Martin Luther King Jr.

Le 16 Avril 1963.

Mes chers amis Pasteurs,

Tandis que j’Ă©tais ici enfermĂ© dans la prison de Birmingham, je suis tombĂ© sur votre rĂ©cente dĂ©claration oĂą mes activitĂ©s prĂ©sentes sont qualifiĂ©es de « peu sages et inopportunes ». Je prends rarement le temps de rĂ©pondre aux critiques de mon travail ou de mes idĂ©es. Si je cherchais Ă  rĂ©pondre Ă  toutes les critiques qui tombent sur mon bureau, il resterait peu de temps Ă  mes secrĂ©taires pour faire autre chose que cette correspondance-lĂ , et Ă  moi il ne me resterait plus de temps pour un travail constructif. Mais je sens que vous ĂŞtes des hommes d’authentique bonne volontĂ© et que vos critiques sont sincèrement prĂ©sentĂ©es ; je veux donc essayer de rĂ©pondre Ă  votre dĂ©claration dans les termes qui seront, je l’espère, modĂ©rĂ©s et raisonnables.

[Photo d’arrestation de Martin Luther King prise par la police de Birmingham suite au dĂ©roulement d’une marche.
On peut voir la date dans le coin droit de la pancarte : 12 Avril 1963]

Je pense devoir prĂ©ciser pourquoi je suis ici, Ă  Birmingham, puisque vous avez Ă©tĂ© influencĂ©s par les protestations contre « les Ă©trangers qui viennent ici ». J’ai l’honneur de servir comme PrĂ©sident de la Southern Christian Leadership Conference, organisation qui Ĺ“uvre dans tous les Etats du Sud et dont le quartier gĂ©nĂ©ral se trouve Ă  Atlanta, GĂ©orgie. Nous avons dans les Etats du Sud environ 85 organisations affiliĂ©es et l’une d’entre elles est l’Alabama Christian Movement for Human Rights. Nous partageons souvent avec nos affiliĂ©s le personnel et les ressources financières. Il y a plusieurs mois, notre affiliĂ© de Birmingham nous demanda de nous tenir prĂŞts Ă  prendre part Ă  un programme d’action directe non-violente si cela Ă©tait nĂ©cessaire. Nous donnâmes aussitĂ´t notre accord et quand vint l’heure, nous tĂ®nmes notre promesse. C’est ainsi que je suis ici, avec plusieurs membres de mon Ă©quipe, parce que j’ai Ă©tĂ© invitĂ©. Je suis ici parce que notre organisation a des liens ici.

I

Mais, allant plus au fond des choses, je suis Ă  Birmingham parce qu’il y a ici une injustice. De mĂŞme que les prophètes du VIIIème siècle avant JĂ©sus-Christ quittaient leurs villages et portaient au loin leur « ainsi parle le Seigneur », et de mĂŞme que l’ApĂ´tre Paul quitta son village de Tarse et porta l’Evangile de JĂ©sus-Christ dans les endroits Ă©loignĂ©s du monde grĂ©co-romain, de mĂŞme je suis contraint de porter l’Evangile de la libertĂ© au-delĂ  de la ville oĂą je rĂ©side. Comme Paul, je dois constamment rĂ©pondre Ă  l’appel Ă  l’aide des MacĂ©doniens.

En outre, je suis conscient des liens qui existent entre toutes les communautĂ©s et Etats. Je ne peux pas rester tranquillement assis Ă  Atlanta sans me souvenir de ce qui arrive Ă  Birmingham. OĂą qu’elle survienne, l’injustice est une menace pour la justice en tous lieux. Nous sommes pris clans un inĂ©luctable filet de coresponsabilitĂ©, enfermĂ©s dans l’enveloppe d’une mĂŞme destinĂ©e. Tout ce qui affecte directement l’un, affecte indirectement tous les autres. DĂ©sormais, plus jamais nous ne pourrons nous permettre de vivre avec l’idĂ©e Ă©troite et bourgeoise de « l’agitateur du dehors ». Aucune personne vivant Ă  l’intĂ©rieur des Etats-Unis ne pourra plus jamais ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme un intrus oĂą que ce soit Ă  l’intĂ©rieur des frontières.

Vous dĂ©plorez les manifestations qui ont eu lieu Ă  Birmingham. Mais votre dĂ©claration, je regrette de le dire, Ă©vite d’exprimer un semblable souci pour les circonstances qui ont amenĂ© ·ces manifestations. Je suis sĂ»r qu’aucun de vous ne voudrait se contenter de cette espèce superficielle d’analyse sociale qui tient compte seulement des effets sans s’attaquer aux causes sous-jacentes. Il est regrettable que des manifestations aient lieu Ă  Birmingham, mais il est encore plus regrettable que les autoritĂ©s blanches de la ville n’aient pas laissĂ© d’autre alternative Ă  la communautĂ© noire.

II

Dans toute campagne non-violente, il y a quatre dĂ©marches fondamentales : Ă©tude des faits pour dĂ©terminer si les injustices existent, nĂ©gociation, purification de soi et action directe. Nous sommes passĂ©s par toutes ces dĂ©marches Ă  Birmingham. On ne peut contester le fait que l’injustice raciale submerge cette communautĂ©. Birmingham est sans doute la ville des Etats-Unis oĂą la sĂ©grĂ©gation est la plus complète. La sĂ©rie des brutalitĂ©s policières est largement connue. Le traitement injuste des noirs dans les tribunaux est une rĂ©alitĂ© notoire. Il y a eu plus de cas non Ă©lucidĂ©s d’attaques Ă  la bombe contre des maisons de noirs et des Eglises Ă  Birmingham que dans aucune autre ville de notre pays. A partir de cet Ă©tat de choses, les leaders noirs ont cherchĂ© Ă  nĂ©gocier avec les pères de la citĂ©. Mais ces derniers ont constamment refusĂ© d’engager des nĂ©gociations sincères.

Puis, en septembre dernier, l’occasion se prĂ©senta de parler avec les leaders de la communautĂ© Ă©conomique de Birmingham. Au cours de ces nĂ©gociations, certaines promesses furent faites par les marchands – par exemple la promesse d’Ă´ter des magasins les signes raciaux humiliants. Se fondant sur ces promesses, le RĂ©vĂ©rend Fred Shuttlesworth et les leaders de l’Alabama Christian Movement for Human Rights acceptèrent de suspendre toutes les manifestations. Les semaines et les mois passèrent, et nous constatâmes que nous Ă©tions les victimes d’une promesse non tenue. Les signes restaient en place.

