Martin Luther King Jr.

Le 16 Avril 1963.

Mes chers amis Pasteurs,

Tandis que j’étais ici enfermé dans la prison de Birmingham, je suis tombé sur votre récente déclaration où mes activités présentes sont qualifiées de « peu sages et inopportunes ». Je prends rarement le temps de répondre aux critiques de mon travail ou de mes idées. Si je cherchais à répondre à toutes les critiques qui tombent sur mon bureau, il resterait peu de temps à mes secrétaires pour faire autre chose que cette correspondance-là, et à moi il ne me resterait plus de temps pour un travail constructif. Mais je sens que vous êtes des hommes d’authentique bonne volonté et que vos critiques sont sincèrement présentées ; je veux donc essayer de répondre à votre déclaration dans les termes qui seront, je l’espère, modérés et raisonnables.

[Photo d’arrestation de Martin Luther King prise par la police de Birmingham suite au déroulement d’une marche.
On peut voir la date dans le coin droit de la pancarte : 12 Avril 1963]

Je pense devoir préciser pourquoi je suis ici, à Birmingham, puisque vous avez été influencés par les protestations contre « les étrangers qui viennent ici ». J’ai l’honneur de servir comme Président de la Southern Christian Leadership Conference, organisation qui œuvre dans tous les Etats du Sud et dont le quartier général se trouve à Atlanta, Géorgie. Nous avons dans les Etats du Sud environ 85 organisations affiliées et l’une d’entre elles est l’Alabama Christian Movement for Human Rights. Nous partageons souvent avec nos affiliés le personnel et les ressources financières. Il y a plusieurs mois, notre affilié de Birmingham nous demanda de nous tenir prêts à prendre part à un programme d’action directe non-violente si cela était nécessaire. Nous donnâmes aussitôt notre accord et quand vint l’heure, nous tînmes notre promesse. C’est ainsi que je suis ici, avec plusieurs membres de mon équipe, parce que j’ai été invité. Je suis ici parce que notre organisation a des liens ici.

I

Mais, allant plus au fond des choses, je suis à Birmingham parce qu’il y a ici une injustice. De même que les prophètes du VIIIème siècle avant Jésus-Christ quittaient leurs villages et portaient au loin leur « ainsi parle le Seigneur », et de même que l’Apôtre Paul quitta son village de Tarse et porta l’Evangile de Jésus-Christ dans les endroits éloignés du monde gréco-romain, de même je suis contraint de porter l’Evangile de la liberté au-delà de la ville où je réside. Comme Paul, je dois constamment répondre à l’appel à l’aide des Macédoniens.

En outre, je suis conscient des liens qui existent entre toutes les communautés et Etats. Je ne peux pas rester tranquillement assis à Atlanta sans me souvenir de ce qui arrive à Birmingham. Où qu’elle survienne, l’injustice est une menace pour la justice en tous lieux. Nous sommes pris clans un inéluctable filet de coresponsabilité, enfermés dans l’enveloppe d’une même destinée. Tout ce qui affecte directement l’un, affecte indirectement tous les autres. Désormais, plus jamais nous ne pourrons nous permettre de vivre avec l’idée étroite et bourgeoise de « l’agitateur du dehors ». Aucune personne vivant à l’intérieur des Etats-Unis ne pourra plus jamais être considérée comme un intrus où que ce soit à l’intérieur des frontières.

Vous déplorez les manifestations qui ont eu lieu à Birmingham. Mais votre déclaration, je regrette de le dire, évite d’exprimer un semblable souci pour les circonstances qui ont amené ·ces manifestations. Je suis sûr qu’aucun de vous ne voudrait se contenter de cette espèce superficielle d’analyse sociale qui tient compte seulement des effets sans s’attaquer aux causes sous-jacentes. Il est regrettable que des manifestations aient lieu à Birmingham, mais il est encore plus regrettable que les autorités blanches de la ville n’aient pas laissé d’autre alternative à la communauté noire.

II

Dans toute campagne non-violente, il y a quatre démarches fondamentales : étude des faits pour déterminer si les injustices existent, négociation, purification de soi et action directe. Nous sommes passés par toutes ces démarches à Birmingham. On ne peut contester le fait que l’injustice raciale submerge cette communauté. Birmingham est sans doute la ville des Etats-Unis où la ségrégation est la plus complète. La série des brutalités policières est largement connue. Le traitement injuste des noirs dans les tribunaux est une réalité notoire. Il y a eu plus de cas non élucidés d’attaques à la bombe contre des maisons de noirs et des Eglises à Birmingham que dans aucune autre ville de notre pays. A partir de cet état de choses, les leaders noirs ont cherché à négocier avec les pères de la cité. Mais ces derniers ont constamment refusé d’engager des négociations sincères.

Puis, en septembre dernier, l’occasion se présenta de parler avec les leaders de la communauté économique de Birmingham. Au cours de ces négociations, certaines promesses furent faites par les marchands – par exemple la promesse d’ôter des magasins les signes raciaux humiliants. Se fondant sur ces promesses, le Révérend Fred Shuttlesworth et les leaders de l’Alabama Christian Movement for Human Rights acceptèrent de suspendre toutes les manifestations. Les semaines et les mois passèrent, et nous constatâmes que nous étions les victimes d’une promesse non tenue. Les signes restaient en place.

