C’est ça, notre liberté (« The book of pride »)

50 ans de lutte LGBTQ+ de Paris à New-York

MaSon Funk

FICHE DE LECTURE

Par Jean-Michel Knutsen
Février 2022

Contexte

La question des archives des luttes est centrale dans nos mouvements sociaux. En effet, comment avancer sans mémoire collective et sans transmission? Nous avons énormément à apprendre des luttes passées. Ce constat est partagé par l’auteur de l’ouvrage Mason Funk. A l’origine producteur de télévision aux États-Unis, il s’est spécialisé dans le fait de retrouver des personnes pour les interviewer. C’est une activité qu’il adore, car elle revient un peu à jouer au détective pour collecter des histoires passionnantes. C’est pourquoi, en juin 2014, il décide de s’inspirer du projet de la Shoah Foundation (qui a financé la collecte de 52 000 témoignages dans le monde entier), pour mettre ses talents au service d’un projet militant d’envergure. Mason Funk est gay, il a fait son coming out depuis plusieurs années déjà et souhaite maintenant jouer un rôle militant dans la communauté LGBTQ+, en collectant les témoignages des pionnier·es du mouvement aux États-Unis. Ce projet d’envergure, qu’il appelle The Outwords Archive, rencontre de nombreuses difficultés : de nombreux·ses militant·es sont décédé·es à cause du sida, les pionnier·es des années 50 sont très agé·es et il est parfois difficile de retrouver des personnes qui ont joué un rôle important à un niveau très local. Malgré tout, Funk parvient en quelques années à collecter plus de 130 témoignages de personnes ayant entre 60 et 90 ans. Les éditions Harper Collins lui proposent alors d’en publier un échantillon, qui deviendra le « Book of Pride » (Le Livre des Fiertés). Traduit en français sous le titre « C’est ça, notre liberté », il a été complété par 10 entretiens français exclusifs de militant·es LGBTQ+, dont certain·es sont toujours actif·ves (comme Elisabeth Lebovici et Alice Coffin).

 

Synthèse

Cet ouvrage est une galerie de portraits, chacun avec ses spécificités et ses éclairages sur le mouvement LGBTQ+ aux États-Unis et en France. Par petites touches, les parcours de luttes collectés ici dévoilent des univers militants riches, inspirants et parfois aux antipodes les uns des autres. Du doyen de faculté à l’infirmière en passant par la poètesse bodybuildeuse, on découvre 1001 façon de militer, de résister aux oppressions et d’ouvrir la voie. Certes, on retrouve des récits de mobilisations, de procès-fleuve et d’avancées législatives obtenues de haute lutte. Mais ce qui marque  à la lecture de ce livre, c’est tout le reste. Comment imposer le mot « homophobie » dans le débat public ? Comment nouer des alliances aussi improbables que celle entre un syndicat d’agriculteur·ices et une discothèque ? Comment trouver de l’argent pour financer la cause ? Ce qui marque tout au long de la lecture, c’est l’ingéniosité et la détermination avec laquelle ces pionnier·es ont su répondre à ces problèmes très concrets. Ce faisant, elles et ils ont su peu à peu créer des espaces nouveaux à partir desquels une myriade de communautés pouvaient se retrouver, se renforcer et gagner en puissance.

Quelques anecdotes et citations marquantes

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« Au cours de ma vie, j’ai été soit la « première », soit la « seule » femme, lesbienne, afro-étatsunienne à quasiment tous les postes que j’ai occupé. Parfois, je ne savais pas que j’étais la première ou la seule à l’être, mais je l’apprenais plus tard. Ces positions de pionnières étaient exigeantes et parfois accablantes. La présidence de NOW (National Organization for Women)  m’a fait cet effet, c’est certain. Je suis devenue la première présidente afro-étatsunienne du conseil d’administration de la Chicago Foundation for Women, l’une des fondations les plus importantes au monde en faveur des femmes. Je me sentais, et me sens encore, sous pression car je dois être un modèle. Je sais qu’il est important pour les gens de voir d’autres personnes qui leur ressemblent occuper certains postes dans certaines organisations. Cela leur permet de se dire : « Si elle y est, alors je peux aussi en faire partie et m’y sentir bien. » J’ai compris ça très tôt. Je ne me suis pas dérobée à cette responsabilité. Ça fait partie du jeu. Mais c’est dur. C’est très dur. C’est épuisant à cause des attentes de votre communauté et celles des autres communautés : elles vous attendent au tournant sur certaines questions, elles attendent de voir si vous allez vraiment les défendre jusqu’au bout. »