[Eugène « Bull » Connor, Commissaire de Police qui a ordonnĂ© l’arrestation de Martin Luther King
Crédit : Birmingham News]

Au cours des nombreuses expĂ©riences passĂ©es, nos espoirs avaient Ă©tĂ© brisĂ©s, et notre dĂ©ception Ă©tait durement ressentie. Nous n’avions pas d’autre choix que de prĂ©parer l’action directe, oĂą nous offririons nos corps mĂŞmes comme un moyen de placer notre cause devant la conscience des communautĂ©s locale et nationale. Conscients des difficultĂ©s que cela impliquait, nous dĂ©cidâmes d’entreprendre de nous purifier nous-mĂŞmes. Nous commençâmes une sĂ©rie de travaux pratiques sur la non-violence, et nous nous demandâmes Ă  plusieurs reprises : « Etes-vous capables de recevoir des coups sans les rendre ? Etes-vous capables d’endurer l’Ă©preuve de la prison ? » Nous dĂ©cidâmes de prĂ©parer notre programme d’action directe pour la saison de Pâques, en pensant qu’Ă  part NoĂ«l c’Ă©tait la pĂ©riode de l’annĂ©e oĂą l’on achetait le plus. Nous sentions que ce serait le meilleur moment pour faire pression sur les marchands.

Mais les Ă©lections municipales de Birmingham devaient avoir lieu en mars, et quand nous dĂ©couvrĂ®mes que le Commissaire Ă  la SĂ»retĂ© Publique, Eugène « Bull » Connor arrivait en fin de mandat, nous dĂ©cidâmes de remettre nos manifestations afin de ne pas troubler la campagne Ă©lectorale. Comme beaucoup d’autres nous dĂ©sirions la dĂ©faite de Mr. Connor, et dans ce but nous souffrĂ®mes ajournement sur ajournement. Ayant aidĂ© la communautĂ© en cela, nous pensâmes que notre programme d’action directe ne pouvait plus ĂŞtre retardĂ©.

III

Vous pouvez bien demander : « Pourquoi l’action directe ? pourquoi s’asseoir par terre ? pourquoi les marches ? etc… La nĂ©gociation n’est-elle pas une meilleure voie ? » Vous avez tout Ă  fait raison de rĂ©clamer la nĂ©gociation. En fait, elle est le but mĂŞme de l’action directe. L’action directe non-violente cherche Ă  engendrer une tension telle que la communautĂ© qui a constamment refusĂ© de nĂ©gocier soit forcĂ©e de regarder la situation en face. Elle dramatise la situation en sorte qu’on ne puisse plus l’ignorer. Il peut paraĂ®tre assez choquant que j’indique la crĂ©ation d’une tension comme une partie du travail du rĂ©sistant non-violent. Je reconnais tout de suite que le mot « tension » ne m’effraye pas. Je me suis sagement opposĂ© Ă  la tension violente, mais il y a un genre de tension constructive, qui est nĂ©cessaire Ă  la croissance. De mĂŞme que Socrate estimait nĂ©cessaire de crĂ©er une tension dans l’esprit en sorte que l’interlocuteur puisse secouer l’esclavage des mythes et des demi-vĂ©ritĂ©s et s’Ă©lever jusqu’au royaume de l’analyse crĂ©atrice et de la connaissance objective, de mĂŞme devons-nous voir la nĂ©cessitĂ© des escarmouches non-violentes pour crĂ©er dans la sociĂ©tĂ© le genre de tension qui aidera les hommes Ă  s’Ă©lever des sombres profondeurs du prĂ©jugĂ© et du racisme jusqu’aux hauteurs majestueuses de la comprĂ©hension et de la fraternitĂ©.

Le but de notre action directe est de crĂ©er une situation de crise qui ouvre inĂ©vitablement la porte Ă  la nĂ©gociation. Je suis donc d’accord avec vous pour l’appel Ă  la nĂ©gociation. Notre bien-aimĂ©e terre du Sud est trop longtemps restĂ©e enlisĂ©e dans la volontĂ© tragique de vivre un monologue de prĂ©fĂ©rence Ă  un dialogue.

Un des points de votre dĂ©claration est que l’action que mes associĂ©s et moi avons entreprise Ă  Birmingham est inopportune. Certains ont demandĂ© : « Pourquoi n’avez-vous pas donnĂ© Ă  la nouvelle administration de la ville le temps d’agir ? » La seule rĂ©ponse que je puisse fournir Ă  cette demande est que la nouvelle administration de Birmingham doit ĂŞtre aiguillonnĂ©e Ă  peu près autant que la prĂ©cĂ©dente pour qu’elle se dĂ©cide Ă  agir. Nous commettrions une triste erreur si nous croyions que l’Ă©lection de Albert Boutwell comme maire apportera l’âge d’or Ă  Birmingham. Bien que Mr. Boutwell soit une personne beaucoup plus aimable que Mr. Connor, ils sont tous les deux des sĂ©grĂ©gationnistes dĂ©cidĂ©s Ă  maintenir le statu quo. J’ai bon espoir que Mr. Boutwell sera assez raisonnable pour voir la futilitĂ© d’une rĂ©sistance massive Ă  la dĂ©sĂ©grĂ©gation. Mais il ne verra pas cela sans la pression de « dĂ©vots » des droits civiques. Mes amis, je dois vous dire que nous n’avons pas obtenu un seul gain de droits civiques sans une pression rĂ©solue, lĂ©gale et non-violente. C’est lamentable, mais c’est un fait historique que les groupes privilĂ©giĂ©s abandonnent rarement de leur propre volontĂ© leurs privilèges. Des personnes peuvent voir la lumière de la morale et abandonner volontairement leur situation injuste ; mais, comme Reinhold Niebuhr nous l’a rappelĂ©, les groupes tendent Ă  ĂŞtre plus immoraux que les personnes.

[Répression policière pendant les actions de désobéissance civile à Birmingham
Crédit : Birmingham News]

Des expĂ©riences douloureuses nous ont appris que la libertĂ© n’est jamais accordĂ©e volontairement par l’oppresseur ; elle doit ĂŞtre demandĂ©e par l’opprimĂ©. Franchement, il me reste encore Ă  trouver la campagne d’action directe qui soit « opportune » aux yeux de ceux qui n’ont pas souffert du mal de la sĂ©grĂ©gation. Depuis des annĂ©es, j’entends le mot « Attendez ! »  Il sonne aux oreilles de tout noir avec une frĂ©quence lancinante. Cet « attendez » a presque toujours signifiĂ© « jamais ». Comme un de nos distinguĂ©s juristes le dit un jour : « Justice trop longtemps retardĂ©e, justice reniĂ©e. »

