Par Jean-Michel Knutsen | 24 novembre 2019
Retrouvez cet article sur Research Gate et sur Medium.

Avez-vous dĂ©jĂ  renoncĂ© Ă  prendre la parole dans un dĂ©bat entre activistes, de peur d’ĂŞtre Ă©tiquetĂ© de « Bisounours » ? Avez-vous dĂ©jĂ  dĂ©missionnĂ© d’un collectif parce qu’une poignĂ©e d’individus y critiquaient toute idĂ©e qui n’Ă©tait pas assez « radicale » ? Avez-vous dĂ©jĂ  hĂ©sitĂ© Ă  publier quelque chose sur les rĂ©seaux sociaux, de peur que d’autres militants ne se moquent de vous ou vous attaquent ? Vous a-t-on dĂ©jĂ  fait la leçon, pour vous expliquer que vous n’avez pas tout compris au militantisme, que vos actions ne sont pas utiles, que vos idĂ©es sont faibles ou que votre engagement est trop mou ?

Si vous rĂ©pondez « oui » Ă  l’une ou plusieurs de ces questions, alors vous avez malheureusement fait l’expĂ©rience du « radicalisme rigide ».

Cette expression dĂ©signe l’attitude de certains militants qui adoptent une posture dogmatique (souvent dĂ©fendue comme « radicale »), s’y retranchent, et se comportent de façon mĂ©prisante ou hostile vis-Ă -vis de celles et ceux qui ne sont pas entièrement de leur avis.

 

Au quotidien, le radicalisme rigide est difficile Ă  cerner parce qu’il se fait le plus souvent discret et diffus. Prenons un exemple : il existe parfois comme une hiĂ©rarchie informelle au sein des associations ou collectifs militants. Certains, plus expĂ©rimentĂ©s, s’autoproclament les « anciens » (les radicaux, les vrais, ceux qui ont la bonne approche et la bonne tactique) et ils renforcent leur position d’autoritĂ© en rabaissant les « nouveaux » (dont on moque les prĂ©tendues absences de motivation, inexpĂ©rience, naĂŻvetĂ© ou inefficacitĂ©).

 

Mème publiĂ© sur la page Facebook d’un groupe se dĂ©clarant radical. Le militant chevronnĂ© est reprĂ©sentĂ© par le petit oiseau qui souhaite prĂ©parer les manifestations du 1er Mai. Le militant peu motivĂ© est reprĂ©sentĂ© par le gros corbeau qui cherche des excuses pour ne pas manifester.

Comme cette hiĂ©rarchie entre les « anciens » et les « nouveaux » est souvent informelle, elle est aussi invisible. Dès lors, ceux qui en sont victimes ne peuvent pas toujours formuler le problème aisĂ©ment. Et mĂŞme lorsqu’ils sont en mesure de mettre des mots sur leur malaise, ils ne font pas toujours le choix de les exprimer publiquement. Par pudeur, tout d’abord, mais aussi par peur des reprĂ©sailles. Car il se trouve que ce sont les « anciens » qui, le plus souvent, dĂ©tiennent le pouvoir au sein des associations ou des collectifs. Et ceux qui les critiquent peuvent ĂŞtre facilement Ă©cartĂ©s, par exemple au simple motif qu’ils nuisent Ă  la cohĂ©sion du groupe.

 

Le radicalisme rigide peut donc diviser les militants, promouvoir une culture toxique et mĂŞme limiter le recrutement des nouvelles gĂ©nĂ©rations. Autant d’obstacles Ă  l’organisation collective qui mĂ©ritent qu’on s’attarde dans le dĂ©tail sur ce phĂ©nomène pour mieux le comprendre et le dĂ©passer.

 

Mème publiĂ© sur la page Facebook d’un groupe se proclamant « écologiste rĂ©volutionnaire ». Les militants d’Alternatiba, des Colibris et de Greenpeace y sont accusĂ©s de faire obstacle au changement radical.

Qui suis-je pour juger ?

Tenter de lutter contre le radicalisme rigide ne signifie pas mener une chasse au sorcières. Il s’agit d’un phĂ©nomène culturel qui imprègne en profondeur nos symboles, nos rĂ©cits, notre langage, nos structures et nos attitudes. Il est donc impossible de le faire disparaĂ®tre du jour au lendemain, tout comme il est hypocrite de le voir chez les autres sans avoir prĂ©alablement examinĂ© sa propre attitude.

 

Il me semble donc important de situer mon propos, afin de clarifier d’emblĂ©e ma posture et d’assumer le caractère entièrement subjectif de cet article. Commençons donc par quelques mots sur mon parcours militant, ainsi que sur mes diverses rencontres avec le radicalisme rigide.

 

Je n’ai jamais eu d’Ă©ducation militante Ă  proprement parler. Vivant en province rurale, sans aucun contact avec les leviers traditionnels de l’engagement militant (activisme, syndicat Ă©tudiant, section jeunesse d’un parti), ma culture politique s’est donc construite très lentement, par simple vĂ©cu. Tout d’abord proche de la gauche rĂ©formiste, avec laquelle je me sentais en accord (du fait de mon ADN politique familial), j’ai peu Ă  peu dĂ©veloppĂ© un appĂ©tit pour la politique institutionnelle, jusqu’Ă  faire des Ă©tudes qui me destinaient Ă  une longue carrière dans le monde feutrĂ© des cabinets politiques ou de la haute administration. Seulement voilĂ , après avoir observĂ© de près le mensonge, la corruption et les abus de pouvoir, j’ai finalement choisi de changer de trajectoire, en me tournant progressivement vers le monde militant.

 

Avant ce revirement, j’avais eu quelques petites expĂ©riences d’engagement (par exemple en Ă©tant berger volontaire pour promouvoir la rĂ©introduction du loup dans les Alpes, ou en rejoignant ma section locale du parti socialiste). Mais j’avais trouvĂ© ces expĂ©riences assez dures, notamment parce que l’accueil des nouveaux Ă©tait dĂ©plorable, mais aussi parce que je m’Ă©tais senti d’emblĂ©e embarquĂ© dans des questions techniques ou des conflits de personnes, sans vraiment percevoir en quoi mon engagement aurait un impact concret.