Mary Morten, Activiste, Réalisatrice  (Chicago, Illinois)

« En 1977, Anita Bryant [qui luttait activement contre les droits LGBTQ+] venait à Houston pour chanter Battle Hymn of the Republic, sa chanson phare, pour tous les membres du barreau du Texas. J’étais le seul à être déterminé à mettre la ville sans dessus dessous. Tou·tes les autres étaient républicain·es, ou presque. Ils et elles étaient du genre à penser : « Allons au cocktail, cela fera de nous de bonnes personnes. » Je me suis dit que si je pouvais faire descendre les gens dans la rue, Houston deviendrait enfin une ville militante. (…) J’avais rendez-vous avec Pappy Bond. A l’époque, il était capitaine des services de police de Houston. « J’ai appris que vous alliez organiser une manifestation. Vous comptez sur la participation de combien de personnes ? » qu’il m’a demandé. Je lui ai répondu : « Environ 500. » Il s’est mis à rire. « Il n’y a pas de manifs à Houston. J’étais là quand il y a eu les mouvements des droits civiques, des droits des femmes, pour l’avortement et contre la guerre : on n’a jamais vu plus de 50 ou 60 personnes manifester à Houston. » J’ai rétorqué : « Pappy, prépare-toi à voir plus de monde que ça. » Il y a eu 12 000 personnes. 12 000. »

Ray Hill, ex-détenu, animateur radio, activiste (Houston, Texas)

« Quand j’étais en fac de droit, j’avais déjà commencé à me travestir. Je sortais dans la rue habillée comme ça. Je me mêlais aux autres drag queens, aux personnes qui se travestissaient. Une fois que j’ai eu un travail, j’ai commencé une thérapie. Ces mêmes personnes fréquentaient ma thérapie de groupe et j’ai pu apprendre à les connaître un peu plus. Leurs histoires étaient incroyablement similaires à la mienne. Les mêmes enfances, les mêmes questionnements. Beaucoup d’entre suivaient une thérapie sur la demande de leurs épouses ou enfants. Que ce soit à cause des suicides, des meurtres ou des prises de risques inconsidérées, ces personnes mouraient plus que dans n’importe quelle unité dont j’avais fait partie au Vietnam. […]  Pendant des années, j’ai senti que je me retenais d’être moi-même, pour mes client·es. Ce n’était même plus pour ma famille, je continuais à penser : « Je ne veux pas les laisser tomber. J’ai des client·es qui encourent la peine de mort. Il y a des personnes dont la vie dépend de mes décisions et de mon aspect physique, alors je ne peux ouvertement affirmer mon identité de genre. »

Mia Yamamoto, Avocate pénale, activiste transgenre (Los Angeles, Californie)

 

« En 2010 j’ai créé avec d’autres gens l’association Acceptess-T. Je me suis rendu compte au cours des années que nous sommes vu·es en France comme des personnes à risques, qui transmettent le VIH. Alors que non : nous sommes des personnes exposées largement aux risques parce que nous sommes discriminées. Il fallait qu’on fasse entendre notre voix et qu’on rende visible notre lutte. Le travail de l’association est au plus proche de la réalité de la vie des personnes trans. Elle agit sur plusieurs fronts : sur le plan de la santé en faisant du dépistage, de la prévention, en donnant accès aux soins une fois par semaine dans nos locaux ; sur le plan social, en inscrivant les personnes à des cours de français et ou de sport, par exemple ; sur le plan juridique, en accompagnant les victimes. Toutes ces actions ont pour but d’accompagner les personnes trans vers l’autonomisation et l’émancipation. Aujourd’hui, notre association est devenue une référence nationale et internationale. »

Giovanna Rincon, militante transgenre (Paris)

Cet article de l'Université Populaire des Luttes
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Pour approfondir

Du point de vue de l’organisation collective, il est possible de faire une lecture transversale de ces récits de vies et de luttes, pour y déceler des indices sur la façon dont les mouvements LGBTQ+ ont pu se structurer et mettre en place des stratégies de long terme à plusieurs niveaux.