IV

Nous avons attendu pendant plus de 340 ans nos droits naturels constitutionnels. Les nations d’Asie et d’Afrique marchent Ă  toute vitesse vers l’indĂ©pendance politique, cependant que nous rampons encore vers la libertĂ© d’obtenir une tasse de cafĂ© dans un hĂ´tel. Peut-ĂŞtre est-il facile Ă  ceux qui n’ont jamais ressenti les dards piquants de la sĂ©grĂ©gation de dire « attendez ». Mais quand vous avez vu une populace vicieuse lyncher vos mères et vos pères Ă  volontĂ©, noyer selon sa fantaisie vos sĹ“urs et vos frères ; quand vous avez vu des policiers pleins de haine maudite, frapper et mĂŞme tuer impunĂ©ment vos frères et vos sĹ“urs noirs ; quand vous voyez la grande majoritĂ© de vos 20 millions de frères noirs Ă©touffant dans la prison Ă©tanche de la pauvretĂ© au milieu d’une sociĂ©tĂ© opulente ; quand vous sentez brusquement votre langue se tordre lorsque vous essayez d’expliquer Ă  votre fille de six ans pourquoi elle ne peut- pas aller au jardin de jeux public dont on vient juste de voir la publicitĂ© Ă  la tĂ©lĂ©vision, que vous voyez sourdre ses larmes quand elle entend que la citĂ© des amusements est fermĂ©e aux enfants de couleur, et que vous voyez les nuages menaçants du sentiment d’infĂ©rioritĂ© commencer Ă  se former dans son petit champ mental et dĂ©former sa personnalitĂ© en dĂ©veloppant inconsciemment de l’amertume Ă  l’Ă©gard des blancs ; quand vous avez Ă  imaginer une rĂ©ponse pour votre fils de cinq ans qui demande : « Papa, pourquoi les blancs traitent-ils si mĂ©chamment les gens de couleur ? » ; quand traversant le pays en voiture, vous ĂŞtes contraint de dormir, nuit après nuit, dans l’inconfort de votre automobile parce que aucun motel ne vous accepte ; quand vous ĂŞtes humiliĂ© jour après jour par des pancartes agressives « blancs » et « noirs » ; quand votre premier nom devient « nègre », puis « boy » (quel que soit votre âge) et que votre dernier nom devient « John » et que votre Ă©pouse et votre mère ne sont jamais appelĂ©es « madame » ; quand vous ĂŞtes harassĂ© le jour et hantĂ© la nuit par le fait que vous ĂŞtes un nègre, ne sachant jamais Ă  quoi vous attendre, et que vous ĂŞtes empoisonnĂ© par les craintes intĂ©rieures et le ressentiment extĂ©rieur ; quand vous combattez Ă  jamais un sentiment abâtardissant de « je ne suis personne », – alors vous comprenez pourquoi nous trouvons difficile d’attendre. Il vient un moment oĂą la coupe de l’endurance dĂ©borde et oĂą les hommes n’acceptent pas plus longtemps d’ĂŞtre plongĂ©s dans un abĂ®me d’injustice oĂą ils ressentent la froideur du dĂ©sespoir corrosif. J’espère, messieurs, que vous comprendrez notre impatience lĂ©gitime et inĂ©vitable.

V

Vous montrez une grande anxiĂ©tĂ© au sujet de notre volontĂ© de briser les lois. Ce souci est certainement lĂ©gitime. Puisque nous demandons si instamment aux gens d’obĂ©ir Ă  la dĂ©cision de 1954 de la Cour SuprĂŞme qui dĂ©clare illĂ©gale la sĂ©grĂ©gation dans les Ă©coles publiques, il semble Ă  première vue assez paradoxal que nous dĂ©sobĂ©issions consciemment aux lois. On peut bien demander : « Comment pouvez-vous dĂ©sobĂ©ir Ă  certaines lois et d’obĂ©ir Ă  d’autres ? » La rĂ©ponse rĂ©side dans le fait qu’il y a deux espèces de lois : la juste et l’injuste. Je pense avec saint Augustin qu’« une loi injuste n’est pas une loi du tout ».

 [Formation pratique à la désobéissance civile, organisée par le SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee) en 1960.
Les militant·e·s subissent coups et insultes sans rĂ©pondre. C’est la « purification » dont parle Martin Luther King.
Crédit : Howard Greenberg Gallery, New York]

Mais quelle est la diffĂ©rence entre les deux ? Comment peut-on dĂ©terminer si une loi est juste ou injuste ? Une loi juste est un ordre Ă©tabli par l’homme en conformitĂ© avec la loi morale ou la loi de Dieu. Pour parler comme saint Thomas, une loi injuste est une loi humaine qui n’est pas enracinĂ©e dans la loi Ă©ternelle et dans la loi naturelle. Toute loi qui Ă©lève la personne humaine est juste. Toute loi qui dĂ©grade la personne humaine est injuste. Tout statut de sĂ©grĂ©gation est injuste parce que la sĂ©grĂ©gation blesse l’âme et abaisse la personne ; elle donne au sĂ©grĂ©gateur un faux sentiment de supĂ©rioritĂ© et au sĂ©grĂ©gĂ© un faux sentiment d’infĂ©rioritĂ©. La sĂ©grĂ©gation, pour employer la terminologie du philosophe juif Martin Buber, met la relation « je-cela » Ă  la place de la relation « je-toi » et finit par relĂ©guer les personnes au rang des choses. Donc la sĂ©grĂ©gation n’est pas seulement politiquement, Ă©conomiquement et socialement malsaine, c’est aussi un pĂ©chĂ©. Paul Tillich a dit que le pĂ©chĂ© est la sĂ©paration. Est-ce que la sĂ©grĂ©gation n’est pas l’expression existentielle de la tragique sĂ©paration de l’homme, de son affreuse aliĂ©nation, de sa terrible culpabilitĂ© ? C’est ainsi que je peux pousser des gens Ă  dĂ©sobĂ©ir Ă  des ordonnances de sĂ©grĂ©gation, car de telles ordonnances sont moralement mauvaises.

ConsidĂ©rons quelques cas oĂą une loi peut ĂŞtre injuste. Une loi est injuste, par exemple, si le groupe de la majoritĂ© contraint le groupe de la minoritĂ© Ă  obĂ©ir Ă  une loi qu’il ne rend pas obligatoire pour lui-mĂŞme. D’après le mĂŞme principe, une loi a toutes chances d’ĂŞtre juste si la majoritĂ© elle-mĂŞme est d’accord pour lui obĂ©ir. De mĂŞme une loi est injuste si elle est infligĂ©e Ă  une minoritĂ© qui, parce qu’on ne lui a pas reconnu le droit de vote, n’a pas pris part Ă  l’application ni Ă  la prĂ©paration de la loi. Qui peut dire que les lĂ©gistes d’Alabama qui ont mis sur pied les lois de sĂ©grĂ©gation de cet Etat Ă©taient Ă©lus dĂ©mocratiquement ? A travers tout l’Alabama, toutes sortes de mĂ©thodes douteuses sont employĂ©es pour empĂŞcher les noirs d’ĂŞtre enregistrĂ©s comme votants, et il y a quelques cantons oĂą, bien que les noirs constituent la majoritĂ©, pas un seul d’entre eux n’est enregistrĂ©. Est-ce qu’une loi appliquĂ©e dans ces conditions peut ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme dĂ©mocratiquement conçue ?