[Eugène “Bull” Connor, Commissaire de Police qui a ordonné l’arrestation de Martin Luther King
Crédit : Birmingham News]

Au cours des nombreuses expériences passées, nos espoirs avaient été brisés, et notre déception était durement ressentie. Nous n’avions pas d’autre choix que de préparer l’action directe, où nous offririons nos corps mêmes comme un moyen de placer notre cause devant la conscience des communautés locale et nationale. Conscients des difficultés que cela impliquait, nous décidâmes d’entreprendre de nous purifier nous-mêmes. Nous commençâmes une série de travaux pratiques sur la non-violence, et nous nous demandâmes à plusieurs reprises : « Etes-vous capables de recevoir des coups sans les rendre ? Etes-vous capables d’endurer l’épreuve de la prison ? » Nous décidâmes de préparer notre programme d’action directe pour la saison de Pâques, en pensant qu’à part Noël c’était la période de l’année où l’on achetait le plus. Nous sentions que ce serait le meilleur moment pour faire pression sur les marchands.

Mais les élections municipales de Birmingham devaient avoir lieu en mars, et quand nous découvrîmes que le Commissaire à la Sûreté Publique, Eugène « Bull » Connor arrivait en fin de mandat, nous décidâmes de remettre nos manifestations afin de ne pas troubler la campagne électorale. Comme beaucoup d’autres nous désirions la défaite de Mr. Connor, et dans ce but nous souffrîmes ajournement sur ajournement. Ayant aidé la communauté en cela, nous pensâmes que notre programme d’action directe ne pouvait plus être retardé.

III

Vous pouvez bien demander : « Pourquoi l’action directe ? pourquoi s’asseoir par terre ? pourquoi les marches ? etc… La négociation n’est-elle pas une meilleure voie ? » Vous avez tout à fait raison de réclamer la négociation. En fait, elle est le but même de l’action directe. L’action directe non-violente cherche à engendrer une tension telle que la communauté qui a constamment refusé de négocier soit forcée de regarder la situation en face. Elle dramatise la situation en sorte qu’on ne puisse plus l’ignorer. Il peut paraître assez choquant que j’indique la création d’une tension comme une partie du travail du résistant non-violent. Je reconnais tout de suite que le mot « tension » ne m’effraye pas. Je me suis sagement opposé à la tension violente, mais il y a un genre de tension constructive, qui est nécessaire à la croissance. De même que Socrate estimait nécessaire de créer une tension dans l’esprit en sorte que l’interlocuteur puisse secouer l’esclavage des mythes et des demi-vérités et s’élever jusqu’au royaume de l’analyse créatrice et de la connaissance objective, de même devons-nous voir la nécessité des escarmouches non-violentes pour créer dans la société le genre de tension qui aidera les hommes à s’élever des sombres profondeurs du préjugé et du racisme jusqu’aux hauteurs majestueuses de la compréhension et de la fraternité.

Le but de notre action directe est de créer une situation de crise qui ouvre inévitablement la porte à la négociation. Je suis donc d’accord avec vous pour l’appel à la négociation. Notre bien-aimée terre du Sud est trop longtemps restée enlisée dans la volonté tragique de vivre un monologue de préférence à un dialogue.

Un des points de votre déclaration est que l’action que mes associés et moi avons entreprise à Birmingham est inopportune. Certains ont demandé : « Pourquoi n’avez-vous pas donné à la nouvelle administration de la ville le temps d’agir ? » La seule réponse que je puisse fournir à cette demande est que la nouvelle administration de Birmingham doit être aiguillonnée à peu près autant que la précédente pour qu’elle se décide à agir. Nous commettrions une triste erreur si nous croyions que l’élection de Albert Boutwell comme maire apportera l’âge d’or à Birmingham. Bien que Mr. Boutwell soit une personne beaucoup plus aimable que Mr. Connor, ils sont tous les deux des ségrégationnistes décidés à maintenir le statu quo. J’ai bon espoir que Mr. Boutwell sera assez raisonnable pour voir la futilité d’une résistance massive à la déségrégation. Mais il ne verra pas cela sans la pression de « dévots » des droits civiques. Mes amis, je dois vous dire que nous n’avons pas obtenu un seul gain de droits civiques sans une pression résolue, légale et non-violente. C’est lamentable, mais c’est un fait historique que les groupes privilégiés abandonnent rarement de leur propre volonté leurs privilèges. Des personnes peuvent voir la lumière de la morale et abandonner volontairement leur situation injuste ; mais, comme Reinhold Niebuhr nous l’a rappelé, les groupes tendent à être plus immoraux que les personnes.

[Répression policière pendant les actions de désobéissance civile à Birmingham
Crédit : Birmingham News]

Des expériences douloureuses nous ont appris que la liberté n’est jamais accordée volontairement par l’oppresseur ; elle doit être demandée par l’opprimé. Franchement, il me reste encore à trouver la campagne d’action directe qui soit « opportune » aux yeux de ceux qui n’ont pas souffert du mal de la ségrégation. Depuis des années, j’entends le mot « Attendez ! »  Il sonne aux oreilles de tout noir avec une fréquence lancinante. Cet « attendez » a presque toujours signifié « jamais ». Comme un de nos distingués juristes le dit un jour : « Justice trop longtemps retardée, justice reniée. »