 

Quelques annĂ©es plus tard, après avoir tournĂ© le dos Ă  la politique institutionnelle, j’ai eu enfin suffisamment de temps pour rejoindre une association sur la durĂ©e. Malheureusement, je n’avais pas mesurĂ© la quantitĂ© ni la nature des barrières Ă  l’entrĂ©e que certaines associations militantes avaient dressĂ©es. Par exemple, la section locale d’une association Ă©cologiste voulait m’imposer un entretien d’embauche (pour un poste bĂ©nĂ©vole !). Dans la mĂŞme veine, une association d’aide aux exilĂ©s me demandait d’effectuer une pĂ©riode d’essai de deux mois, pendant laquelle j’Ă©tais censĂ© juste m’asseoir et observer les autres travailler.

 

Ces associations supposaient que j’Ă©tais lĂ  « en touriste ». Et pour tester la nature sĂ©rieuse de mon engagement, elles souhaitaient me mettre Ă  l’Ă©preuve et dĂ©cider si j’Ă©tais digne de les rejoindre. Mais de quel droit pouvaient-elles ainsi me juger ? Et au nom de quoi pouvaient-elles prĂ©tendre mesurer mon engagement Ă  ma place ?

 

PrĂ©somption d’impuretĂ©

En devenant community organizer, j’ai de nouveau fait l’expĂ©rience du radicalisme rigide, mais cette fois-ci sous une autre forme. En effet, mon mĂ©tier veut que je rencontre quotidiennement des associations, des syndicats et des collectifs militants. La plupart me traitent avec respect, mais ce n’est malheureusement pas toujours le cas.

 

En effet, je n’ai pas du tout le profil de l’activiste traditionnel, et beaucoup d’élĂ©ments de mon CV continuent Ă  jouer en ma dĂ©faveur : mon absence d’Ă©ducation militante, mon passĂ© professionnel, le fait que je pratique une mĂ©thodologie perçue comme amĂ©ricaine, ou encore le fait que je ne porte pas ostensiblement (ni dans mon discours ni dans mon apparence) les marques de mon engagement.

 

Tout cela produit, chez certains, un rejet immédiat : ils ne cherchent même pas à ouvrir le dialogue ni à savoir si nous avons un terrain commun à partir duquel nous pourrions militer ensemble.

 

[Crédit : Markus Spiske]

D’autres, moins catĂ©goriques, font parfois preuve Ă  mon Ă©gard de ce que je pourrais appeler une sorte de « prĂ©somption d’impureté ». En effet, comme Ă  leurs yeux je ne suis pas un vrai militant, ils me font comprendre que je dois prouver ma valeur, ainsi que l’authenticitĂ© de mon engagement, jusqu’Ă  ce qu’ils se soient fait une opinion sur moi. Pour eux je suis comme en sursis, risquant l’ostracisme Ă  chaque mot de travers.

 

Les premières fois oĂą j’ai vĂ©cu une telle situation, je me suis senti très mal Ă  l’aise, voire coupable. Qu’avais-je fait pour faire naĂ®tre un tel mĂ©pris ? Qu’est-ce qui, de mon comportement ou de ma posture, dĂ©clenchait une telle mĂ©fiance ?

 

Une question de posture

Tout en critiquant le radicalisme rigide des autres, je n’avais pas pris de recul vis-Ă -vis du mien. Or, les community organizers ont, pas moins que les autres militants, tendance Ă  croire que leurs stratĂ©gies sont les meilleures et que ce sont les autres qui sont le plus souvent dans l’erreur. Il m’est ainsi arrivĂ© Ă  de nombreuses reprises d’ĂŞtre inutilement et injustement critique Ă  l’Ă©gard de certaines tactiques ou action collectives qui ne me semblaient pas efficaces.

 

Ce comportement, porteur d’une certaine forme d’Ă©litisme, m’a coĂ»tĂ©, par le passĂ©, de belles relations de travail. Car, plutĂ´t que d’ĂŞtre Ă  l’Ă©coute des autres militants, j’adoptais une posture docte et je prĂ©tendais professer « la » meilleure façon d’agir. Sans surprise, cette attitude de prescription provoquait – Ă  juste titre – le rejet de mes propositions.

 

C’est au contact du rĂ©seau des centres sociaux, et de leur patient travail sur la notion de « pouvoir d’agir », que j’ai commencĂ© Ă  analyser ma propre posture, notamment grâce Ă  la dĂ©couverte du sociologue Yann Le BossĂ© dont on m’avait recommandĂ© les Ă©crits.

 

« Soutenir sans prescrire » est un ouvrage de Yann Le Bossé que je vous recommande !

Dans ses travaux, Yann Le BossĂ© analyse de façon bienveillante les diffĂ©rentes postures que l’on peut adopter dans le cadre de notre engagement (du « gourou » jusqu’au « policier », en passant par le « sauveur »). Et il explique qu’Ă  l’origine de ces postures, il y a souvent des prĂ©jugĂ©s, des opinions que l’on ne questionne pas mais qui fragilisent notre travail. Par exemple, en tant que community organizer, mon prĂ©jugĂ© pourrait ĂŞtre d’imaginer que les militants ont nĂ©cessairement « des lacunes » et que je peux ĂŞtre leur « professeur ».

 

Ce travail sur la question des postures militantes m’a Ă©tĂ© particulièrement utile. Et, mĂŞme si je ne prĂ©tend pas avoir complètement rĂ©solu les formes d’arrogance que peut vĂ©hiculer le community organizing, j’ai tout du moins pris beaucoup plus de recul et j’essaye au quotidien de questionner mes prĂ©jugĂ©s et mon attitude d’engagement.

 

Toutefois, si ces lectures et ce travail personnel ont eu des rĂ©sultats concrets et positifs, ils m’ont nĂ©anmoins laissĂ© un peu sur ma faim. Car, de l’avis de Yann Le BossĂ© lui-mĂŞme, ces considĂ©rations de posture portent sur le comportement individus, et non pas les phĂ©nomènes collectifs qui peuvent les influencer.

