Initiation au community organizing

Module 2

En quoi le community organizing est-il adapté aux mouvements sociaux d’aujourd’hui ?

Temps de lecture estimé : 15 minutes

Ce deuxième module évoque la pertinence du community organizing dans le contexte actuel des luttes sociales, en s’appuyant sur la distinction fondamentale entre la mobilisation et l’organisation des citoyens.

Vous êtes prêts ? C’est parti !

– Assemblée Générale de Nuit Debout à Paris (Printemps 2016) –

La fragilité des mobilisations spontannées.

Aujourd’hui, de nombreux citoyens sont indignés par les constantes attaques portées contre leurs droits et contre l’Etat Providence qui les protège. Or, cette indignation, qui peut inspirer des mobilisations retentissantes, se trouve malheureusement affaiblie par une fragilité intrinsèque : elle reste une réaction à un agenda politique imposé par les gouvernements, les administrations et les grandes entreprises. En effet, ces institutions puissantes ont depuis longtemps appris à disperser et affaiblir les mouvements sociaux, en préparant attentivement leur calendrier politique.

Jour après jour, de nouveaux motifs d’indignation (atteinte au droit du travail, privatisation de services publics, mesures répressives contre les demandeurs d’asile…) sont ainsi agencés avec soin, comme autant de contre-feux. Menant de front de multiples batailles, sans choisir le terrain sur lequel les livrer, les citoyens exercent alors souvent une indignation infructueuse, puisqu’ils résistent constamment sans pouvoir l’emporter.

Pour se mobiliser efficacement, il faut d’abord s’organiser.

Dès que l’on s’inscrit dans un combat de longue haleine, qui nécessite de mener des mobilisations régulières, il est alors nécessaire de structurer son mouvement social en amont.
C’est en cela que le community organizing est adapté aux mouvements sociaux d’aujourd’hui : cette méthode nous encourage à consacrer du temps au développement d’un pouvoir collectif, durable et partagé, en prévision des mobilisations à venir. Dans un contexte où l’agenda politique place constamment les citoyens dans l’urgence de la mobilisation immédiate, l’activité d’organisation est donc plutôt contre-intuitive. Car s’organiser, c’est ignorer l’urgence et se donner du temps, pour pouvoir par exemple développer des collectifs de citoyens, établir des liens de solidarité entre associations et faciliter pas à pas leur coopération au sein d’un quartier, d’une ville ou même d’un pays. Tout cela afin que, le moment venu, l’union entre les citoyens soit si forte et si structurée qu’elle puisse faire naître des mobilisations plus percutantes et plus résilientes.
 

– Formation à l’organisation collective dans un quartier de Los Angeles –

Un exemple d’organisation réussie.

 
Lors des élections municipales britanniques de 2016, les deux principaux candidats à la mairie de Londres furent invités à une Assemblée Citoyenne.

Celle-ci était organisée par l’association Citizens UK, qui accomplit depuis 25 ans un patient travail d’organisation collective en créant à Londres une coalition de plusieurs centaines d’organisations (écoles, associations, universités, syndicats, groupes cultuels).

Lors de cette assemblée, 6000 membres de cette coalition (nommée « Alliance Citoyenne ») se mobilisèrent pour faire part de leur propre agenda politique aux candidats et défendre des revendications qui proviennent directement des citoyens. En particulier, ils exprimèrent leur volonté de militer pour l’encadrement des loyers dans certains quartiers de Londres, et demandèrent aux candidats s’ils souhaitaient soutenir cette proposition. En fonction des réponses qui leurs seraient apportées, chacun des citoyens présents voterait avec un avis éclairé.

Habituellement, une telle démarche de mobilisation n’aboutirait probablement à rien : les candidats pourraient s’en tirer à bon compte avec de simples promesses. Cependant, face à une société civile forte et organisée, les candidats ne purent pas compter sur une démobilisation soudaine. Ainsi, lorsque Sadiq Khan fut élu maire de Londres, il fut accueilli, lors de son premier jour en fonction, par des élèves d’une école primaire voisine qui, au nom de leur Alliance Citoyenne, vinrent le féliciter pour son élection. Ils lui remirent également la liste des promesses qu’il avait faites lors de l’Assemblée Citoyenne et rappelèrent avec fermeté que les citoyens de Londres sauraient régulièrement lui rappeler ces promesses.