IV

Nous avons attendu pendant plus de 340 ans nos droits naturels constitutionnels. Les nations d’Asie et d’Afrique marchent à toute vitesse vers l’indépendance politique, cependant que nous rampons encore vers la liberté d’obtenir une tasse de café dans un hôtel. Peut-être est-il facile à ceux qui n’ont jamais ressenti les dards piquants de la ségrégation de dire « attendez ». Mais quand vous avez vu une populace vicieuse lyncher vos mères et vos pères à volonté, noyer selon sa fantaisie vos sœurs et vos frères ; quand vous avez vu des policiers pleins de haine maudite, frapper et même tuer impunément vos frères et vos sœurs noirs ; quand vous voyez la grande majorité de vos 20 millions de frères noirs étouffant dans la prison étanche de la pauvreté au milieu d’une société opulente ; quand vous sentez brusquement votre langue se tordre lorsque vous essayez d’expliquer à votre fille de six ans pourquoi elle ne peut- pas aller au jardin de jeux public dont on vient juste de voir la publicité à la télévision, que vous voyez sourdre ses larmes quand elle entend que la cité des amusements est fermée aux enfants de couleur, et que vous voyez les nuages menaçants du sentiment d’infériorité commencer à se former dans son petit champ mental et déformer sa personnalité en développant inconsciemment de l’amertume à l’égard des blancs ; quand vous avez à imaginer une réponse pour votre fils de cinq ans qui demande : « Papa, pourquoi les blancs traitent-ils si méchamment les gens de couleur ? » ; quand traversant le pays en voiture, vous êtes contraint de dormir, nuit après nuit, dans l’inconfort de votre automobile parce que aucun motel ne vous accepte ; quand vous êtes humilié jour après jour par des pancartes agressives « blancs » et « noirs » ; quand votre premier nom devient « nègre », puis « boy » (quel que soit votre âge) et que votre dernier nom devient « John » et que votre épouse et votre mère ne sont jamais appelées « madame » ; quand vous êtes harassé le jour et hanté la nuit par le fait que vous êtes un nègre, ne sachant jamais à quoi vous attendre, et que vous êtes empoisonné par les craintes intérieures et le ressentiment extérieur ; quand vous combattez à jamais un sentiment abâtardissant de « je ne suis personne », – alors vous comprenez pourquoi nous trouvons difficile d’attendre. Il vient un moment où la coupe de l’endurance déborde et où les hommes n’acceptent pas plus longtemps d’être plongés dans un abîme d’injustice où ils ressentent la froideur du désespoir corrosif. J’espère, messieurs, que vous comprendrez notre impatience légitime et inévitable.

V

Vous montrez une grande anxiété au sujet de notre volonté de briser les lois. Ce souci est certainement légitime. Puisque nous demandons si instamment aux gens d’obéir à la décision de 1954 de la Cour Suprême qui déclare illégale la ségrégation dans les écoles publiques, il semble à première vue assez paradoxal que nous désobéissions consciemment aux lois. On peut bien demander : « Comment pouvez-vous désobéir à certaines lois et d’obéir à d’autres ? » La réponse réside dans le fait qu’il y a deux espèces de lois : la juste et l’injuste. Je pense avec saint Augustin qu’« une loi injuste n’est pas une loi du tout ».

 [Formation pratique à la désobéissance civile, organisée par le SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee) en 1960.
Les militant·e·s subissent coups et insultes sans répondre. C’est la “purification” dont parle Martin Luther King.
Crédit : Howard Greenberg Gallery, New York]

Mais quelle est la différence entre les deux ? Comment peut-on déterminer si une loi est juste ou injuste ? Une loi juste est un ordre établi par l’homme en conformité avec la loi morale ou la loi de Dieu. Pour parler comme saint Thomas, une loi injuste est une loi humaine qui n’est pas enracinée dans la loi éternelle et dans la loi naturelle. Toute loi qui élève la personne humaine est juste. Toute loi qui dégrade la personne humaine est injuste. Tout statut de ségrégation est injuste parce que la ségrégation blesse l’âme et abaisse la personne ; elle donne au ségrégateur un faux sentiment de supériorité et au ségrégé un faux sentiment d’infériorité. La ségrégation, pour employer la terminologie du philosophe juif Martin Buber, met la relation « je-cela » à la place de la relation « je-toi » et finit par reléguer les personnes au rang des choses. Donc la ségrégation n’est pas seulement politiquement, économiquement et socialement malsaine, c’est aussi un péché. Paul Tillich a dit que le péché est la séparation. Est-ce que la ségrégation n’est pas l’expression existentielle de la tragique séparation de l’homme, de son affreuse aliénation, de sa terrible culpabilité ? C’est ainsi que je peux pousser des gens à désobéir à des ordonnances de ségrégation, car de telles ordonnances sont moralement mauvaises.

Considérons quelques cas où une loi peut être injuste. Une loi est injuste, par exemple, si le groupe de la majorité contraint le groupe de la minorité à obéir à une loi qu’il ne rend pas obligatoire pour lui-même. D’après le même principe, une loi a toutes chances d’être juste si la majorité elle-même est d’accord pour lui obéir. De même une loi est injuste si elle est infligée à une minorité qui, parce qu’on ne lui a pas reconnu le droit de vote, n’a pas pris part à l’application ni à la préparation de la loi. Qui peut dire que les légistes d’Alabama qui ont mis sur pied les lois de ségrégation de cet Etat étaient élus démocratiquement ? A travers tout l’Alabama, toutes sortes de méthodes douteuses sont employées pour empêcher les noirs d’être enregistrés comme votants, et il y a quelques cantons où, bien que les noirs constituent la majorité, pas un seul d’entre eux n’est enregistré. Est-ce qu’une loi appliquée dans ces conditions peut être considérée comme démocratiquement conçue ?