 

Prendre du recul sur sa propre posture et amender son comportement ne suffisent donc pas Ă  faire reculer le radicalisme institutionnel. Pour aller plus loin, il est donc nĂ©cessaire d’apprĂ©hender les aspects collectifs et structurels de ce phĂ©nomène.

 

La culture du radicalisme rigide

Il m’a fallu beaucoup de temps pour avancer sur cette question. Du temps, mais aussi la dĂ©couverte, un peu par hasard, d’un texte publiĂ© sur le site de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et intitulĂ© « DĂ©faire le radicalisme rigide » . En voici un extrait :

 

« Dans certains milieux [militants], la valeur se juge à la volonté de mener des actions directes, des émeutes, de casser ou s’affronter à la police. Dans d’autres, c’est la capacité à élaborer une grille de lecture anti-oppressions, à éviter des remarques ou propos oppressifs, et la dénonciation de celles et ceux qui en font. Dans d’autres encore, c’est la capacité à éviter de travailler et à vivre sans payer de loyer. Dans certains, c’est l’adhésion à une vision de la gauche ou de la révolution, et dans d’autres la conviction que la gauche est morte et la révolution un fantasme. Dans quelques uns, c’est le fait d’avoir participé à de nombreux projets, d’avoir un bon réseau.

Dans chaque cas, on retrouve cette tendance à disqualifier les engagements et les valeurs d’autres milieux et de dénoncer leurs incohérences. Poussée à l’extrême, cette tendance génère une forme de sectarisme qui s’alimente par le simple fait d’avoir un discours sectaire.


Les nouveaux.elles arrivant.es sont immédiatement placé.es dans une position de dette : ils et elles doivent s’impliquer, se sacrifier, et faire preuve d’une analyse correcte en constante réactualisation. Qu’il s’agisse d’une performance dans le langage anti-oppressif, de ferveur révolutionnaire, de détachement nihiliste ou même d’un dress-code implicite, celles et ceux qui ne sont pas familier.es avec les attentes du milieu sont condamné.es dès le départ à moins de se mettre à niveau et en conformité. Plus ou moins ouvertement, ils et elles courent le risque d’être critiqué.es, moqué.es voire exclu.es pour n’avoir pas compris
[…]. »

[Source : DĂ©faire le radicalisme rigide]

[Crédit : Markus Spiske]

Il est impossible de dĂ©crire l’immense sentiment de soulagement et d’apaisement que j’ai pu ressentir la première fois oĂą j’ai lu ces lignes. Je n’Ă©tais pas seul ! D’autres que moi, dans d’autres milieux, avaient aussi subi ces comportements de la part de militants, et avaient trouvĂ© la force de les dĂ©crire pour mieux en comprendre les mĂ©canismes.

 

C’Ă©tait d’ailleurs troublant de voir comment, en quelques lignes Ă  peine, ce texte rĂ©sumait le calvaire du « nouveau » dans un groupe d’activistes. DĂ©barquant dans une structure Ă  la culture et aux codes rigides mais implicites, celle ou celui qui souhaite s’intĂ©grer fait face Ă  un dilemme : soit ĂŞtre placĂ© sous tutelle des anciens (en attendant d’ĂŞtre en conformitĂ© avec la culture du groupe), ce qui peut entraĂ®ner des abus de pouvoir ou des formes d’humiliation ; soit rejeter le statut de « nouveau » et se trouver condamnĂ© Ă  ne pas pouvoir s’intĂ©grer.

 

Compétition ou démission

Avec cette clĂ© de lecture, beaucoup de phĂ©nomènes Ă©pars rencontrĂ©s dans le monde militant font soudain sens et système. En effet, si un groupe dĂ©veloppe une culture rigide, avec une Ă©chelle de valeurs pour juger le comportement de chacun, alors il crĂ©e une atmosphère Ă©touffante qui n’Ă©pargne personne.

 

Certes, les « nouveaux » font face Ă  l’injonction de rentrer dans le moule, mais la situation est en fait bien pire pour les « anciens » qui doivent constamment prouver qu’ils mĂ©ritent leur place dans le groupe :

 

« Puisque le radicalisme rigide implique un sens du devoir et de l’obligation, il y a cette impression permanente de ne jamais en faire assez. Dans ce contexte, le burnout dans les espaces radicaux n’est pas juste le fait de s’épuiser à la tâche, c’est souvent un nom de code pour décrire le fait d’être blessé.e, affaibli.e, usé.e. Ce qui nous épuise ce ne sont pas les longues heures passées à militer, mais le sentiment de honte, l’anxiété, la méfiance, la compétition et le perfectionnisme. »

[Source : DĂ©faire le radicalisme rigide]

« On ne t’a pas vu Ă  la dernière manif, tu seras lĂ  Ă  la prochaine ? » « Tu as manquĂ© deux rĂ©unions d’affilĂ©e, on peut toujours compter sur toi ? » « C’est quoi cet article que t’as partagĂ© sur Facebook, tu es plus avec nous ? » Une culture rigide de la radicalitĂ© fonctionne ainsi sur le mode du « tout ou rien » : soit on se sacrifie pour la cause et l’on rĂ©pond Ă  toutes ses injonctions ; soit on ne peut pas faire partie du groupe, et l’on subit ses foudres.

 

[Crédit : Luis Quintero]

MĂ©pris et moqueries

Connaissez-vous « Ouvrez les guillemets » ? Il s’agit d’une chronique vidĂ©o hebdomadaire, produite par MĂ©diapart, dans laquelle deux vidĂ©astes – Usul et Cotentin – partagent leur opinion sur l’actualitĂ© politique et militante. Le ton se veut humoristique, dĂ©calĂ© et engagĂ©. Et la formule fonctionne plutĂ´t bien, puisque les vidĂ©os font – en 2019 – près de 150 000 vues chacune.

 

En date du 14 Octobre 2019, le duo de vidĂ©astes propose une chronique intitulĂ©e « Extinction Rebellion : une dĂ©sobĂ©issance trop sage ?  » . La chronique a pour thème la stratĂ©gie non-violente d’Extinction Rebellion, et pour thèse le fait que cette stratĂ©gie est au mieux inefficace, au pire dangereuse.