[Sit-in dans un café réservé aux blancs
Crédit : DC Public Library]

Parfois une loi est juste en apparence, mais injuste dans son application. Par exemple, j’ai Ă©tĂ© arrĂŞtĂ© sur l’accusation de dĂ©filer sans autorisation. En fait, il n’y a rien de mal Ă  ce qu’une loi exige qu’on ait un permis pour dĂ©filer. Mais une telle ordonnance devient injuste lorsqu’elle est employĂ©e pour maintenir la sĂ©grĂ©gation et refuser aux citoyens le premier privilège de rassemblement et de protestation.

J’espère que vous pouvez voir la distinction que j’essaye de souligner. Je ne demande Ă  aucun degrĂ© qu’on se soustraie Ă  la loi, comme le voudraient les sĂ©grĂ©gationnistes enragĂ©s. Cela conduirait Ă  l’anarchie. Celui qui brise une loi injuste doit le faire ouvertement, avec amour, et avec la volontĂ© d’accepter la peine. Je prĂ©tends que celui qui brise une loi que sa conscience lui dit ĂŞtre injuste et qui accepte de bon cĹ“ur la peine d’emprisonnement dans le but d’Ă©veiller la conscience de la communautĂ© sur l’injustice de cette loi, celui-lĂ  exprime en rĂ©alitĂ© le plus haut respect de la loi.

Bien sĂ»r, il n’y a rien de nouveau dans ce genre de dĂ©sobĂ©issance civile. Il a Ă©tĂ© mis en Ă©vidence de manière sublime dans le refus de Shadrach, Meshach et Abednego d’obĂ©ir aux lois de Nabuchodonosor parce qu’une plus haute loi morale Ă©tait en jeu. Il fut magnifiquement pratiquĂ© par les premiers chrĂ©tiens qui acceptaient d’ĂŞtre placĂ©s devant des lions affamĂ©s plutĂ´t que de se soumettre Ă  certaines lois injustes de l’Empire romain. D’une certaine manière, la libertĂ© acadĂ©mique est aujourd’hui une rĂ©alitĂ© parce que Socrate a pratiquĂ© la dĂ©sobĂ©issance civile. Nous ne devrions jamais oublier que tout ce qu’Adolf Hitler a fait en Allemagne Ă©tait « lĂ©gal » et tout ce qu’ont fait en Hongrie les combattants de la libertĂ© hongrois Ă©tait « illĂ©gal ». Il Ă©tait « illĂ©gal » d’aider et de soigner un juif dans l’Allemagne de Hitler. MalgrĂ© cela, je suis sĂ»r que si j’avais vĂ©cu en Allemagne Ă  cette Ă©poque, j’aurais aidĂ© et soignĂ© mes frères juifs. Si, aujourd’hui, je vivais dans un pays communiste oĂą certains principes chers aux chrĂ©tiens sont rĂ©primĂ©s, je prĂŞcherais ouvertement la dĂ©sobĂ©issance aux lois anti-religieuses de ce pays.

VI

Je dois vous faire deux confessions honnĂŞtes, Ă  vous mes frères chrĂ©tiens et juifs. D’abord, je dois confesser qu’au cours de ces dernières annĂ©es j’ai Ă©tĂ© sĂ©rieusement déçu par le blanc modĂ©rĂ©. J’en suis presque arrivĂ© Ă  la regrettable conclusion que la grande pierre d’achoppement des noirs dans leur marche vers la libertĂ© n’est pas l’homme du White Citizen’s Council ou du Ku Klux Klan, mais le blanc modĂ©rĂ© qui est plus attachĂ© Ă  « l’ordre » qu’Ă  la justice ; qui prĂ©fère une paix nĂ©gative qui est absence de tension Ă  une paix positive qui est la prĂ©sence de la justice ; qui dit constamment : « Je suis d’accord avec vous pour le but que vous poursuivez, mais je ne peux ĂŞtre d’accord avec vos mĂ©thodes » ; qui Ă  la manière paternaliste croit pouvoir Ă©tablir un programme pour la libertĂ© d’un autre homme ; qui vit dans un concept mythique du temps et recommande constamment au noir d’attendre « un moment plus opportun ». La comprĂ©hension superficielle des gens de bonne volontĂ© est plus nocive que l’incomprĂ©hension absolue des gens de mauvaise volontĂ©. L’approbation tiède est plus embarrassante que le rejet pur et simple.

J’avais espĂ©rĂ© que le blanc modĂ©rĂ© comprendrait que la loi et l’ordre sont lĂ  pour Ă©tablir la justice et que lorsqu’ils y manquent, ils bloquent le progrès social. J’avais espĂ©rĂ© que le blanc modĂ©rĂ© comprendrait que la tension prĂ©sente dans le Sud est une phase nĂ©cessaire de la transition entre une paix nĂ©gative odieuse oĂą le noir acceptait passivement son injuste sort, et une paix rĂ©elle et positive dans laquelle tous les hommes respecteront la dignitĂ© et le prix de la personne humaine. En rĂ©alitĂ©, nous qui prenons part Ă  l’action directe non-violente, nous ne sommes pas les responsables de la tension. Nous ne faisons qu’amener Ă  la surface la tension cachĂ©e qui existe dĂ©jĂ . Nous la portons au grand jour oĂą elle peut ĂŞtre vue et traitĂ©e. De mĂŞme qu’un furoncle ne peut pas ĂŞtre soignĂ© tant qu’il est cachĂ©, mais qu’il doit ĂŞtre ouvert dans toute sa laideur suppurante aux remèdes naturels de l’air et de la lumière, de mĂŞme l’injustice doit ĂŞtre exposĂ©e – avec toute la tension qu’elle crĂ©e – Ă  la lumière de la conscience humaine et Ă  l’air de l’opinion nationale avant de pouvoir ĂŞtre guĂ©rie.

Dans votre dĂ©claration vous affirmez que nos actions, bien que pacifiques, sont condamnables parce qu’elles amènent la violence. Mais cette affirmation est-elle logique ? Cela ne revient-il pas Ă  condamner un homme volĂ© parce que le fait qu’il possĂ©dait de l’argent a amenĂ© le vol ? Cela ne revient-il pas Ă  condamner Socrate parce que son indĂ©fectible attachement Ă  la vĂ©ritĂ© et ses recherches philosophiques ont amenĂ© l’action au cours de laquelle la populace mal guidĂ©e lui fit boire la ciguĂ« ? Cela ne revient-il pas Ă  condamner JĂ©sus parce que sa conscience divine et son incessante soumission Ă  la volontĂ© de Dieu ont amenĂ© l’acte mauvais de la crucifixion ? Nous devons finir par voir que, ainsi que les cours fĂ©dĂ©rales l’ont constamment affirmĂ©, il est mauvais de demander Ă  un homme de mettre un terme Ă  ses efforts pour obtenir ses droits constitutionnels sous prĂ©texte que sa recherche peut amener la violence. La sociĂ©tĂ© doit protĂ©ger le volĂ© et punir le voleur.