Chacun·e son rôle

Si l’ouvrage donne la part belle à des figures historiques majeures, qui ont pu jouer un rôle de premier rang dans des batailles juridiques ou politiques d’envergure aux Etats-Unis, il dresse aussi le portrait de personnes qui ont contribué au combat sous bien d’autres formes. Le chanteur Blackberri a composé « When will the ignorance end ? », qui a été choisie comme refrain de la National Third World Lesbian and Gay Conference. Lamar Van Dyke a ouvert un salon de tatouage, qui est devenu l’épicentre de la vie queer de Seattle. Emma Colquitt-Sayers a créé LifeWalk, une collecte de fond locale du Nord-Texas qui a contribué activement à la lutte contre le sida. Mark Segal a fondé le Philadelphia Gay News, qui est la plus ancienne publication LGBT américaine…

Plutôt que de glorifier les rôles médiatiques (avocat·es, porte-paroles, fondateur·ices d’associations) au détriment des autres, cette galerie de portraits donne une vision très large d’un même grand mouvement, où chacun·e fait sa part, à son niveau, pour faire avancer la cause.

 

Vivre avec le rejet et trouver sa communauté

L’approche biographique des récits de lutte permet de replacer chaque grande victoire dans un contexte humain tout en nuance. Car du point de vue de ses protagonistes, un combat militant ne se fait pas en ligne droite. Les trajectoires personnelles sont souvent tortueuses, rythmées par les tragédies, les difficultés (familiales, économiques, politiques) et les discriminations quotidiennes d’une société LGBTQ+phobe. Le coming-out, c’est-à-dire le fait de révéler et d’affirmer son identité sexuelle et/ou de genre aux autres est presque pour chacun·e marqué par le rejet et des violences plus ou moins fortes. Quand Phillip Randolph Frye, militaire de carrière et père de famille, exprime son désir de changer son expression de genre et de se faire appeller Phyllis, il perd sa femme et son emploi. Quand Grethe Cammermeyer, infirmière en chef d’une unité de soin intensifs, révèle après 25 ans de service qu’elle est lesbienne, elle est immédiatement révoquée par son employeur. Quand Jack Myers annonce à ses parents qu’il souhaite ouvrir un bar gay, son père refuse de lui rendre visite… avant de se raviser et de travailler à l’entrée du bar. La force de continuer à se battre, dans une société marquée par la haine des identités de genre et sexuelles jugées »déviantes », se trouve parmi ses pair·es et sa communauté.

Visibiliser les petites victoires

Chaque témoignage est ponctué de « petites victoires » qui contribuent chacune, à leur manière, à faire avancer le combat pour la reconnaissance et l’égalité des droits LGBTQ+. Pour Donna Sachet, c’est le faire de pouvoir monter sur scène et de monter un drag show (qui lui permettra ensuite de lever des fonds pour soutenir la cause). Pour Jim Toy, c’est de participer à la première « réunion gay » officielle du Michigan (qui conduira à la création d’une section du Gay Liberation Front). Pour Jewel Thais-Williams, c’est de réunir 18 000 dollars en une semaine pour acheter le Diana’s Club de Los Angeles (qui deviendra l’une des premières discothèques noires et gay-friendly de la côte Ouest).

Pistes de réflexion

Nous proposons ici deux pistes, qui chacune questionne l’acte même d’archiver et de diffuser des portraits de militant·es.

Qui mettre en avant ?