 

[Crédit : Markus Spiske]

En soit, il n’y a lĂ  rien de neuf ni d’Ă©tonnant dans le contexte politique et social de l’automne 2019. En effet, pendant le mouvement des Gilets Jaunes, certains militants ont souhaitĂ© rouvrir le dĂ©bat sur l’usage de la violence par les mouvements sociaux. La chronique d’Usul et Cotentin prend donc le parti de questionner la stratĂ©gie non-violente d’Extinction Rebellion, ce qu’ils pourraient faire de façon construite, argumentĂ©e et bienveillante.

 

Malheureusement, les vidĂ©astes montrent rapidement qu’ils dĂ©sirent emprunter une autre voie :

 

Usul : A la base, Extinction Rebellion c’est pas un truc de babos.

Cotentin : Ça a l’air quand mĂŞme pas mal gangrĂ©nĂ© par les intermittents du spectacle ! « 

 


Avec mĂ©pris, les vidĂ©astes accusent les militants du mouvement d’ĂŞtre des illuminĂ©s, plus « Mandala » que « Mandela », et vont jusqu’Ă  se moquer du fait que des membres d’Extinction Rebellion se sont fait gazer – sans rĂ©agir – sur le pont de Sully en Juin 2019. « LĂ , s’amuse Cotentin, on est plus dans l’extinction que dans la rĂ©bellion ».

 

Encore une fois, il est tout Ă  fait possible d’ĂŞtre critique sur la stratĂ©gie ou la culture d’un mouvement. Mais tel n’est pas le choix des vidĂ©astes, qui en viennent presque immĂ©diatement Ă  se moquer de l’identitĂ© mĂŞme du mouvement et de ses membres, en allant jusqu’Ă  reprocher l’origine sociologique de certains : « Vous avez des gens qui arrivent du fin fond de la classe moyenne supĂ©rieure ».

 

Experts contre novices

A ce stade, la vidĂ©o change de ton et devient subitement une leçon de militantisme. Usul et Cotentin expliquent que les membres d’Extinction Rebellion sont « nouveaux » sur la place militante française, et qu’ils ont encore beaucoup de choses Ă  apprendre des « anciens » :

 

– Usul : C’est ça la force de la non-violence. C’est confronter le pouvoir Ă  sa propre violence.

– Cotentin : Parce qu’on a pas assez d’images du pouvoir qui est violent du coup ?

– Usul : Oui bah je sais pas. Je sais pas ce qu’ils [les militants d’Extinction Rebellion] foutaient ces trois dernières annĂ©es.

 

LĂ  aussi, un argument sur l’inefficacitĂ© de la non-violence comme dĂ©monstration de la brutalitĂ© de l’État pourrait ĂŞtre audible. Mais le ton avec lequel il est formulĂ© est celui de l’expert moqueur qui parle au novice, supposĂ© naĂŻf, incompĂ©tent et surtout vulnĂ©rable. D’après Cotentin : « Le mouvement [Extinction Rebellion] est facile Ă  rĂ©cupĂ©rer, il est assez peu politisĂ© pour l’instant ».

 

Ainsi, après plusieurs minutes de « radical-splaining » – oĂą les vidĂ©astes expliquent Ă  des militants non-violents ce qu’est la non-violence -, ils concluent par une exhortation Ă  rentrer dans le rang :

 

« Y’a un moment, il va falloir lâcher les Ă©chasses, les bolas, et se mettre Ă  taguer comme tout le monde. »

Quand les radicaux deviennent réactionnaires

Que proposent Usul et Cotentin pour tirer les pauvres militants Ă©cologistes de l’embarras ? La convergence des luttes. Mais pas une convergence bilatĂ©rale, oĂą chacun apporterait ses spĂ©cificitĂ©s pour nĂ©gocier une stratĂ©gie commune. PlutĂ´t une convergence unilatĂ©rale, imposĂ©e, encadrĂ©e par les « vrais radicaux ». Une sorte de processus d’intĂ©gration militante, oĂą les nouveaux rejoindraient les anciens en se soumettant de bon grĂ© Ă  leur stratĂ©gie.

 

La vidĂ©o se conclut d’ailleurs par la rĂ©fĂ©rence Ă  une lettre ouverte rĂ©digĂ©e par les militants de DĂ©sobĂ©issance Écolo Paris, qui elle-mĂŞme reprend la critique de la non-violence et se termine par la mĂŞme exhortation Ă  rentrer dans le rang au nom de la convergence des luttes :

 

« Sans compromettre vos actions menĂ©es jusque lĂ , sans briser votre vĹ“u de ne jamais devenir violent, nous voyons une convergence de luttes possible. Nous vous proposons qu’elle passe par […] le retrait de la banderole plus que maladroite « uni-e-s contre toutes les violences » ; regagner en bienveillance envers les personnes pouvant se sentir exclu-e-s par les règles d’action très strictes ; être plus flexible envers celles et ceux pouvant consommer de l’alcool sans poser de problèmes Ă  soi ou Ă  autrui ; l’acceptation des militant-e-s souhaitant apporter leur pierre Ă  l’édifice de la rĂ©bellion. […] Encore une fois, vous n’avez pas Ă  partager ces choix, mais uniquement Ă  tolĂ©rer leur prĂ©sence. […] »

Cette dernière phrase est particulièrement paradoxale. En effet, l’auteur de la lettre y fait une injonction qu’il pourrait lui-mĂŞme prendre Ă  son compte : « Vous n’avez pas Ă  partager [leurs] choix, mais uniquement Ă  tolĂ©rer leur prĂ©sence ». En d’autres termes, si vous ne souhaitez pas respecter la discipline non-violente que s’impose Extinction Rebellion, pourquoi ne pas la tolĂ©rer, et simplement ignorer leurs rassemblements ?

 

Mème publiĂ© sur la page Facebook d’un groupe se proclamant « écologiste rĂ©volutionnaire »

Cet acharnement est d’autant plus Ă©tonnant qu’au moment oĂą Extinction Rebellion est sous le feu des critiques, le mouvement a dĂ©jĂ  eu une certaine influence sur le gouvernement en place. En effet, comme le reconnaissent volontiers Usul et Cotentin, le clan Macron a adoptĂ© deux des quatre demandes du mouvement Ă©cologiste, d’une part en reconnaissant « l’urgence Ă©cologique et climatique » dans l’alinĂ©a 1 de la loi Énergie et Climat du 08/11/19, et d’autre part en organisant une Convention Citoyenne sur le Climat qui dĂ©bute le 04/10/19.