[Sit-in dans un café réservé aux blancs
Crédit : DC Public Library]

Parfois une loi est juste en apparence, mais injuste dans son application. Par exemple, j’ai été arrêté sur l’accusation de défiler sans autorisation. En fait, il n’y a rien de mal à ce qu’une loi exige qu’on ait un permis pour défiler. Mais une telle ordonnance devient injuste lorsqu’elle est employée pour maintenir la ségrégation et refuser aux citoyens le premier privilège de rassemblement et de protestation.

J’espère que vous pouvez voir la distinction que j’essaye de souligner. Je ne demande à aucun degré qu’on se soustraie à la loi, comme le voudraient les ségrégationnistes enragés. Cela conduirait à l’anarchie. Celui qui brise une loi injuste doit le faire ouvertement, avec amour, et avec la volonté d’accepter la peine. Je prétends que celui qui brise une loi que sa conscience lui dit être injuste et qui accepte de bon cœur la peine d’emprisonnement dans le but d’éveiller la conscience de la communauté sur l’injustice de cette loi, celui-là exprime en réalité le plus haut respect de la loi.

Bien sûr, il n’y a rien de nouveau dans ce genre de désobéissance civile. Il a été mis en évidence de manière sublime dans le refus de Shadrach, Meshach et Abednego d’obéir aux lois de Nabuchodonosor parce qu’une plus haute loi morale était en jeu. Il fut magnifiquement pratiqué par les premiers chrétiens qui acceptaient d’être placés devant des lions affamés plutôt que de se soumettre à certaines lois injustes de l’Empire romain. D’une certaine manière, la liberté académique est aujourd’hui une réalité parce que Socrate a pratiqué la désobéissance civile. Nous ne devrions jamais oublier que tout ce qu’Adolf Hitler a fait en Allemagne était « légal » et tout ce qu’ont fait en Hongrie les combattants de la liberté hongrois était « illégal ». Il était « illégal » d’aider et de soigner un juif dans l’Allemagne de Hitler. Malgré cela, je suis sûr que si j’avais vécu en Allemagne à cette époque, j’aurais aidé et soigné mes frères juifs. Si, aujourd’hui, je vivais dans un pays communiste où certains principes chers aux chrétiens sont réprimés, je prêcherais ouvertement la désobéissance aux lois anti-religieuses de ce pays.

VI

Je dois vous faire deux confessions honnêtes, à vous mes frères chrétiens et juifs. D’abord, je dois confesser qu’au cours de ces dernières années j’ai été sérieusement déçu par le blanc modéré. J’en suis presque arrivé à la regrettable conclusion que la grande pierre d’achoppement des noirs dans leur marche vers la liberté n’est pas l’homme du White Citizen’s Council ou du Ku Klux Klan, mais le blanc modéré qui est plus attaché à « l’ordre » qu’à la justice ; qui préfère une paix négative qui est absence de tension à une paix positive qui est la présence de la justice ; qui dit constamment : « Je suis d’accord avec vous pour le but que vous poursuivez, mais je ne peux être d’accord avec vos méthodes » ; qui à la manière paternaliste croit pouvoir établir un programme pour la liberté d’un autre homme ; qui vit dans un concept mythique du temps et recommande constamment au noir d’attendre « un moment plus opportun ». La compréhension superficielle des gens de bonne volonté est plus nocive que l’incompréhension absolue des gens de mauvaise volonté. L’approbation tiède est plus embarrassante que le rejet pur et simple.

J’avais espéré que le blanc modéré comprendrait que la loi et l’ordre sont là pour établir la justice et que lorsqu’ils y manquent, ils bloquent le progrès social. J’avais espéré que le blanc modéré comprendrait que la tension présente dans le Sud est une phase nécessaire de la transition entre une paix négative odieuse où le noir acceptait passivement son injuste sort, et une paix réelle et positive dans laquelle tous les hommes respecteront la dignité et le prix de la personne humaine. En réalité, nous qui prenons part à l’action directe non-violente, nous ne sommes pas les responsables de la tension. Nous ne faisons qu’amener à la surface la tension cachée qui existe déjà. Nous la portons au grand jour où elle peut être vue et traitée. De même qu’un furoncle ne peut pas être soigné tant qu’il est caché, mais qu’il doit être ouvert dans toute sa laideur suppurante aux remèdes naturels de l’air et de la lumière, de même l’injustice doit être exposée – avec toute la tension qu’elle crée – à la lumière de la conscience humaine et à l’air de l’opinion nationale avant de pouvoir être guérie.

Dans votre déclaration vous affirmez que nos actions, bien que pacifiques, sont condamnables parce qu’elles amènent la violence. Mais cette affirmation est-elle logique ? Cela ne revient-il pas à condamner un homme volé parce que le fait qu’il possédait de l’argent a amené le vol ? Cela ne revient-il pas à condamner Socrate parce que son indéfectible attachement à la vérité et ses recherches philosophiques ont amené l’action au cours de laquelle la populace mal guidée lui fit boire la ciguë ? Cela ne revient-il pas à condamner Jésus parce que sa conscience divine et son incessante soumission à la volonté de Dieu ont amené l’acte mauvais de la crucifixion ? Nous devons finir par voir que, ainsi que les cours fédérales l’ont constamment affirmé, il est mauvais de demander à un homme de mettre un terme à ses efforts pour obtenir ses droits constitutionnels sous prétexte que sa recherche peut amener la violence. La société doit protéger le volé et punir le voleur.

