Comment faire tomber un dictateur

quand on est seul, tout petit et sans armes

Srdja Popovic

Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit, et sans armes, l’un des textes les plus diffusés par les révolutionnaires partout dans le monde, est un livre de Srđa Popović et Matthew Miller qui explique comment utiliser la stratégie et l’humour pour gagner nos luttes. Le livre est conçu comme un manuel avec neuf principes, qui vont de comment s’attaquer aux piliers du pouvoir, à comment retourner l’oppression contre elle-même, en passant par comment utiliser l’humour dans les mobilisations. Ces principes sont illustrés en utilisant des exemples de mouvements sociaux à travers le monde, comme la campagne victorieuse de Harvey Milk (premier homosexuel à être élu en Californie), le mouvement non violent décolonial de Gandhi, et les tactiques créatives des activistes Syriens pour mettre pression contre le régime de Bachar El-Assad. 

Srđa Popović a écrit Comment faire tomber un dictateur du point de vue de sa propre expérience en tant qu’architecte des révolutions à travers le monde. Originaire de Belgrade (en Serbie), Popović a co-construit le mouvement non-violent Otpor, qui a renversé le régime de Slobodan Milošević en 2000. Depuis, Popović est devenu l’un des stratèges non-violents les plus connus au monde, aidant à élaborer des tactiques pour les soulèvements en Ukraine, en Géorgie et au Liban. 

 

FICHE DE LECTURE

Par Clara Houin | Septembre 2023

Vous aimez nos contenus ? Pourquoi ne pas vous y abonner ?

Contexte

Srdja Popovic est né en Serbie, dans les années 70’, à l’ère de la fin des « Trente Glorieuses » de la Guerre du Vietnam, de la quatrième guerre israélo-arabe, des chocs pétroliers, et de nombreux mouvements sociaux pour la liberté sexuelle en Europe.

Il est adolescent quand, en 1989, Slobodan Milošević, (fondateur du parti socialiste de Serbie), devient président. Dans un contexte d’implosion de la Yougoslavie, Milošević ravive les sentiments nationalistes serbes et change peu à peu les lois pour s’octroyer de plus en plus de pouvoir. Ce tournant va conduire la Serbie à perpétrer un génocide (notamment contre les albanais) au cœur de l’Europe avec deux guerres successives, (en 1991 contre la Croatie et en mars 1992 contre la Bosnie-Herzégovine) et un enchaînement de massacres (Srebrenica en juillet 1995 et au Kosovo de 1998 à 1999).

Face à ces changements brutaux, Popovic qui s’auto-décrivait  comme « guitariste/bassiste belgradois hypercool et sans conscience politique », va devenir militant et contribue à lancer, en 1998, un mouvement politique non-violent visant à renverser Milošević. Ce mouvement, nommé Otpor! (qui signifie “résistance” en serbe), contribue en 2000 à précipiter la chute de la dictature, non sans l’aide de formateurs étatsuniens spécialisés dans les techniques de résistance non-violente. Fort de cette expérience, Popovic va devenir une personne ressource pour les révolutions du XXIème siècle, en formant à son tour des révolutionnaires de la Birmanie à l’Egypte, en passant par la Georgie, le Liban, la Syrie ou encore l’Ukraine.

Srdja Popovic

Synthèse

Cet ouvrage s’adresse aux révolutionnaires « ordinaires », en quête de changement positifs pour leur quartier, leur pays ou leur planète. A travers les coulisses des dernières révolutions et mouvements non-violents du XXIème siècle, Srdja Popovic donne à ressentir les victoires et les échecs des mouvements révolutionnaires, et propose des leçons pour les militant·es qui souhaitent construire des mouvements non-violents. Plus que des récits de lutte, il ouvre également le champ des révolutions possibles en expliquant comment renverser le pouvoir des dictateurs !

Chaque chapitre est à la fois : 

  • Un récit autobiographique (Popovic fait le récit d’un moment où il a pu contribuer à former les révolutionnaires d’un pays en dictature, comme la Syrie ou l’Egypte)
  • Une série d’anecdotes politiques (comme la première campagne électorale de Harvey Milk)
  • Une série d’outils et de leçons concrètes pour les militant·es non-violent·es

À défaut de prendre les armes, armez-vous donc d’humour, et suivez le guide !

Cet article de l'Université Populaire des Luttes
Est en accès libre car il est entièrement financé par vos contributions !

Les grands principes de la prise du “pouvoir du peuple”

Toutes les luttes sont uniques, et ont leurs contextes propres. Mais malgré tout, les principes des luttes non violentes sont applicables par tous·tes dans n’importe quel contexte, il suffit juste d’en adapter les moyens. Quelle que soit l’ampleur de l’oppression, de la violence ou de l’apathie, construire un mouvement qui gagne nécessite de prendre conscience que c’est possible et d’y croire.