 

Ces mesures vont-elles fondamentalement changer la politique Ă©cologique de la France ? Probablement pas. Mais elles restent nĂ©anmoins de petites victoires, un pied dans la porte pour aller plus loin, ou encore un pas dans la bonne direction, qu’il vaut mieux cĂ©lĂ©brer plutĂ´t que dĂ©nigrer.

 

Peut-être est-ce cela le cœur du sujet. Il y a dans le radicalisme rigide comme une incapacité à éprouver sincèrement de la joie, au premier degré, en lâchant prise un instant, juste pour reconnaître que quelque part quelque chose a progressé sans être parfait à 100%.

 

Comprendre l’absence de joie

En faisant quelques recherches, j’ai rapidement dĂ©couvert que le texte intitulĂ© « DĂ©faire le radicalisme rigide » Ă©tait en rĂ©alitĂ© la traduction partielle de morceaux choisis d’un ouvrage anglophone intitulĂ© « Joyful Militancy « , co-rĂ©digĂ© par deux anarchistes canadiens : Carla Bergman et Nick Montgomery.

 

Carla Bergman et Nick Montgomery [Crédit : Solecast]

Carla Bergman est travailleuse sociale et documentariste, tandis que Nick Montgomery est chercheur Ă  la Queen’s University de Kingston (il a fait sa thèse sur les tactiques qu’utilisent les mouvements sociaux pour contrer les mĂ©canismes hĂ©gĂ©moniques du capitalisme).

 

A l’origine de leur ouvrage commun, il y a l’expĂ©rience de Carla Bergman a vĂ©cu Ă  la tĂŞte du « Purple thistle centre », centre social ouvert aux jeunes des quartiers populaires Ă  l’Est de Vancouver (entre 2000 et 2015). Le centre n’avait que trois règles : pas d’alcool, pas de drogues, pas de mĂ©chancetĂ© (« no assholism : be nice to others »). Fidèle aux principes d’Ă©ducation populaire et d’auto-organisation zapatiste, Bergman laissait aux jeunes la possibilitĂ© de construire leur engagement comme ils l’entendaient, sans imposer leurs idĂ©es ou leurs projets aux autres.

 

En vivant une expĂ©rience oĂą engagement rimait avec convivialitĂ©, Bergman a dĂ©couvert concrètement ce que peut ĂŞtre un militantisme ouvert et bienveillant. Et elle s’est aperçu qu’une telle culture peut s’Ă©panouir si les individus sont en mesure d’abandonner le ressentiment et la mĂ©fiance qu’ils ont pour les autres. En Ă©changeant avec Montgomery, elle formule alors l’idĂ©e qu’il existe un « radicalisme rigide », sorte d’atmosphère nĂ©gative qui nous empĂŞcherait de vivre notre militantisme dans la joie. Tous deux trouvent le concept intĂ©ressant, et ils dĂ©cident d’approfondir cette piste de rĂ©flexion.

 

Toutefois, lĂ  oĂą d’autres auraient d’emblĂ©e tentĂ© de dĂ©finir avec prĂ©cision le radicalisme rigide, Bergman et Montgomery prĂ©fèrent volontairement rester flous :

 

« Il n’est pas possible de décrire totalement ce phénomène, parce qu’il est en constante évolution et qu’il se redistribue sans cesse. Il ne peut pas se réduire à certaines personnes ou certaines attitudes. Ce n’est pas comme s’il était juste dû à une bande d’abrutis qui pourrissent les mouvements et détruisent les dynamiques de l’intérieur. En fait, la recherche anxieuse de celles et ceux sur qui reposerait la faute ou des attitudes précises à blâmer fait même partie de ce processus toxique. Personne n’est immunisé. On le ressent à plein d’endroits, mais il est difficile d’en parler, et ça fait finalement peu de sens d’en faire une affaire. C’est plutôt comme une sorte de gaz : il circule en permanence, nous influençant à notre insu, et nous menant vers toujours plus de rigidité, de fermeture et d’hostilité. »

Impossible, donc, d’Ă©tablir une liste de critères pour juger qui serait trop rigide et qui ne le serait pas. Car dĂ©finir trop prĂ©cisĂ©ment le radicalisme rigide, ce serait dĂ©jĂ  commencer Ă  Ă©valuer le travail des militants et Ă  faire soi-mĂŞme preuve de radicalisme rigide.

 

DĂ©finir sans enfermer

Pour dĂ©passer cette difficultĂ©, les auteurs de « Joyful Militancy » font alors le choix de procĂ©der par Ă©tudes de cas, en racontant des exemples et en les analysant. C’est ainsi que, dans le cinquième chapitre de l’ouvrage, ils dĂ©crivent trois possibles expressions du radicalisme rigide, avec Ă  chaque fois un angle de rĂ©flexion particulier :

 

  • Le Marxisme-LĂ©ninisme, qui a une propension Ă  rigidifier une idĂ©ologie autour de certitudes, allant ainsi parfois jusqu’Ă  rĂ©duire l’espace civique et empĂŞcher tout pluralisme politique.

  • La morale chrĂ©tienne, oĂą une distinction rigide entre « saints » et « pĂŞcheurs » peut effacer la complexitĂ© des situations. En devenant moralisme, la morale conduit alors certains individus Ă  attaquer l’identitĂ© de leurs concitoyens.

  • L’Ă©valuation scolaire, qui nous apprend dès le plus jeune âge Ă  internaliser des normes fixes et Ă  juger les individus. Ayant nous-mĂŞmes Ă©tĂ© victimes de ces Ă©valuations Ă  rĂ©pĂ©tition, nous prenons alors l’habitude de critiquer sĂ©vèrement les autres.