Six mois et quelques réunions plus tard, le « Living Rent », mesure d’encadrement des loyers pour les nouveaux développements immobiliers, était annoncée par le maire de Londres. 

– Assemblée Citoyenne de Londres (2016) –

L’histoire méconnue de l’organisation collective française.

Au cours de notre scolarité en France, nous avons tous pu apprendre que l’histoire de notre République est l’histoire des victoires du peuple contre l’oppression et l’injustice. Certes, mais ces victoires sont souvent enseignées en passant sous silence l’histoire des luttes, c’est-à-dire la façon dont les citoyens se sont organisés, les adversaires contre lesquels ils se sont battus et les stratégies par lesquelles ils se sont imposés. On ne raconte pas, dans le détail, la tentative de Jean Jaurès pour empêcher la Première Guerre mondiale, le rôle qu’ont joué les syndicats sous le Front Populaire, ou les stratégies des suffragettes françaises pour accéder au droit de vote. Et, dans de très rares cas, lorsque l’on fait le récit détaillé d’un mouvement social victorieux, ce dernier est souvent décrit comme une mobilisation populaire spontanée, au lieu d’un effort collectif planifié.

Par exemple, l’iconographie de mai 68 (barricades du Quartier latin, affiches et dessins, figure de Daniel Cohn-Bendit souriant aux CRS) est encore aujourd’hui omniprésente dans la mémoire collective française, et constitue une sorte de repère auquel se mesurent tous les autres mouvements sociaux. Or, en véhiculant une telle représentation de l’action citoyenne, qui est à la fois grandiloquente et tumultueuse, on occulte la représentation de la patiente organisation collective, qui s’exerce dans une temporalité plus longue, et avec une autre philosophie. C’est ainsi qu’on insiste plus volontiers sur le mouvement étudiant de 1968 que sur la Grève générale qui l’accompagnait : près de 10 millions de grévistes (soit plus de la moitié des salariés français de l’époque) qui cessent le travail pendant plus de deux semaines et obtiennent une augmentation de 35% du SMIG ainsi qu’une augmentation moyenne des salaires de 10%.

AInsi, même si ce mouvement de grève n’était pas “organisé” dans le sens exact où le community organizing l’entend, des liens solides entre travailleurs noués par des syndicats puissants (la CGT comptait alors 2,3 millions de membres, contre 650 000 aujourd’hui) jouèrent un rôle central dans le sucès du mouvement.  

– Manifestation intersyndicale à Lyon (Mai 68) –

LE community organizing au service des mouvements sociaux.

Si le community organizing est aujourd’hui pertinent pour structurer et renforcer nos mouvements sociaux, c’est qu’en réalité, même si on ne l’appelle pas toujours ainsi, l’effort d’organisation collective est au cœur de l’histoire de nos mouvements sociaux. En ce sens, le community organizing n’est en France ni une nouveauté, ni une méthode importée du monde anglo-saxon.

Organiser, c’est simplement réunir, allier, équiper, former et développer ceux qui veulent défendre la justice sociale et le bien commun. Et c’est pourquoi « Organisez-vous ! » se donne pour mission d’étudier et de transmettre les méthodes de community organizing qui proviennent des Etats-Unis et d’Angleterre, mais aussi et surtout de réactiver les pratiques et les savoir-faire qui sont au cœur de l’histoire des mouvements sociaux français.

Pour aller plus loin

Saviez-vous que nous publions chaque mois un article de recherche sur le community organizing ?

Ils sont disponibles sur notre blog.

Soyez à la pointe de la recherche sur le community organizing

Un mail par mois, avec des articles fouillés, des entretiens inédits, des traductions originales et des conseils de lecture.