Compiler ainsi des récits de lutte, c’est contribuer à écrire l’Histoire. Les témoignages collectés viennent abonder les archives, qui elles-mêmes viendront enrichir le travail des historien·nes de demain. Dès lors, compiler c’est choisir de mettre en lumière certains récits et, par contraste, d’en laisser d’autres dans l’ombre. Sur les milliers de personnes qui ont joué un rôle dans le mouvement LGBTQ+ aux États-Unis, pourquoi mettre en avant ces 75 portraits plutôt que d’autres ? Mason Funk répond qu’il a surtout souhaité interroger les « pionnier·es » et des personnes ayant différentes identités et expériences. en avant de nombreuses identités. Cela implique des choix et peut avoir comme conséquence de participer à une forme de mythologie militante, où certaines figures peuvent être dépeintes comme des icônes héroïques parfois écrasantes. Pour éviter ce phénomène, le fait de se donner des critères pour choisir est important. Qu’en dit Mason Funk lui-même ?

« Les gens me demandent souvent comment je trouve les personnes que je veux interviewer. Je les trouve de façon très différente. Ma principale source a été le livre de Lillian Faderman, The Gay Revolution, qui retrace l’histoire du mouvement LGBTQ+. Son livre est devenu ma bible, et Lilian est devenue une conseillère inestimable. »

En guise de critères, il s’agit avant tout de s’appuyer sur des travaux déjà menés en amont, et de s’appuyer sur des expertises académiques. Sans prétendre à l’exhaustivité :

« Ce livre n’est qu’un échantillon, une suggestion, la partie émergée du fameux iceberg. Nos aîné·es LGBTQ+ sont incroyables. Ce livre vous en donne un aperçu, tout comme nager en Californie, au Chili ou au Japon peut vous donner un aperçu de l’Océan Pacifique : il faudrait être folle ou fou pour confondre ce petite plongeon avec l’océan tout entier. »

Mason Funk
Crédit : OutWords Archive

Où sont les archives du mouvement LGBTQ+ en France ?

A la découverte de cet ouvrage, il y a certes de quoi se réjouir, mais aussi de quoi rager un peu. Pourquoi mettre encore une fois en avant des récits de lutte anglo-saxons, quand l’histoire des luttes LGBTQ+ en France est aussi riche et inspirante ? Certes, il n’existe pas un équivalent direct du Outwords Archive dans l’hexagone, mais des militante·s luttent depuis de nombreuses années pour créer un lieu, à Paris, qui serait un Conservatoire des Archives et des Mémoires LGBTQI. C’est Hoang Phan Bigotte, dont le portrait est présent dans cet ouvrage, qui est à l’initiative de ce projet. Il raconte que, dès ses premiers engagements auprès du Comité d’urgence anti-répression homosexuelle, il a conservé les tracts, les affiches et les magazines pour les conserver. Plus tard, quand l’épidémie du VIH s’est répandue, il s’est proposé pour garder les affaires des ami·es qui étaient expulsé·es parce que leurs conjoint·es étaient décédé·es et que leur nom n’était pas sur le bail de leur appartement. Ce qui était provisoire et parfois devenu permanent, et des archives personnelles de militant·es sont alors venues compléter les tracts et les magazines. Aujourd’hui sa maison déborde de milliers de pages issues de bibliothèques personnelles, mais aussi de collectifs (LusoGay, Mâles à Bars, Act Up…), et il rêve qu’un espace puisse être créer pour numériser, archiver et diffuser tous ces documents d’histoire.

Malheureusement le projet n’a pas encore abouti car, dans le contexte français, c’est avant tout l’institution universitaire qui s’empare des faits passés et en propose une lecture particulière. Trop peu de moyens sont accordés aux efforts d’éducation populaire menés par les premier·es concernée·s, en particulier pour la collecte et la diffusion de leurs propres histoires de lutte. On souligne tout de même le centre de ressources sur le genre (« le point G ») de la bibliothèque municipale de Lyon, ou encore le travail du centre LGBT Paris Ile-de-France ainsi que le travail de mémoire réalisé par de nombreuses bibliothèque féministes à travers le pays.

En attendant que le Conservatoire soit créé, vous pouvez faire un don à archiveshomo.info par ici.

 

Hoang Phan Bigotte
Crédit : Portraits de VIHes

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