[Réunion stratégique avec Martin Luther King.
A gauche, Fred Shuttlesworth, leader de l’Alabama Christian Movement for Human Rights
Crédit : Stanford University Libraries]

J’avais également espéré que le blanc modéré rejetterait le mythe du temps opportun. Je viens de recevoir une lettre d’un frère blanc du Texas. Il écrit : « Tous les chrétiens savent que les gens de couleur recevront un jour des droits égaux, mais il est possible que vous soyez trop religieusement pressé. Il a fallu 2.000 ans au christianisme pour faire ce qu’il a fait. Il faut du temps aux enseignements du Christ pour venir à la terre. » Une telle attitude vient d’une conception tragiquement erronée du temps, d’une notion étrangement irrationnelle qu’il y a dans le flux même du temps quelque chose qui guérira inévitablement tous les maux. En fait, le temps en lui-même est neutre ; il peut être employé soit de manière destructive, soit de manière constructive. Je pense de plus en plus que les gens de mauvaise volonté ont employé le temps beaucoup plus efficacement que les gens de bonne volonté. Cette génération aura à se repentir de la haine, en paroles et en action, des mauvais, mais aussi du terrible silence des bons. Le progrès humain ne roule jamais sur les roues de l’inévitable ; il avance par les efforts incessants des hommes, et sans ce dur labeur, le temps même devient l’allié des forces de la stagnation sociale. Nous devons employer le temps d’une manière créatrice, en sachant qu’il est toujours temps de faire ce qui est bien. Maintenant est venu le moment de rendre réelle la promesse de la démocratie et de transformer notre prometteuse élégie nationale en un psaume créateur de fraternité. Maintenant est venu le temps d’élever notre politique nationale du sable mouvant de l’injustice raciale au roc inébranlable de la dignité humaine.

VII

Vous dites de notre activité à Birmingham qu’elle est extrémiste. Au début, j’étais plutôt déçu que mes amis pasteurs considèrent mes efforts non-violents comme ceux d’un extrémiste. Je commençai par penser que je me tenais au milieu, entre deux forces opposées dans la communauté noire. L’une est la force de la satisfaction, composée des noirs qui, à la suite d’années d’oppression, sont si complètement dénués du respect de soi et du sens d’être quelqu’un qu’ils se sont adaptés, à la ségrégation, et aussi de quelques noirs de la classe moyenne qui, parce qu’ils ont quelque degré d’instruction, la sécurité économique et parce qu’ils profitent de quelque manière de la ségrégation, sont devenu inconsciemment insensibles aux problèmes des masses. L’autre force est celle de l’amertume et de la haine et elle est en grand péril de prêcher la violence. Elle s’exprime dans les différents groupes nationalistes noirs qui surgissent à travers la nation et dont le plus grand et le mieux connu est celui d’Elijah Muhammad. Nourri par la frustration des noirs et l ‘existence continuelle de la discrimination raciale, ce mouvement est constitué de gens qui ont perdu leur foi en l’Amérique, qui ont absolument répudié le christianisme et sont parvenus à la conclusion que le blanc est un « démon » incorrigible.

J’ai essayé de me tenir entre ces deux forces, disant que nous n’avions à copier ni le « ne-rien-faire » des satisfaits, ni la haine des nationalistes noirs. Car il y a l a voie meilleure de l’amour et de la protestation non-violence. Je rends grâces à Dieu, qu’à travers l’Eglise noire, la voie de la non-violence soit devenue partie intégrante de notre combat.

Si cette philosophie n ‘avait pas émergé, combien de villes du Sud seraient maintenant, j ‘en suis persuadé, ruisselantes de sang. Et je suis de plus en plus convaincu que si nos frères blancs répudient comme « trublions » et « agitateurs de l ‘extérieur » ceux d’entre nous qui emploient l’action directe non-violente et s’ils refusent d’aider nos efforts non-violents, des millions de noirs poussés par la frustration et le désespoir chercheront la consolation et la sécurité dans les idéologies nationalistes noires – évolution qui conduira inévitablement à un effrayant cauchemar racial.

VIII

Les opprimés ne peuvent pas rester indéfiniment opprimés. Le goût de la liberté fini t toujours par se manifester, et c’est ce qui est arrivé an noir américain. Quelque chose en lui lui a rappelé son droit de naissance à l a liberté, et quelque chose au dehors de lui, lui a rappelé que ce droit peut être conquis. Consciemment ou inconsciemment, il a été pris parle Zeitgeist, et avec ses frères noirs d’Afrique, ses frères bruns ou jaunes d’Asie, d’Amérique du Sud ou des Caraïbes, le noir américain avance, avec un sentiment de grande urgence, vers la terre promise de la justice raciale. Celui qui comprend ce besoin vital qui a envahi la communauté noire comprend immédiatement pourquoi il y a des manifestations publiques. Le noir a d’innombrables ressentiments refoulés et frustrations latentes et il doit les libérer . . . Aussi, laissez-le marcher ; laissez-le faire ses prières et ses pèlerinages à l’hôtel de ville ; laissez-lui faire ses promenades de la liberté – et essayez de comprendre pourquoi il doit faire cela. Si ses émotions réprimées ne sont pas exprimées de manière non-violente, elles cherchent une expression dans la violence ; ce n’est pas une menace de ma part mais un fait historique. Je n’ai pas dit aux gens : « Débarrassez-vous de votre mécontentement. » J’ai essayé de dire que ce mécontentement, sain et normal, peut être canalisé dans les voies fécondes de la non-violence. Et voilà que cette méthode est qualifiée d’extrémiste.