[Réunion stratégique avec Martin Luther King.
A gauche, Fred Shuttlesworth, leader de l’Alabama Christian Movement for Human Rights
Crédit : Stanford University Libraries]

J’avais Ă©galement espĂ©rĂ© que le blanc modĂ©rĂ© rejetterait le mythe du temps opportun. Je viens de recevoir une lettre d’un frère blanc du Texas. Il Ă©crit : « Tous les chrĂ©tiens savent que les gens de couleur recevront un jour des droits Ă©gaux, mais il est possible que vous soyez trop religieusement pressĂ©. Il a fallu 2.000 ans au christianisme pour faire ce qu’il a fait. Il faut du temps aux enseignements du Christ pour venir Ă  la terre. » Une telle attitude vient d’une conception tragiquement erronĂ©e du temps, d’une notion Ă©trangement irrationnelle qu’il y a dans le flux mĂŞme du temps quelque chose qui guĂ©rira inĂ©vitablement tous les maux. En fait, le temps en lui-mĂŞme est neutre ; il peut ĂŞtre employĂ© soit de manière destructive, soit de manière constructive. Je pense de plus en plus que les gens de mauvaise volontĂ© ont employĂ© le temps beaucoup plus efficacement que les gens de bonne volontĂ©. Cette gĂ©nĂ©ration aura Ă  se repentir de la haine, en paroles et en action, des mauvais, mais aussi du terrible silence des bons. Le progrès humain ne roule jamais sur les roues de l’inĂ©vitable ; il avance par les efforts incessants des hommes, et sans ce dur labeur, le temps mĂŞme devient l’alliĂ© des forces de la stagnation sociale. Nous devons employer le temps d’une manière crĂ©atrice, en sachant qu’il est toujours temps de faire ce qui est bien. Maintenant est venu le moment de rendre rĂ©elle la promesse de la dĂ©mocratie et de transformer notre prometteuse Ă©lĂ©gie nationale en un psaume crĂ©ateur de fraternitĂ©. Maintenant est venu le temps d’Ă©lever notre politique nationale du sable mouvant de l’injustice raciale au roc inĂ©branlable de la dignitĂ© humaine.

VII

Vous dites de notre activitĂ© Ă  Birmingham qu’elle est extrĂ©miste. Au dĂ©but, j’Ă©tais plutĂ´t déçu que mes amis pasteurs considèrent mes efforts non-violents comme ceux d’un extrĂ©miste. Je commençai par penser que je me tenais au milieu, entre deux forces opposĂ©es dans la communautĂ© noire. L’une est la force de la satisfaction, composĂ©e des noirs qui, Ă  la suite d’annĂ©es d’oppression, sont si complètement dĂ©nuĂ©s du respect de soi et du sens d’ĂŞtre quelqu’un qu’ils se sont adaptĂ©s, Ă  la sĂ©grĂ©gation, et aussi de quelques noirs de la classe moyenne qui, parce qu’ils ont quelque degrĂ© d’instruction, la sĂ©curitĂ© Ă©conomique et parce qu’ils profitent de quelque manière de la sĂ©grĂ©gation, sont devenu inconsciemment insensibles aux problèmes des masses. L’autre force est celle de l’amertume et de la haine et elle est en grand pĂ©ril de prĂŞcher la violence. Elle s’exprime dans les diffĂ©rents groupes nationalistes noirs qui surgissent Ă  travers la nation et dont le plus grand et le mieux connu est celui d’Elijah Muhammad. Nourri par la frustration des noirs et l ‘existence continuelle de la discrimination raciale, ce mouvement est constituĂ© de gens qui ont perdu leur foi en l’AmĂ©rique, qui ont absolument rĂ©pudiĂ© le christianisme et sont parvenus Ă  la conclusion que le blanc est un « dĂ©mon » incorrigible.

J’ai essayĂ© de me tenir entre ces deux forces, disant que nous n’avions Ă  copier ni le « ne-rien-faire » des satisfaits, ni la haine des nationalistes noirs. Car il y a l a voie meilleure de l’amour et de la protestation non-violence. Je rends grâces Ă  Dieu, qu’Ă  travers l’Eglise noire, la voie de la non-violence soit devenue partie intĂ©grante de notre combat.

Si cette philosophie n ‘avait pas Ă©mergĂ©, combien de villes du Sud seraient maintenant, j ‘en suis persuadĂ©, ruisselantes de sang. Et je suis de plus en plus convaincu que si nos frères blancs rĂ©pudient comme « trublions » et « agitateurs de l ‘extĂ©rieur » ceux d’entre nous qui emploient l’action directe non-violente et s’ils refusent d’aider nos efforts non-violents, des millions de noirs poussĂ©s par la frustration et le dĂ©sespoir chercheront la consolation et la sĂ©curitĂ© dans les idĂ©ologies nationalistes noires – Ă©volution qui conduira inĂ©vitablement Ă  un effrayant cauchemar racial.

VIII

Les opprimĂ©s ne peuvent pas rester indĂ©finiment opprimĂ©s. Le goĂ»t de la libertĂ© fini t toujours par se manifester, et c’est ce qui est arrivĂ© an noir amĂ©ricain. Quelque chose en lui lui a rappelĂ© son droit de naissance Ă  l a libertĂ©, et quelque chose au dehors de lui, lui a rappelĂ© que ce droit peut ĂŞtre conquis. Consciemment ou inconsciemment, il a Ă©tĂ© pris parle Zeitgeist, et avec ses frères noirs d’Afrique, ses frères bruns ou jaunes d’Asie, d’AmĂ©rique du Sud ou des CaraĂŻbes, le noir amĂ©ricain avance, avec un sentiment de grande urgence, vers la terre promise de la justice raciale. Celui qui comprend ce besoin vital qui a envahi la communautĂ© noire comprend immĂ©diatement pourquoi il y a des manifestations publiques. Le noir a d’innombrables ressentiments refoulĂ©s et frustrations latentes et il doit les libĂ©rer . . . Aussi, laissez-le marcher ; laissez-le faire ses prières et ses pèlerinages Ă  l’hĂ´tel de ville ; laissez-lui faire ses promenades de la libertĂ© – et essayez de comprendre pourquoi il doit faire cela. Si ses Ă©motions rĂ©primĂ©es ne sont pas exprimĂ©es de manière non-violente, elles cherchent une expression dans la violence ; ce n’est pas une menace de ma part mais un fait historique. Je n’ai pas dit aux gens : « DĂ©barrassez-vous de votre mĂ©contentement. » J’ai essayĂ© de dire que ce mĂ©contentement, sain et normal, peut ĂŞtre canalisĂ© dans les voies fĂ©condes de la non-violence. Et voilĂ  que cette mĂ©thode est qualifiĂ©e d’extrĂ©miste.