L’idĂ©ologie, le moralisme et l’Ă©valuation ne sont, pour les auteurs de « Joyful Militancy », que des exemples du radicalisme rigide. En les invoquant, il ne s’agit pas de pointer du doigt des individus qui font preuve de rigiditĂ© (car personne n’en est exempt), mais plutĂ´t de montrer ce que ces comportements ont de profondĂ©ment existentiel.

 

[Crédit : AK Press]

« Existentiel », dans quel sens ? Bergman et Montgomery cherchent Ă  montrer que, si le radicalisme rigide s’exprime Ă  travers des comportements individuels, ses racines sont avant tout collectives. Le terme « existentiel » ne fait pas rĂ©fĂ©rence Ă  notre rapport individuel au monde, mais plutĂ´t Ă  la façon dont, collectivement, nous crĂ©ons un horizon mental qui façonne ce monde.

 

Le radicalisme rigide est un nihilisme

D’après les auteurs de « Joyful Militancy », le radicalisme rigide provient du fait que nous percevons le monde comme foutu, abĂ®mĂ©, plein d’erreurs et de lacunes.

 

PlutĂ´t que de se rĂ©jouir de ce qui marche, on prĂ©fère se dĂ©soler et critiquer ce qui Ă©choue. Cela ne signifie pas que la critique soit toujours mauvaise, ou qu’il ne faille pas exprimer son inquiĂ©tude face aux urgences sociale et climatique. Mais cette critique et cette inquiĂ©tude peuvent devenir rigides si elles s’inscrivent dans un horizon nĂ©gatif oĂą l’espoir n’a plus de place et oĂą l’on s’appesantit sans cesse sur ce qui est bancal ou incomplet.

 

C’est pourquoi Bergman et Montgomery parlent de « nihilisme » pour dĂ©crire la racine existentielle du radicalisme rigide. S’inspirant de Nietzsche, ils expliquent qu’en ayant une attitude excessivement critique, les radicaux en viennent souvent Ă  rejeter le monde tel qu’il est, pour lui prĂ©fĂ©rer un monde qui n’est plus lĂ  (ou pas encore lĂ ).

 

Friedrich Nietzsche. [Crédit : Gustav Schultze]

Or, pour Nietzsche, un tel nihilisme est mortifère, parce qu’il est une nĂ©gation de ce qu’il y a de fort et de vivant dans le monde. En effet, lorsque nous sommes obnubilĂ©s par une idĂ©ologie, un moralisme ou l’Ă©valuation des autres, nous sommes en rĂ©alitĂ© comme dĂ©connectĂ©s des choses rĂ©elles, perdus dans « le monde tel qu’il devrait ĂŞtre », jusqu’Ă  en oublier « le monde tel qu’il est ».

 

Voilà donc la source fondamentale du radicalisme rigide dans les espaces militants : nous sommes à ce point habités par nos idées, nos façons de faire et nos programmes que nous en devenons parfois les esclaves.

 

Moi le premier, j’ai souvent du mal Ă  prendre le recul nĂ©cessaire pour apprĂ©cier Ă  leur juste valeur des stratĂ©gies d’action collective que je connais mal ou qui s’Ă©cartent trop de ma zone de confort. Dans ces cas-lĂ , j’ai trop tendance Ă  voir le community organizing comme un but en soi, alors que ce n’est qu’une mĂ©thode parmi d’autres. Je prends alors le risque de suivre la pente nihiliste du radicalisme rigide, en Ă©tant critique vis-Ă -vis des autres formes d’action collective, sans toujours me rĂ©jouir sincèrement de voir mes camarades se battre Ă  mes cĂ´tĂ©s pour un monde meilleur.

 

Comment alors dĂ©fendre ses idĂ©es, sa mĂ©thodologie, son programme, sans faire preuve de radicalisme rigide ? Car il n’est pas non plus souhaitable de renoncer totalement Ă  ses idĂ©es. Existe-t-il alors un point d’Ă©quilibre entre l’absence totale de fermetĂ© sur ses principes, et la rigiditĂ© abusive ?

 

C’est sur ce point que Bergman et Montgomery peuvent vĂ©ritablement nous aider. Car pour eux, la dĂ©finition du radicalisme rigide n’est pas un but en soi. Ce n’est qu’une première Ă©tape, un point de passage obligĂ© pour comprendre l’absence de joie chez les militants. L’Ă©tape suivante, la plus importante, c’est de retrouver cette joie de s’engager ensemble.

 

Attention : point Bisounours

Dès le premier chapitre de leur
ouvrage, Bergman et Montgomery insistent sur une distinction qui leur
semble fondamentale : la joie n’est pas le bonheur. En effet,
bien que ces deux termes sont voisins, ils sont en réalité très
différents, surtout dans une société capitaliste :

 

  • Bonheur : A l’origine, c’est le bien ultime que chacun recherche dans l’existence. Et il semble a priori Ă©vident que chacun cherche une forme du bonheur qui lui corresponde. Toutefois, comme le bonheur est aujourd’hui devenu une injonction (« il faut ĂŞtre heureux ! »), soumise Ă  des impĂ©ratifs de consommation (« voici comment ĂŞtre heureux ! »), il est dĂ©sormais compliquĂ© de parler du bonheur sans recycler des idĂ©es toutes faites, qui nous ont Ă©tĂ© dictĂ©es par des experts en marketing.

  • Joie : Sans ĂŞtre plus simple, la joie semble plus accessible et plus Ă©vidente que le bonheur. En effet, comme c’est une Ă©motion que l’on peut ressentir souvent et pour de petites choses, chacun est plus Ă  mĂŞme de dire comment elle s’exprime et ce qui la provoque. Par exemple, est-ce un après-midi entre amis ? La convivialitĂ© d’un jeu ? Le partage d’un repas ? Un geste d’amour ? Une curiositĂ© piquĂ©e Ă  vif ? Une crĂ©ativitĂ© libĂ©rĂ©e ?

D’après Bergman et Montgomery, dĂ©passer le radicalisme rigide n’est donc pas « militer pour ĂŞtre heureux » (car notre rĂ©fĂ©rence serait un concept abstrait dont les termes nous auraient Ă©tĂ© dictĂ©s) , mais plutĂ´t « militer dans la joie » (avec comme repère une Ă©motion que nous connaissons bien et qui se vit simplement). Ce qui explique le titre de leur ouvrage : « Le militantisme joyeux (Joyful Militancy) ».