[Martin Luther King n’en était pas à sa première arrestation.
La première fois c’était à Montgomery, en 1958, pendant le célèbre boycott des bus entammé par Rosa Parks.
Crédit : Wikicommons]

Mais si j’ai été dès l’abord déçu d’être catalogué comme extrémiste, en continuant de réfléchir à ce sujet j’ai progressivement trouvé quelque satisfaction dans cette étiquette. Est-ce que Jésus n’était pas un extrémiste · de l’amour : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous méprisent et vous persécutent. » Est-ce que Amos n’était pas un extrémiste de la justice : « Laissez la justice couler comme les eaux et la droiture comme un fleuve intarissable. » Est-ce que Paul n’était pas un extrémiste pour l’évangile du Christ : « Je porte dans mon corps les marques du Seigneur Jésus. » Est-ce que Martin Luther n’était pas un extrémiste : « Ici je suis ; je ne peux rien faire d’autre, aussi que Dieu me vienne en aide. » Et John Bunyan : « Je resterai en prison jusqu’à la fin de mes jours plutôt que de sacrifier ma conscience. » Et Abraham Lincoln : « Cette nation ne peut survivre à moitié esclave, à moitié libre. » Et Thomas Jefferson : « Nous tenons ces vérités pour évidentes que tous les hommes sont créés égaux … » Aussi la question n’est pas : serons-nous des extrémistes ? mais : quel genre d’extrémistes serons-nous ? Serons-nous des extrémistes pour la haine ou pour l’amour ? Serons-nous des extrémistes pour la conservation de l’injustice ou pour l’expression- de la justice ? Peut-être que les Etats du Sud, la nation et le monde ont un besoin tragique d’extrémistes créateurs.

J’avais espéré que le blanc modéré verrait ce besoin. Peut-être étais-je trop optimiste ; peut-être attendais-je trop. Je pense que j’aurais dû réaliser que peu de membres de la race des oppresseurs peuvent comprendre les profonds gémissements, les désirs passionnés de la race opprimée, et encore moins peuvent avoir la vision que-l’injustice doit être déracinée par une action forte, durable et déterminée. Je suis reconnaissant cependant aux quelques frères blancs qui ont compris le sens de cette révolution sociale et qui s’y sont engagés. Ils sont encore bien trop rares en quantité mais grands en qualité. Quelques-uns comme Ralph McGill, Lillian Smith, Harry Golden et James McBride Dabbs ont écrit sur notre lutte en termes éloquents et prophétiques. D’autres ont marché avec nous dans les rues sans nom du Sud. Ils ont langui dans la saleté, les prisons infestées de parasites, ils ont souffert les insultes et les brutalités des policiers qui les considéraient, comme de « sales amoureux des nègres ». A la différence de leurs frères et de leurs sœurs modérées, ils ont reconnu l’urgence du moment et senti le besoin d’antidotes puissants en « action » pour combattre le mal de la ségrégation.

IX

Je voudrais également noter une autre de mes plus grandes déceptions. Bien qu’il y ait quelques exceptions notables, j’ai été déçu par l’Eglise blanche et par ses chefs. Je ne dis pas cela comme ces critiques négatifs qui trouvent toujours à dire du mal de l’Eglise… Je dis cela en tant que ministre de l’Evangile qui aime l’Eglise ; qui a été nourri dans son sein ; qui a été soutenu par ses bénédictions spirituelles et qui lui restera fidèle aussi longtemps que se déroulera le fil de la vie. Lorsque j’ai été soudainement catapulté chef de la protestation des autobus à Montgomery, Alabama, il y a quelques années, j’ai pensé que nous serions aidés par l’Eglise blanche. Je croyais que les pasteurs blancs, les prêtres et les rabbins du Sud seraient parmi nos meilleurs alliés. Au lieu de cela, quelques-uns ont été des adversaires directs, refusant de comprendre le mouvement de liberté et discréditant ses chefs ; un trop grand nombre d’autres ont été plus prudents que courageux et sont restés dans le silence et la sécurité, derrière leurs fenêtres aux vitres colorées.

Malgré ces rêves brisés, je vins à Birmingham dans l’espoir que les chefs religieux blancs de cette communauté verraient la justice de notre cause et, dans un profond souci de morale, serviraient de canal pour que nos doléances puissent atteindre les autorités. Mais cette fois encore j’ai été déçu.

La marche du “Good Friday”, à l’issue de laquelle Martin Luther King fut arrêté.
Crédit : Birmingham Public Library Archives]

J’ai entendu de nombreux chefs religieux du Sud prêcher à leurs fidèles d’obtempérer aux décisions de déségrégation parce que c’était la loi, mais j’aurais aimé entendre les pasteurs blancs déclarer : « Obéissez à ce décret parce que l’intégration est moralement bonne et parce que le noir est votre frère. » Devant des injustices flagrantes infligées à des noirs, j’ai vu des ecclésiastiques blancs se tenir sur le côté et murmurer de pieuses paroles hors de propos ou d’hypocrites trivialités. Au milieu d’un combat puissant pour délivrer notre patrie de l’injustice sociale et économique, j’ai entendu de nombreux pasteurs dire : « Ce sont là des questions sociales avec lesquelles l’Evangile n’a en réalité rien à faire », et j’ai vu bien Eglises s’appliquer à une religion de l’autre monde qui ait une étrange et peu biblique distinction entre le corps et « entre le sacré et le profane.

Nous avançons vers la fin du XXe siècle avec une communauté religieuse tout à fait adaptée au statu quo. A la remorque d’autres communautés, elle n’est pas un phare qui montré aux hommes les plus hauts degrés de la justice.

