Draveil]

C’est un bon exemple de lutte locale qui a réussi sans avoir un nombre immense de signatures. Parce qu’avec seulement 1500 signatures (pour une ville de 30 000 habitants), ils ont obtenu gain de cause. Or, parmi ces 1500  signataires, très peu j’imagine se diraient « activistes ». Ils se sont avant tout mobilisés parce qu’ils se sentaient impliqués par quelque chose qui arrivait chez eux. Ils ont créé un groupe Facebook, sur lequel ils ont posté des vidéos, des photos de la coupe des premiers arbres, des flyers à imprimer, et surtout une cagnotte pour financer un recours en justice, qu’ils ont gagné.

C’est une très belle histoire ! Et ça donne du courage pour les fois où on a peur de ne pas avoir assez de signatures. Parce qu’une pétition ça peut être un peu intimidant ! A titre personnel, j’ai parfois eu peur, avant de me lancer, de ne pas réussir à me faire entendre dans un espace médiatique déjà complètement saturé….

De mon point de vue, c’est une inquiétude très légitime. Et ce qui peut aider à appréhender cette question de la visibilité, c’est de se dire qu’une pétition ne s’adresse pas forcément à tout le monde – en tout cas dans un premier temps. Pour décrire ce phénomène, j’aime bien prendre l’image de quelqu’un qui essaie de prendre la parole dans une grande pièce avec beaucoup de brouhaha. Si, comme moi il a une petite voix, alors il aura beau s’égosiller, personne ne l’entendra ! Mais s’il reconnaît qu’il ne peut pas se faire entendre de tout le monde en même temps, alors il peut plutôt essayer de parler à tout le monde séparément. Par exemple il peut repérer, dans l’assistance, les personnes avec qui il est plus stratégique d’engager une conversation sur le sujet qui lui tient à coeur. Pour reprendre l’exemple de l’Allée des Tilleuls, la pétition n’avait, dans ce cas précis, pas du tout vocation de s’adresser à tout le monde. Pour les lanceurs de pétition, l’enjeu était plutôt de cibler les gens de Draveil, ainsi que les personnes avec un engagement écologique dans la région. Plutôt que d’essayer d’avoir l’impact le plus large possible, il est plus intéressant de rechercher quels sont les groupes d’intérêt qui vont pouvoir relayer et soutenir sa pétition. 

Cette façon d’envisager la mobilisation a été très bien abordée par les plateformes de financement participatif,  qui parlent de “cercles” pour désigner les publics à atteindre : le premier cercle c’est l’entourage proche ; le deuxième cercle ce sont les personnes qui sont intéressées par le sujet ; etc. Plutôt que de chercher à parler à tout le monde tout de suite, on va appliquer cette logique des cercles concentriques pour établir quel public cible on veut toucher à chaque étape de notre mobilisation. Et c’est exactement la même chose pour une pétition. Ça évite de se mettre la pression au début de la campagne, quand on se dit “ oh là là il me faut un million de signature !”.  Et ça permet aussi d’avancer plus sereinement quand on voit peu à peu grossir sa pétition.

As-tu d’autres conseils concrets pour aider ceux qui craignent de ne pas avoir assez de signatures ?

L’un des principaux conseils que l’on donne aux lanceurs de pétition, c’est de partir sur une revendication qui est à la fois très précise et atteignable,  avec un nombre raisonnable de signatures à atteindre. Parce que dès l’instant où l’on part sur une revendication très large ou très complexe, le nombre de signatures à atteindre peut devenir rapidement exponentiel. Typiquement, pour  l’Allée des Tilleuls à Draveil, les habitants auraient pu adresser une pétition à la ministre de l’environnement sur la question de l’abattage des arbres dans les villes. Mais ils ont préféré formuler la question de façon beaucoup plus ciblée, en ancrant la pétition dans un environnement local qu’ils maîtrisaient mieux.

J’ai vu que, dans certaines situations, il peut être intéressant, pour défendre une même cause, qu’un même groupe de citoyens lance plusieurs pétitions sur le même sujet les unes après les autres. Est-ce que cela s’inscrit dans cette même logique des cercles concentriques qu’il faut mobiliser les uns après les autres ?

Non pas vraiment, ce n’est pas la même logique. Pour mieux distinguer les choses, je vais prendre un exemple qui s’est déroulé aux États-Unis et qui m’a beaucoup marqué. Il se trouve que, il y a quelques années encore, la communauté scoute américaine refusait catégoriquement d’accueillir les homosexuels (à la fois comme encadrants et comme membres). Pour celles et ceux qui souhaitaient s’attaquer à cette discrimination, la tâche pouvait donc sembler à la fois immense et intimidante. Comment faire plier une organisation aussi grande qui a complètement institutionnalisé son homophobie ? Alors, plutôt que de se lancer dans une campagne nationale, les militants ont préféré travailler par petites étapes. Et plutôt que de partir avec une revendication très vaste, du style “Stop à l’homophobie chez les scouts”, ils ont démarré avec quelque chose de beaucoup plus précis : la fin de discrimination homophobe à l’embauche des encadrants scouts. Et comme le scoutisme est avant tout une institution locale, les lanceurs de pétition ont choisi stratégiquement d’attaquer d’abord les groupes locaux plutôt que la fédération nationale. Tout a donc commencé par de petites campagnes animées localement. Et puis, communauté scoute après communauté scoute, les lanceurs de pétition ont pu avoir une influence sur la fédération scoute au niveau national.