[Martin Luther King n’en Ă©tait pas Ă  sa première arrestation.
La première fois c’Ă©tait Ă  Montgomery, en 1958, pendant le cĂ©lèbre boycott des bus entammĂ© par Rosa Parks.
Crédit : Wikicommons]

Mais si j’ai Ă©tĂ© dès l’abord déçu d’ĂŞtre cataloguĂ© comme extrĂ©miste, en continuant de rĂ©flĂ©chir Ă  ce sujet j’ai progressivement trouvĂ© quelque satisfaction dans cette Ă©tiquette. Est-ce que JĂ©sus n’Ă©tait pas un extrĂ©miste · de l’amour : « Aimez vos ennemis, bĂ©nissez ceux qui vous maudissent, faites du bien Ă  ceux qui vous haĂŻssent, et priez pour ceux qui vous mĂ©prisent et vous persĂ©cutent. » Est-ce que Amos n’Ă©tait pas un extrĂ©miste de la justice : « Laissez la justice couler comme les eaux et la droiture comme un fleuve intarissable. » Est-ce que Paul n’Ă©tait pas un extrĂ©miste pour l’Ă©vangile du Christ : « Je porte dans mon corps les marques du Seigneur JĂ©sus. » Est-ce que Martin Luther n’Ă©tait pas un extrĂ©miste : « Ici je suis ; je ne peux rien faire d’autre, aussi que Dieu me vienne en aide. » Et John Bunyan : « Je resterai en prison jusqu’Ă  la fin de mes jours plutĂ´t que de sacrifier ma conscience. » Et Abraham Lincoln : « Cette nation ne peut survivre Ă  moitiĂ© esclave, Ă  moitiĂ© libre. » Et Thomas Jefferson : « Nous tenons ces vĂ©ritĂ©s pour Ă©videntes que tous les hommes sont crĂ©Ă©s Ă©gaux … » Aussi la question n’est pas : serons-nous des extrĂ©mistes ? mais : quel genre d’extrĂ©mistes serons-nous ? Serons-nous des extrĂ©mistes pour la haine ou pour l’amour ? Serons-nous des extrĂ©mistes pour la conservation de l’injustice ou pour l’expression- de la justice ? Peut-ĂŞtre que les Etats du Sud, la nation et le monde ont un besoin tragique d’extrĂ©mistes crĂ©ateurs.

J’avais espĂ©rĂ© que le blanc modĂ©rĂ© verrait ce besoin. Peut-ĂŞtre Ă©tais-je trop optimiste ; peut-ĂŞtre attendais-je trop. Je pense que j’aurais dĂ» rĂ©aliser que peu de membres de la race des oppresseurs peuvent comprendre les profonds gĂ©missements, les dĂ©sirs passionnĂ©s de la race opprimĂ©e, et encore moins peuvent avoir la vision que-l’injustice doit ĂŞtre dĂ©racinĂ©e par une action forte, durable et dĂ©terminĂ©e. Je suis reconnaissant cependant aux quelques frères blancs qui ont compris le sens de cette rĂ©volution sociale et qui s’y sont engagĂ©s. Ils sont encore bien trop rares en quantitĂ© mais grands en qualitĂ©. Quelques-uns comme Ralph McGill, Lillian Smith, Harry Golden et James McBride Dabbs ont Ă©crit sur notre lutte en termes Ă©loquents et prophĂ©tiques. D’autres ont marchĂ© avec nous dans les rues sans nom du Sud. Ils ont langui dans la saletĂ©, les prisons infestĂ©es de parasites, ils ont souffert les insultes et les brutalitĂ©s des policiers qui les considĂ©raient, comme de « sales amoureux des nègres ». A la diffĂ©rence de leurs frères et de leurs sĹ“urs modĂ©rĂ©es, ils ont reconnu l’urgence du moment et senti le besoin d’antidotes puissants en « action » pour combattre le mal de la sĂ©grĂ©gation.

IX

Je voudrais Ă©galement noter une autre de mes plus grandes dĂ©ceptions. Bien qu’il y ait quelques exceptions notables, j’ai Ă©tĂ© déçu par l’Eglise blanche et par ses chefs. Je ne dis pas cela comme ces critiques nĂ©gatifs qui trouvent toujours Ă  dire du mal de l’Eglise… Je dis cela en tant que ministre de l’Evangile qui aime l’Eglise ; qui a Ă©tĂ© nourri dans son sein ; qui a Ă©tĂ© soutenu par ses bĂ©nĂ©dictions spirituelles et qui lui restera fidèle aussi longtemps que se dĂ©roulera le fil de la vie. Lorsque j’ai Ă©tĂ© soudainement catapultĂ© chef de la protestation des autobus Ă  Montgomery, Alabama, il y a quelques annĂ©es, j’ai pensĂ© que nous serions aidĂ©s par l’Eglise blanche. Je croyais que les pasteurs blancs, les prĂŞtres et les rabbins du Sud seraient parmi nos meilleurs alliĂ©s. Au lieu de cela, quelques-uns ont Ă©tĂ© des adversaires directs, refusant de comprendre le mouvement de libertĂ© et discrĂ©ditant ses chefs ; un trop grand nombre d’autres ont Ă©tĂ© plus prudents que courageux et sont restĂ©s dans le silence et la sĂ©curitĂ©, derrière leurs fenĂŞtres aux vitres colorĂ©es.

MalgrĂ© ces rĂŞves brisĂ©s, je vins Ă  Birmingham dans l’espoir que les chefs religieux blancs de cette communautĂ© verraient la justice de notre cause et, dans un profond souci de morale, serviraient de canal pour que nos dolĂ©ances puissent atteindre les autoritĂ©s. Mais cette fois encore j’ai Ă©tĂ© déçu.

La marche du « Good Friday », Ă  l’issue de laquelle Martin Luther King fut arrĂŞtĂ©.
Crédit : Birmingham Public Library Archives]

J’ai entendu de nombreux chefs religieux du Sud prĂŞcher Ă  leurs fidèles d’obtempĂ©rer aux dĂ©cisions de dĂ©sĂ©grĂ©gation parce que c’Ă©tait la loi, mais j’aurais aimĂ© entendre les pasteurs blancs dĂ©clarer : « ObĂ©issez Ă  ce dĂ©cret parce que l’intĂ©gration est moralement bonne et parce que le noir est votre frère. » Devant des injustices flagrantes infligĂ©es Ă  des noirs, j’ai vu des ecclĂ©siastiques blancs se tenir sur le cĂ´tĂ© et murmurer de pieuses paroles hors de propos ou d’hypocrites trivialitĂ©s. Au milieu d’un combat puissant pour dĂ©livrer notre patrie de l’injustice sociale et Ă©conomique, j’ai entendu de nombreux pasteurs dire : « Ce sont lĂ  des questions sociales avec lesquelles l’Evangile n’a en rĂ©alitĂ© rien Ă  faire », et j’ai vu bien Eglises s’appliquer Ă  une religion de l’autre monde qui ait une Ă©trange et peu biblique distinction entre le corps et « entre le sacrĂ© et le profane.

Nous avançons vers la fin du XXe siècle avec une communautĂ© religieuse tout Ă  fait adaptĂ©e au statu quo. A la remorque d’autres communautĂ©s, elle n’est pas un phare qui montrĂ© aux hommes les plus hauts degrĂ©s de la justice.