X

J’ai traversé en long et en large l’Alabama, le Mississipi et les autres Etats du Sud. Dans les jours étouffants de l’été et les matins frais de l’automne, j’ai regardé les belles églises du Sud, leurs clochers élevés vers le ciel, les imposants bâtiments d’éducation religieuse. Encore et encore je me suis demandé : « Quels types de gens adorent ici ? Quel est leur Dieu ? Où étaient leurs voix quand des lèvres du gouverneur Barnett tombaient des mots de refus ? Où étaient-ils quand le gouverneur Wallace sonnait le clairon du défi et de la haine ? Où étaient leurs encouragements quand des noirs, hommes et femmes, meurtris et fatigués décidaient de s’élever des sombres cachots de la satisfaction jusqu’aux brillantes hauteurs de la protestation créatrice ? »

Oui, ces questions sont encore dans mon esprit. Profondément déçu, j’ai pleuré sur la mollesse de l’Eglise. Mais soyez assuré que mes larmes ont été des larmes d’amour. Il ne peut y avoir de profonde déception là où il n’y a pas un profond amour. Oui, j’aime l’Eglise. Comment pourrais-je faire autrement ? Je suis – situation assez rare – fils, petit-fils et arrière-petit-fils de prédicateurs. Oui, je vois l’Eglise comme le corps du Christ. Mais, combien avons-nous flétri et blessé ce corps par la négligence sociale et la peur d’être non conformistes.

Il y eut un temps où l’Eglise était très puissante – le temps où les premiers chrétiens se réjouissaient d’être jugés capables de souffrir pour leur foi. En ces jours-là, l’Eglise n’était pas seulement un thermomètre qui enregistrait les idées et les principes de l’opinion publique ; c’était un thermostat qui transformait les mœurs de la société. Chaque fois que les premiers chrétiens entraient dans une ville, les autorités cherchaient immédiatement à les inculper sous le prétexte qu’ils étaient des « perturbateurs de l’ordre » et des « agitateurs de l’extérieur ». Mais les chrétiens poursuivaient leur œuvre dans la conviction qu’ils étaient une « colonie du Ciel », vouée à obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Petits par le nombre, ils étaient grands par l’engagement. Par leurs efforts et leur exemple, ils mirent un terme à d’anciens maux tels que l’infanticide et le combat de gladiateurs.

XI

Les choses sont différentes maintenant. L’Eglise contemporaine trop souvent est une voix faible, sans efficacité, rendant un son incertain. Trop souvent elle est le grand défenseur du statu quo. Loin d’être troublée par la présence de l’Eglise, ‘autorité de la communauté moyenne est renforcée par l’approbation silencieuse – et souvent même explicite – des choses telles qu’elles sont.

Mais le jugement de Dieu est sur l’Eglise comme jamais auparavant. Si l’Eglise d’aujourd’hui ne reconquiert pas l’esprit de sacrifice de la première Eglise, elle perdra son authenticité, elle perdra la fidélité de millions d’hommes et sera rejetée comme un club mondain inutile et sans signification pour le XXe siècle. Chaque jour je rencontre des jeunes dont la déception du sujet de l’Eglise s’est changée en dégoût pur et simple.

[Le 15 septembre 1963, le Ku Klux Klan lance une bombe dans l’une des églises afro-américaines de Birmingham.
Le pays entier est sous le choc. C’est un tournant dans le mouvement des droits civiques, qui mène à l’adoption
du Civil Rights Act en 1964.
Crédit : Birmingham Public Library Archives]

Peut-être encore une fois ai-je été trop optimiste. La religion organisée est-elle trop inextricablement liée à l’ordre établi pour sauver notre pays et le monde ? Peut-être dois-je tourner ma foi vers l’Eglise spirituelle intérieure, l’Eglise dans l’Eglise, la véritable ecclésia, espoir du monde ? Mais encore suis-je reconnaissant à Dieu que quelques nobles âmes sorties des rangs de la religion organisée aient brisé les chaînes paralysantes du conformisme et se soient jointes à nous comme alliés actifs dans la lutte pour la liberté. Elles ont abandonné la sécurité de leurs paroisses et ont parcouru avec nous les rues d’Albany en Géorgie. Elles ont parcouru les autoroutes du Sud dans ces torturantes marches de la liberté. Oui, elles sont venues en prison avec nous. Quelques-unes ont été jetées hors de leurs églises, ont perdu l’appui de leurs évêques et de leurs collègues. Mais elles ont agi dans la confiance que le bien vaincu est plus fort que le mal triomphant. Leur témoignage a été le sel spirituel qui a sauvegardé le sens véritable de l’Evangile en ces temps troublés. Elles ont taillé un tunnel d’espoir à travers la montagne sombre de la déception. J’espère que l’Eglise entière relèvera le défi de cette heure décisive. Même si l’Eglise ne vient pas à l’aide de la justice, je ne désespère pas de l’avenir. Je n’ai aucune crainte quant à l’issue de notre lutte à Birmingham, même si nos motifs sont aujourd’hui mal compris. Nous atteindrons le but, qui est la liberté, à Birmingham et dans le pays tout entier, parce que le but de l’Amérique est la liberté. Si insultés, méprisés que nous soyons, notre destin est lié à celui de l’Amérique. Avant le débarquement des pèlerins à Plymouth, nous étions ici. Nous étions ici avant que la plume de Jefferson traçât sur les pages d’histoire les mots puissants de la Déclaration d’Indépendance. Pendant plus de deux siècles, nos ancêtres ont travaillé dans ce pays sans rémunération ; ils firent le coton roi ; ils construisirent les maisons de leurs maîtres en supportant une lourde injustice et une honteuse humiliation – et cependant grâce à une insondable vitalité, ils continuèrent à prospérer et à se développer. Si les inexprimables cruautés de l’esclavage n’ont pas pu nous arrêter, l’opposition que nous affrontons maintenant échouera sûrement. Nous gagnerons notre liberté parce que l’héritage sacré de notre pays et l’éternelle volonté de Dieu sont incorporés dans nos demandes que l’écho répète.