 

Toutefois, s’Ă©carter du bonheur pour se concentrer sur la joie ne signifie pas mettre Ă  distance les aspects de ces concepts que certains jugent mièvres. C’est d’ailleurs ici que, dans une conversation militante, on atteint souvent ce que le philosophe SĂ©bastien Charbonnier appelle « le point Bisounours ». Le moment oĂą quelqu’un nous interrompt pour nous dire avec un demi-sourire : « Le militantisme joyeux ? Non mais on est pas chez les Bisounours ! ». Ce qui revient Ă , par prĂ©tendu pragmatisme, rĂ©duire notre rĂ©flexion Ă  un ours de dessin animĂ© (en latin : reductio ad bisunursum).

 

[Crédit : John Trainor]

Or, ce que SĂ©bastien Charbonnier propose, c’est qu’au lieu d’Ă©viter ce point Bisounours, on l’assume pleinement. Et c’est justement ce que je vais faire dans la suite de cet article.

 

Joie et puissance

Parmi les inspirations de Carla Bergman Ă  l’origine de « Joyful Militancy », il y a ses Ă©changes avec le sociologue Richard Day, , qui lors d’une conversation lui parle des usages militants de Spinoza, et notamment de sa philosophie des Ă©motions.

 

D’après Spinoza, ce qui meut les ĂŞtres humains, c’est l’effort que nous faisons pour nous rĂ©aliser, pour nous affirmer et pour exister. C’est en quelque sorte notre moteur interne, le trĂ©sor d’Ă©nergie qui nous donne la force d’ĂŞtre nous-mĂŞmes au quotidien.

 

[Crédit : Ray]

Or cet effort pour s’affirmer est,
selon les circonstances, plus ou moins efficace. Par exemple, il y a
des jours oĂą l’on se sent bien et oĂą l’on a conscience d’ĂŞtre
pleinement soi-mĂŞme. Et Ă  l’inverse il y a d’autres jours oĂą l’on
se sent freiné, limité, bloqué, ou soumis à des forces qui nous
empĂŞchent de respirer.

 

C’est comme si notre moteur interne rencontrait parfois des obstacles trop grands, mais qu’il avait quand mĂŞme la capacitĂ© de se perfectionner. C’est ce que Spinoza appelle notre puissance, c’est-Ă -dire notre capacitĂ© Ă  nous affirmer dans le monde.

 

Par exemple, je peux apprendre à jardiner, activité dans laquelle je me réalise avec plaisir, ce qui va augmenter ma puissance. Ou je peux écouter un morceau de musique qui me touche : cela renforce mon empathie et ma détermination, ce qui peut là aussi contribuer à augmenter ma puissance.

 

A l’inverse, il est aussi possible de rencontrer des obstacles qui limitent ma puissance et brident mon moteur interne. En particulier, lorsque je suis ignorant de ce qui me permet de m’affirmer, il peut m’arriver de vouloir rĂ©aliser des choses qui, en rĂ©alitĂ©, me feront souffrir. Par exemple, je peux m’attacher Ă  des personnes qui ne me respecteront pas, ou dĂ©sirer un bien matĂ©riel dont j’aurai ensuite peur qu’il me soit volĂ©.

 

Chez Spinoza, la puissance est donc quelque chose de très personnel : chacun a un moteur interne qui lui est propre, et dont le carburant est unique.

 

Baruch Spinoza.

Et la joie, dans tout ça ? Et bien, quand nous avons conscience que notre moteur est bridĂ© ou en sous-rĂ©gime, c’est lĂ  que nous sommes tristes. Par exemple, si nous sommes victimes d’une injustice et que nous en sommes conscients, alors nous contemplons notre propre impuissance et cela nous attriste.

 

Au contraire, si nous avons conscience que notre petit moteur interne s’emballe, parce que nous sommes pleinement en accord avec nous-mĂŞmes et notre environnement, alors nous ressentons notre propre puissance Ă  l’œuvre et cela dĂ©clenche en nous une joie immense. Par exemple, quand nous racontons une bonne histoire, ou que nous faisons rire un auditoire, nous nous sentons en accord avec les autres et cela nous procure de la joie.

 

On s’aperçoit, chez Spinoza, la joie n’est pas un sentiment passager, qui serait rĂ©ductible au fait d’Ă©prouver quelque chose d’agrĂ©able ou de plaisant. Au contraire, Spinoza dĂ©peint la joie comme une Ă©motion fondamentale, qui prend toujours la forme d’une sorte d’introspection : la joie est la conscience d’un accroissement de notre puissance.

 

Avant d’aller plus loin, faites justement un petit exercice d’introspection. Demandez-vous quelle est la dernière fois oĂą vous avez ressenti une joie profonde. Un vrai moment de fĂ©licitĂ© oĂą tout vous semblait plus lĂ©ger, plus simple, plus Ă©vident.

 

C’est bon ?

 

Vous vous en souvenez ?

 

Et bien maintenant vous pouvez tester la dĂ©finition de Spinoza. Ce moment de joie auquel vous pensez, Ă©tait-il accompagnĂ© d’autres Ă©motions ? Par exemple, est-ce que vous vous sentiez en accord avec vous-mĂŞme, avec les autres et le monde alentour ? Est-ce que vous vous sentiez plus en contrĂ´le ? Est-ce que les choses vous paraissaient plus simples ? Si tel est le cas, c’est qu’en effet votre joie Ă©tait l’expression d’un accroissement de votre capacitĂ© Ă  vous affirmer.

 

Une Ă©motion politique

D’après Bergman et Montgomery, cette dĂ©finition spinoziste de la joie permet de repenser le militantisme. Car, chez Spinoza, la joie n’est pas une Ă©motion individualiste. En effet, le fait d’ĂŞtre en accord avec les autres et de collaborer avec eux est une source immĂ©diate de puissance. Atteler notre moteur interne Ă  celui des autres permet de dĂ©placer des charges plus grandes et d’accomplir des projets plus ambitieux.