X

J’ai traversĂ© en long et en large l’Alabama, le Mississipi et les autres Etats du Sud. Dans les jours Ă©touffants de l’Ă©tĂ© et les matins frais de l’automne, j’ai regardĂ© les belles Ă©glises du Sud, leurs clochers Ă©levĂ©s vers le ciel, les imposants bâtiments d’Ă©ducation religieuse. Encore et encore je me suis demandĂ© : « Quels types de gens adorent ici ? Quel est leur Dieu ? OĂą Ă©taient leurs voix quand des lèvres du gouverneur Barnett tombaient des mots de refus ? OĂą Ă©taient-ils quand le gouverneur Wallace sonnait le clairon du dĂ©fi et de la haine ? OĂą Ă©taient leurs encouragements quand des noirs, hommes et femmes, meurtris et fatiguĂ©s dĂ©cidaient de s’Ă©lever des sombres cachots de la satisfaction jusqu’aux brillantes hauteurs de la protestation crĂ©atrice ? »

Oui, ces questions sont encore dans mon esprit. ProfondĂ©ment déçu, j’ai pleurĂ© sur la mollesse de l’Eglise. Mais soyez assurĂ© que mes larmes ont Ă©tĂ© des larmes d’amour. Il ne peut y avoir de profonde dĂ©ception lĂ  oĂą il n’y a pas un profond amour. Oui, j’aime l’Eglise. Comment pourrais-je faire autrement ? Je suis – situation assez rare – fils, petit-fils et arrière-petit-fils de prĂ©dicateurs. Oui, je vois l’Eglise comme le corps du Christ. Mais, combien avons-nous flĂ©tri et blessĂ© ce corps par la nĂ©gligence sociale et la peur d’ĂŞtre non conformistes.

Il y eut un temps oĂą l’Eglise Ă©tait très puissante – le temps oĂą les premiers chrĂ©tiens se rĂ©jouissaient d’ĂŞtre jugĂ©s capables de souffrir pour leur foi. En ces jours-lĂ , l’Eglise n’Ă©tait pas seulement un thermomètre qui enregistrait les idĂ©es et les principes de l’opinion publique ; c’Ă©tait un thermostat qui transformait les mĹ“urs de la sociĂ©tĂ©. Chaque fois que les premiers chrĂ©tiens entraient dans une ville, les autoritĂ©s cherchaient immĂ©diatement Ă  les inculper sous le prĂ©texte qu’ils Ă©taient des « perturbateurs de l’ordre » et des « agitateurs de l’extĂ©rieur ». Mais les chrĂ©tiens poursuivaient leur Ĺ“uvre dans la conviction qu’ils Ă©taient une « colonie du Ciel », vouĂ©e Ă  obĂ©ir Ă  Dieu plutĂ´t qu’aux hommes. Petits par le nombre, ils Ă©taient grands par l’engagement. Par leurs efforts et leur exemple, ils mirent un terme Ă  d’anciens maux tels que l’infanticide et le combat de gladiateurs.

XI

Les choses sont diffĂ©rentes maintenant. L’Eglise contemporaine trop souvent est une voix faible, sans efficacitĂ©, rendant un son incertain. Trop souvent elle est le grand dĂ©fenseur du statu quo. Loin d’ĂŞtre troublĂ©e par la prĂ©sence de l’Eglise, ‘autoritĂ© de la communautĂ© moyenne est renforcĂ©e par l’approbation silencieuse – et souvent mĂŞme explicite – des choses telles qu’elles sont.

Mais le jugement de Dieu est sur l’Eglise comme jamais auparavant. Si l’Eglise d’aujourd’hui ne reconquiert pas l’esprit de sacrifice de la première Eglise, elle perdra son authenticitĂ©, elle perdra la fidĂ©litĂ© de millions d’hommes et sera rejetĂ©e comme un club mondain inutile et sans signification pour le XXe siècle. Chaque jour je rencontre des jeunes dont la dĂ©ception du sujet de l’Eglise s’est changĂ©e en dĂ©goĂ»t pur et simple.

[Le 15 septembre 1963, le Ku Klux Klan lance une bombe dans l’une des Ă©glises afro-amĂ©ricaines de Birmingham.
Le pays entier est sous le choc. C’est un tournant dans le mouvement des droits civiques, qui mène Ă  l’adoption
du Civil Rights Act en 1964.
Crédit : Birmingham Public Library Archives]

Peut-ĂŞtre encore une fois ai-je Ă©tĂ© trop optimiste. La religion organisĂ©e est-elle trop inextricablement liĂ©e Ă  l’ordre Ă©tabli pour sauver notre pays et le monde ? Peut-ĂŞtre dois-je tourner ma foi vers l’Eglise spirituelle intĂ©rieure, l’Eglise dans l’Eglise, la vĂ©ritable ecclĂ©sia, espoir du monde ? Mais encore suis-je reconnaissant Ă  Dieu que quelques nobles âmes sorties des rangs de la religion organisĂ©e aient brisĂ© les chaĂ®nes paralysantes du conformisme et se soient jointes Ă  nous comme alliĂ©s actifs dans la lutte pour la libertĂ©. Elles ont abandonnĂ© la sĂ©curitĂ© de leurs paroisses et ont parcouru avec nous les rues d’Albany en GĂ©orgie. Elles ont parcouru les autoroutes du Sud dans ces torturantes marches de la libertĂ©. Oui, elles sont venues en prison avec nous. Quelques-unes ont Ă©tĂ© jetĂ©es hors de leurs Ă©glises, ont perdu l’appui de leurs Ă©vĂŞques et de leurs collègues. Mais elles ont agi dans la confiance que le bien vaincu est plus fort que le mal triomphant. Leur tĂ©moignage a Ă©tĂ© le sel spirituel qui a sauvegardĂ© le sens vĂ©ritable de l’Evangile en ces temps troublĂ©s. Elles ont taillĂ© un tunnel d’espoir Ă  travers la montagne sombre de la dĂ©ception. J’espère que l’Eglise entière relèvera le dĂ©fi de cette heure dĂ©cisive. MĂŞme si l’Eglise ne vient pas Ă  l’aide de la justice, je ne dĂ©sespère pas de l’avenir. Je n’ai aucune crainte quant Ă  l’issue de notre lutte Ă  Birmingham, mĂŞme si nos motifs sont aujourd’hui mal compris. Nous atteindrons le but, qui est la libertĂ©, Ă  Birmingham et dans le pays tout entier, parce que le but de l’AmĂ©rique est la libertĂ©. Si insultĂ©s, mĂ©prisĂ©s que nous soyons, notre destin est liĂ© Ă  celui de l’AmĂ©rique. Avant le dĂ©barquement des pèlerins Ă  Plymouth, nous Ă©tions ici. Nous Ă©tions ici avant que la plume de Jefferson traçât sur les pages d’histoire les mots puissants de la DĂ©claration d’IndĂ©pendance. Pendant plus de deux siècles, nos ancĂŞtres ont travaillĂ© dans ce pays sans rĂ©munĂ©ration ; ils firent le coton roi ; ils construisirent les maisons de leurs maĂ®tres en supportant une lourde injustice et une honteuse humiliation – et cependant grâce Ă  une insondable vitalitĂ©, ils continuèrent Ă  prospĂ©rer et Ă  se dĂ©velopper. Si les inexprimables cruautĂ©s de l’esclavage n’ont pas pu nous arrĂŞter, l’opposition que nous affrontons maintenant Ă©chouera sĂ»rement. Nous gagnerons notre libertĂ© parce que l’hĂ©ritage sacrĂ© de notre pays et l’Ă©ternelle volontĂ© de Dieu sont incorporĂ©s dans nos demandes que l’Ă©cho rĂ©pète.