XII

Avant de conclure, je me sens obligé de mentionner un autre point de votre déclaration qui m’a troublé profondément. Vous avez chaudement félicité la police de Birmingham pour avoir « maintenu l’ordre » et « évité la violence ». Je doute que vous auriez aussi chaudement félicité la police si vous aviez vu ses chiens furieux planter leurs crocs dans la chair de six noirs non-violents désarmés. Je doute que vous auriez aussi vivement félicité les policiers si vous aviez pu observer le traitement odieux et inhumain qu’ils ont infligé aux noirs ici même, dans la prison de la ville ; si vous les aviez vus bousculer et insulter les vieilles femmes et les jeunes filles noires ; si vous les aviez vus gifler et frapper les vieux noirs et les jeunes garçons ; si vous les aviez vus, comme ils le firent à deux reprises, refuser de nous donner de la nourriture, parce que nous désirions chanter les grâces ensemble. Je ne peux pas me joindre à vous dans votre éloge du corps de la police de Birmingham.

Il est exact que la police a maintenu la discipline en tenant en mains les manifestants. Dans ce sens, elle s’est comportée assez « non-violemment » en public. Mais dans quel but ? Pour sauvegarder le mauvais système de la ségrégation. Au cours des dernières années, j’ai constamment prêché que la non-violence exige que les moyens employés soient aussi purs que les buts poursuivis. J’ai essayé de rendre clair qu’il est mauvais d’employer des moyens immoraux pour atteindre des buts moraux, je fais maintenant je dois affirmer qu’il est tout aussi mauvais, sinon pire, d’employer des moyens moraux pour sauvegarder des fins immorales. Mr. Connor et ses policiers ont peut-être été assez non-violents en public, de même que le Chef Pritchett à Albany, mais ils ont employé les moyens oraux de la non-violence pour maintenir une fin immorale l’injustice raciale. Comme l’a dit T.S. Eliot, il n’y a pas de plus grande trahison que de poser un acte bon pour une raison mauvaise.

XIII

J’aurais aimé que vous félicitiez les manifestants non-violents noirs de Birmingham pour leur courage extrême, leur acceptation de la souffrance, et leurs discipline étonnante au milieu de grandes provocations. Un jour, le Sud reconnaîtra ses vrais héros. Ce seront les James Meredith, faisant face avec un noble sens du but poursuivi aux foules goguenardes et hostiles et à la déchirante solitude qui caractérise la vie de pionnier. Ce seront les vieilles femmes noires, opprimées, fatiguées, symbolisées par cette vieille noire de 72 ans, à Montgomery qui se leva avec dignité et en même temps que son peuple décida de ne plus emprunter les autobus ségrégés et qui répondit avec une profondeur peu grammaticale à quelqu’un qui s’enquérait à son sujet : « Mes pieds « est » fatigués, mais mon âme est en paix. » Ce seront les jeunes élèves des lycées et collèges, les jeunes pasteurs de l’Evangile et une foule de leurs aînés s’asseyant courageusement aux comptoirs des restaurants et acceptant d’aller en prison « pour raisons de conscience ». Un jour, le Sud saura que, lorsque ces enfants déshérités de Dieu s’asseyaient aux comptoirs des restaurants, ils combattaient, en réalité, pour ce qu’il y a de meilleur dans le rêve américain et pour les valeurs les plus sacrées de notre héritage judéo-chrétien, ramenant par cela même notre patrie à ces grandes sources de la démocratie qui furent creusées profond par les pères fondateurs dans la rédaction de la Constitution et de la Déclaration d’indépendance.

[Crédit : Woubishet Z. Taffese]

Je n’ai jamais auparavant écrit une lettre aussi longue. Je puis vous assurer qu’elle eût été beaucoup plus courte si je l’avais écrite sur un bureau commode, mais lorsqu’on est seul pendant des jours dans une étroite cellule, que peut-on faire d’autre qu’écrire de longues lettres, penser de longues pensées et prier de longues prières ?

Si j’ai dit dans cette lettre des paroles qui dépassent la vérité ou marquent une impatience peu raisonnable, je vous prie de me pardonner. Si j’ai dit des paroles qui soient au-dessous de la vérité et indiquent de ma part une patience qui me laisse adhérer à quoi que ce soit d’inférieur à la fraternité, je prie Dieu de me pardonner.

J’espère que cette lettre vous trouvera forts dans la foi. J’espère aussi que les circonstances me permettront bientôt de rencontrer chacun de vous, non en tant qu’intégrationniste ou leader des droits civiques mais en tant que camarade pasteur et frère dans le Christ. Espérons tous que les nuages du préjugé racial se dissiperont bientôt, que le brouillard épais de l’incompréhension se lèvera de nos communautés transies de peur et, qu’un jour pas trop éloigné, les étoiles radieuses de l’amour et de la fraternité brilleront sur notre grand pays de toute leur scintillante beauté.

Pour aller plus loin

Le mouvement des droits civiques fait l’objet de
plusieurs ressources sur Organisez-vous !

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Article de fond : 

BAyard rustin, le mentor
de martin luther king

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