[Karin Weldon et ses fils font partie des personnes qui ont lancé une pétition locale – ici au Massachussets – pour mettre fin à l’homophobie dans le scoutisme américain]

Dans ce cas précis une même campagne a donc généré un très grand nombre de pétitions, qui avaient toutes un ancrage local et une revendication bien particulière. Et c’est la multiplication de ces pétitions qui a permis de créer une pression suffisante pour être audible auprès des instances nationales. Par ailleurs, les communautés scoutes qui étaient peu à peu devenues plus inclusives avaient créé une forme de précédent, un peu comme une jurisprudence, qui pouvait être prise en exemple par d’autres communautés. L’idée de créer plusieurs pétitions autour d’un même sujet ne visait donc pas tant à élargir le public mais plutôt à multiplier le nombre de victoires.

En France, cette stratégie-là a beaucoup aidés la lutte contre les pesticides. Pour soutenir de grandes pétitions nationales, les personnes engagées ont organisé le lancement de plein de petites pétitions à destination d’élus locaux, pour obtenir une série de petites victoires qui ont pu, en retour, renforcer la dynamique nationale.

Pour résumer,  je pense que ça a du sens de lancer plusieurs pétitions sur un même sujet dans deux cas de figure :

  • Quand on s’attaque à un sujet complexe, il peut être utile de découper ce sujet de façon stratégique en plus petits problèmes pour lancer des pétitions plus opérationnelles avec des revendications facilement atteignables.
  • Quand on s’attaque un sujet national, on peut décliner une revendication localement, et donc lancer une pétition sur chaque territoire où l’on veut toucher les élus locaux.

Dans ces deux situations, le fait de décliner plusieurs petites pétitions sur un même thème permet d’obtenir une suite de petites victoires et de créer une dynamique permettant de soutenir  une pétition de plus grande ampleur. 

Décidément, je retrouve dans ce que tu dis beaucoup de tactiques que j’utilise moi-même sur le terrain !

C’est vrai qu’on pratique la même stratégie des “petits pas”. Mais je vois quand même une différence importante entre ton travail de community organizer et celui de nos chargés de campagne autour des pétitions en ligne. Parce qu’à un niveau local, le rôle du community organizer est surtout de partir de problèmes très vastes et très transversaux (comme la gentrification ou la ségrégation scolaire) et de leur donner un angle plus opérationnel, avec des objectifs concrets et atteignables. Tandis qu’à l’inverse, à Change.org, les gens démarrent souvent une pétition en ayant en tête un problème très concret qui les touche directement. Et nous, une partie de notre travail c’est de les aider à envisager leur revendication dans un contexte plus vaste. Par exemple, il y a aujourd’hui beaucoup de pétitions qui sont lancées par des parents dans l’impasse parce qu’ils ne peuvent pas scolariser leur enfant en situation de handicap. Notre rôle, dans une telle situation, c’est de mettre ses lanceurs de pétition en contact les uns avec les autres, pour les aider à structurer une campagne de plus grande ampleur.

Quel sens est-ce que tu donnes à ce nombre croissant de pétitions que tu vois arriver sur la plateforme de Change.org ?

C’est le signe d’une grande frustration de la part des citoyens, qui ont l’impression de ne pas être entendus. Aujourd’hui, les gens s’abstiennent aux élections, mais ils lancent de plus en plus de pétitions. Ca nous montre qu’il y a un système de représentation qui ne marche pas et qui doit évoluer. 

Alors oui, je veux bien reconnaître que les discours des dirigeants sur les pétitions ont beaucoup changé en quelques années. Je me rappelle encore qu’il y a quelques années, lors de la pétition contre la loi travail, Jean-Vincent Placé avait déclaré dans une interview quelque chose comme “Ce ne sont pas les réseaux sociaux qui font la loi de la République”, en rejetant l’idée que la pétition puisse influencer le gouvernement. Mais aujourd’hui, dire quelque chose comme ça n’est plus du tout possible. La succession de mouvements qui partent de la base, comme celui de l’occupation des places (avec notamment Nuit Debout), ou encore les Marches pour le Climat, les Gilets Jaunes ou #NousToutes, ont accompagné un véritable renouveau de la démocratie en France. Ce qui fait qu’aujourd’hui, aucun politique ne pourra plus oser dire publiquement que les pétitions n’ont aucune valeur. 

Malheureusement, dans les coulisses, on s’aperçoit que ce ne sont pour l’instant que des mots. J’ai moi-même pu constater à plusieurs reprise une véritable terreur de la part des élus qui,  quand on leur présente une pétition, demandent “Oui mais alors, à quoi ça sert la démocratie représentative ?” Le personnel politique a peur qu’on lui confisque sa fonction délibérative ou décisionnaire s’il laisse plus de place à la participation citoyenne. Mais leur silence face à l’expression directe des citoyens ne fait que contribuer à la multiplication des pétitions.

En guise de conclusion, j’aimerais que tu t’adresses à celle et ceux qui hésitent encore à lancer une pétition pour soutenir leur cause.  Quel est LE conseil que tu voudrais donner à une personne qui a peur de se lancer ?

La première chose que je lui dirais, c’est d’avoir confiance en elle. Il n’y a pas longtemps, j’ai moi-même écrit un petit article sur le syndrome de l’imposteur, dans lequel je raconte comment, dans certaines situations, je n’ose pas me lancer, parce que je ne m’en sens pas légitime et que je me dis qu’il y aura toujours quelqu’un de mieux placé ou de mieux équipé pour le faire.

Pour se lancer, il faut dépasser ça, et trouver la confiance que l’on peut avoir envers soi et ses propres capacités. Le reste, c’est juste de la technique.

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