XII

Avant de conclure, je me sens obligĂ© de mentionner un autre point de votre dĂ©claration qui m’a troublĂ© profondĂ©ment. Vous avez chaudement fĂ©licitĂ© la police de Birmingham pour avoir « maintenu l’ordre » et « Ă©vitĂ© la violence ». Je doute que vous auriez aussi chaudement fĂ©licitĂ© la police si vous aviez vu ses chiens furieux planter leurs crocs dans la chair de six noirs non-violents dĂ©sarmĂ©s. Je doute que vous auriez aussi vivement fĂ©licitĂ© les policiers si vous aviez pu observer le traitement odieux et inhumain qu’ils ont infligĂ© aux noirs ici mĂŞme, dans la prison de la ville ; si vous les aviez vus bousculer et insulter les vieilles femmes et les jeunes filles noires ; si vous les aviez vus gifler et frapper les vieux noirs et les jeunes garçons ; si vous les aviez vus, comme ils le firent Ă  deux reprises, refuser de nous donner de la nourriture, parce que nous dĂ©sirions chanter les grâces ensemble. Je ne peux pas me joindre Ă  vous dans votre Ă©loge du corps de la police de Birmingham.

Il est exact que la police a maintenu la discipline en tenant en mains les manifestants. Dans ce sens, elle s’est comportĂ©e assez « non-violemment » en public. Mais dans quel but ? Pour sauvegarder le mauvais système de la sĂ©grĂ©gation. Au cours des dernières annĂ©es, j’ai constamment prĂŞchĂ© que la non-violence exige que les moyens employĂ©s soient aussi purs que les buts poursuivis. J’ai essayĂ© de rendre clair qu’il est mauvais d’employer des moyens immoraux pour atteindre des buts moraux, je fais maintenant je dois affirmer qu’il est tout aussi mauvais, sinon pire, d’employer des moyens moraux pour sauvegarder des fins immorales. Mr. Connor et ses policiers ont peut-ĂŞtre Ă©tĂ© assez non-violents en public, de mĂŞme que le Chef Pritchett Ă  Albany, mais ils ont employĂ© les moyens oraux de la non-violence pour maintenir une fin immorale l’injustice raciale. Comme l’a dit T.S. Eliot, il n’y a pas de plus grande trahison que de poser un acte bon pour une raison mauvaise.

XIII

J’aurais aimĂ© que vous fĂ©licitiez les manifestants non-violents noirs de Birmingham pour leur courage extrĂŞme, leur acceptation de la souffrance, et leurs discipline Ă©tonnante au milieu de grandes provocations. Un jour, le Sud reconnaĂ®tra ses vrais hĂ©ros. Ce seront les James Meredith, faisant face avec un noble sens du but poursuivi aux foules goguenardes et hostiles et Ă  la dĂ©chirante solitude qui caractĂ©rise la vie de pionnier. Ce seront les vieilles femmes noires, opprimĂ©es, fatiguĂ©es, symbolisĂ©es par cette vieille noire de 72 ans, Ă  Montgomery qui se leva avec dignitĂ© et en mĂŞme temps que son peuple dĂ©cida de ne plus emprunter les autobus sĂ©grĂ©gĂ©s et qui rĂ©pondit avec une profondeur peu grammaticale Ă  quelqu’un qui s’enquĂ©rait Ă  son sujet : « Mes pieds « est » fatiguĂ©s, mais mon âme est en paix. » Ce seront les jeunes Ă©lèves des lycĂ©es et collèges, les jeunes pasteurs de l’Evangile et une foule de leurs aĂ®nĂ©s s’asseyant courageusement aux comptoirs des restaurants et acceptant d’aller en prison « pour raisons de conscience ». Un jour, le Sud saura que, lorsque ces enfants dĂ©shĂ©ritĂ©s de Dieu s’asseyaient aux comptoirs des restaurants, ils combattaient, en rĂ©alitĂ©, pour ce qu’il y a de meilleur dans le rĂŞve amĂ©ricain et pour les valeurs les plus sacrĂ©es de notre hĂ©ritage judĂ©o-chrĂ©tien, ramenant par cela mĂŞme notre patrie Ă  ces grandes sources de la dĂ©mocratie qui furent creusĂ©es profond par les pères fondateurs dans la rĂ©daction de la Constitution et de la DĂ©claration d’indĂ©pendance.

[Crédit : Woubishet Z. Taffese]

Je n’ai jamais auparavant Ă©crit une lettre aussi longue. Je puis vous assurer qu’elle eĂ»t Ă©tĂ© beaucoup plus courte si je l’avais Ă©crite sur un bureau commode, mais lorsqu’on est seul pendant des jours dans une Ă©troite cellule, que peut-on faire d’autre qu’Ă©crire de longues lettres, penser de longues pensĂ©es et prier de longues prières ?

Si j’ai dit dans cette lettre des paroles qui dĂ©passent la vĂ©ritĂ© ou marquent une impatience peu raisonnable, je vous prie de me pardonner. Si j’ai dit des paroles qui soient au-dessous de la vĂ©ritĂ© et indiquent de ma part une patience qui me laisse adhĂ©rer Ă  quoi que ce soit d’infĂ©rieur Ă  la fraternitĂ©, je prie Dieu de me pardonner.

J’espère que cette lettre vous trouvera forts dans la foi. J’espère aussi que les circonstances me permettront bientĂ´t de rencontrer chacun de vous, non en tant qu’intĂ©grationniste ou leader des droits civiques mais en tant que camarade pasteur et frère dans le Christ. EspĂ©rons tous que les nuages du prĂ©jugĂ© racial se dissiperont bientĂ´t, que le brouillard Ă©pais de l’incomprĂ©hension se lèvera de nos communautĂ©s transies de peur et, qu’un jour pas trop Ă©loignĂ©, les Ă©toiles radieuses de l’amour et de la fraternitĂ© brilleront sur notre grand pays de toute leur scintillante beautĂ©.

Pour aller plus loin

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Article de fond : 

BAyard rustin, le mentor
de martin luther king

 

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