 

Pour avoir conscience de la joie qu’une telle union procure, il vous suffit de repenser Ă  la dernière fois oĂą vous avez accompli quelque chose de positif au sein d’un groupe. Cela se rapprochera sĂ»rement du sentiment de joie que peut ressentir un musicien au cĹ“ur de l’orchestre ou la fièvre du militant au cĹ“ur de la foule.

 

Fanfare de guitares pendant les manifestations du 25 Octobre 2019 au Chili. [Crédit : Carla Motto]

En ce sens, la joie est donc une Ă©motion authentiquement politique, puisqu’elle se rĂ©alise Ă  plusieurs, dans une harmonie qui nĂ©cessite d’entrer en accord les uns avec les autres. Et s’il est possible d’Ă©prouver cette joie dans les petits moments du quotidien, il est aussi important de pouvoir la ressentir dans les grands moments qui nous dĂ©finissent en tant que sociĂ©tĂ©.

 

Par exemple, dans la crĂ©ation d’une association, qui compose la puissance de chacun pour accomplir un but commun, il y a une joie profonde. De mĂŞme, dans l’Ă©lection d’un reprĂ©sentant en qui l’on a confiance, et qui se fait l’ambassadeur de cette puissance commune, il y a aussi beaucoup de joie. Et quand vient la lutte et l’action collective, on Ă©prouve aussi de la joie en rĂ©alisant que tous ensemble nous sommes capables de transformer le monde, pour y augmenter la puissance de chacun.

 

L’acte de joie est ainsi un acte de puissance collective, ce qui implique que l’on peut Ă©prouver de la joie mĂŞme dans les luttes les plus âpres :

 

« La joie ne survient pas dans la quĂŞte d’un but lointain, mais dans la bagarre que l’on mène au quotidien. Elle fait souvent irruption Ă  travers notre capacitĂ© Ă  dire « non », Ă  refuser ou Ă  attaquer la forme de vie dĂ©bilitante que nous offre la sociĂ©tĂ© capitaliste. Elle peut Ă©merger d’une Ă©meute ou d’une barricade. »

 


[Source : Joyfull Militancy – Chap.1]

En quoi s’incarne alors cette joie puissante et radicale, qui n’a pas peur de la confrontation ? Bergman et Montgomery proposent plusieurs exemples concrets, dont celui-ci :

 

« Le militantisme d’Act Up n’a pas Ă©tĂ© seulement mu par la volontĂ© d’ĂŞtre en confrontation ni de dĂ©fier les conventions de la sociĂ©tĂ© hĂ©tĂ©rosexuelles ou du traitement politique traditionnel de l’homosexualitĂ©. Le mouvement a aussi crĂ©Ă© une atmosphère queer chargĂ©e Ă©rotiquement, et des rĂ©seaux d’entraide et de soutien Ă  ses membres qui tombaient malades. CatalysĂ© par le deuil et la rage, il fit voler en Ă©clats les horizons politiques et changea ce qu’il Ă©tait possible pour les gens de penser, faire, et ressentir ensemble. »


[Source : Joyfull Militancy – Chap.1]

[Crédit : Elvert Barnes]

Ces mouvements qui provoquent de la joie au cĹ“ur des catastrophes, les auteurs disent en voir partout dans le monde. Ils dĂ©crivent par exemple avec beaucoup d’affection la vie bruissante de la ZAD de Notre-Dame-des-landes, ou encore le combat du Unist’ot’en Camp, qui occupe des terres au nord du Canada pour y empĂŞcher la construction d’un pipeline.

 

Quelques pistes (très ouvertes) pour repenser sa culture militante

Grâce à Bergman et Montgomery, nous avons maintenant une définition claire et des exemples précis de ce que peut être une alternative au radicalisme rigide. Mais les choses risquent de rester un peu abstraites si on en reste là.

 

En effet, de la mĂŞme façon qu’ils ont refusĂ© de donner des critères pour dĂ©finir le radicalisme rigide, Bergman et Montgomery ont fait le choix de ne pas lister une sĂ©rie de bonnes pratiques qui pourraient permettre d’incarner le militantisme joyeux. Certes, dans leur ouvrage ils parlent d’amitiĂ©s publiques, de confiance, de libertĂ© ou encore d’Ă©thique de l’affinitĂ©, mais ce faisant ils conservent toujours un recul thĂ©orique.

 

C’est un choix que je respecte, mais que je trouve limitant pour celles et ceux qui veulent passer Ă  l’action. C’est pourquoi je propose de conclure cet article en partageant une sĂ©rie de pistes de travail très personnelles, que j’ai glanĂ©es ça et lĂ  lors de mes diffĂ©rentes expĂ©riences militantes :

 

  1. Parler du radicalisme rigide
  2. Rechercher et assumer le « point Bisounours »
  3. ĂŠtre authentiquement Ă  l’Ă©coute de ses camarades
  4. Faire des concessions
  5. Lâcher prise et accepter d’ĂŞtre vulnĂ©rable
  6. Créer des espaces où ce sont les relations interpersonnelles qui donnent le ton
  7. Apprendre Ă  accueillir
  8. Montrer sa gratitude
  9. Célébrer ses victoires
  10. Prendre soin les uns des autres
  11. Établir une présomption de bienveillance
  12. Agiter sans irriter
  13. Trouver les ressources pour permettre des rituels de convivialité
  14. Encourager la complémentarité des tactiques
  15. Respecter les règles, les valeurs et la discipline que se donnent les autres

Ces pistes ne sont en aucun cas des prescriptions ou des critères universels, seulement quelques idĂ©es dont je vous laisse vous emparer. Je m’y rĂ©fère parce qu’elles me semblent rĂ©alistes et applicables, mais je ne prĂ©tend pas toujours trouver la force ou la patience de les appliquer. Elles restent nĂ©anmoins des repères utiles, comme autant de petites Ă©toiles polaires pour se guider dans les moments difficiles. Le plus important dans tout cela reste pour moi la quĂŞte de la joie, comme remède authentique au radicalisme rigide.

 

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Une Ă©ducation populaire, pour quoi faire ?

A quoi sert l’éducation populaire ? A combattre les effets de l’hégémonie culturelle capitaliste sur l’émancipation intellectuelle des citoyens.

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