Le premier pas pour construire un mouvement qui gagne consiste à se débarrasser de l’idée que tout ce qui arrive ailleurs ne pourra jamais être repris chez soi. Cette idée repose sur deux présupposés – l’un juste et l’autre faux. Le premier, qui est juste, est que chaque endroit du monde est différent et que le mouvement non violent du pays A ne peut pas faire l’objet d’un simple copier-coller pour le pays B. Même dans les meilleurs moments , je n’aurais pas pu convaincre ne serait-ce qu’une centaine de Serbes de défiler au Caire avec Mohammed et son mouvement du 6 Avril pour la démocratie. De même, je ne pourrais jamais convaincre une femme saoudienne de reprendre les techniques des Femen en Ukraine et de montrer ses seins lors d’un meeting pour l’égalité des sexes à Riyad. Or, si le premier présupposé dans le « ça ne peut pas se passer chez nous » est valable, le second – l’idée qu’il n’y a absolument aucun moyen pour qu’un mouvement non violent réussisse dans votre pays – est rigoureusement faux. Les principes qui président à toutes les campagnes non violentes, qu’il s’agisse de celle de Gandhi ou de la révolution serbe, sont universels. Ils peuvent fonctionner dans tous les pays, dans toutes les villes, dans toutes les communautés et dans toutes les universités.

Chapitre 1

La réussite d’un mouvement va dépendre des batailles qu’il choisit de mener. Pour gagner il faut se fixer des petits objectifs restreints, pertinents et accessibles au plus grand nombre.

Dans ma jeunesse, quand tout le monde courait dans Belgrade en jouant au chat et à la souris avec les sbires de Milosevic, nous avons passé beaucoup de temps à réfléchir pour savoir quelles petites batailles nous pouvions gagner et quelles batailles ne seraient qu’une perte de temps et un gaspillage d’enthousiasme. Pour certains d’entre nous, l’idée de choisir des batailles faciles pour commencer apparaissait comme un abandon de nos principes au profit de victoires bas de gamme et sans intérêt. D’autres prenaient l’idée à son extrême opposé, soutenant que toute bataille qu’ils choisissaient était, par définition, une bataille qu’ils pouvaient gagner. Mais aucune de ces positions n’est totalement correcte. Commencez par supposer que la plupart des gens s’en fichent, sont dépourvus de motivation, apathiques ou carrément hostiles. Puis, prenez une feuille de papier – une serviette de bistrot fera l’affaire – et tracez une ligne. Placez-vous d’un côté de cette ligne. Essayez de penser aux gens qui pourraient faire front commun avec vous. Quel que soit votre engagement à une cause, si le résultat se limite à une poignée de personnes, faites une boulette de votre feuille de papier et recommencez. Quand vous avez réussi à vous placer, avec vos amis, et à peu près le reste du monde, d’un côté de la ligne, en ne laissant en gros qu’une poignée de salauds de l’autre, c’est gagné.

Chapitre 2

 

La lutte d’un mouvement n’est qu’une première étape, il faut anticiper la victoire et se doter d’une « vision pour demain » capable de prendre en compte les besoins et de fédérer largement.

“Si l’expression « vision pour demain » évoque un peu une présentation PowerPoint dans la salle de conférences d’une grande entreprise, elle n’a pas besoin d’être aussi ennuyeuse ni aussi technique. Mais pour nous, c’était une chose bien plus élémentaire et pleine de sens : nous voulions un pays normal avec de la bonne musique. Rien de plus. Nous voulions une Serbie ouverte sur le monde, comme elle l’avait été sous Tito. Nous voulions la fin des conflits ethniques, un retour à la normale, de bons rapports de voisinage et une démocratie en état de marche. Telle était la vision pour demain que proposait Otpor! pour la Serbie.”

Chapitre 3

 

« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » : Tout pouvoir a ses piliers, sans lesquels il ne peut s’exercer. Les identifier est primordial pour penser la faille, affaiblir et faire tomber le pouvoir.

Cette théorie des piliers du pouvoir a été développée par le chercheur américain Gene Sharp, le « père de la théorie de la lutte non violente ». Chaque régime, soutient Sharp, repose sur une poignée de piliers ; appliquez une pression suffisante à un pilier ou plus, et le système tout entier ne va pas tarder à s’effondrer. Selon lui, tous les leaders et tous les gouvernements, où qu’ils soient, s’appuient sur les mêmes mécanismes pour rester au pouvoir, ce qui rend leur puissance plus éphémère qu’elle n’en a l’air. Aucun pouvoir n’est jamais absolu, pas même celui d’Assad. Les dictateurs se démènent pour paraître infaillibles, pour nous faire oublier qu’ils ne sont que des hommes placés au-dessus d’autres hommes, qui dépendent du travail et de la docilité d’une masse de gens pour pouvoir se maintenir au pouvoir. L’autorité d’un dictateur vient du consentement du peuple qui lui obéit.

Chapitre 4

 

Révolution des bulldozers, 29 Septembre – 5 Octobre 2000

Utiliser l’humour comme stratégie. Le rire est universel; il peut briser la peur et l’image toute puissante d’un tyran et ainsi atteindre la légitimité du pouvoir ou encore être le point d’entrée de l’adhésion à votre mouvement.

Tout commença quand un groupe d’activistes syriens entreprit d’inscrire des slogans anti-Assad comme « Liberté » et « Assez » sur des tonnes de balles de ping-pong, qu’ils déversaient ensuite dans les rues étroites – et très pentues – de Damas. […] Les chefs des services de sécurité commencèrent à s’inquiéter. En bafouant ouvertement la loi, ces balles de ping-pong fugitives commençaient à constituer une sérieuse menace pour la sécurité de l’État. Les gens pourraient se sentir encouragés. D’autres accessoires de sport pourraient commencer à former avec eux une dangereuse coalition. Il fallait arrêter les balles de ping-pong avant qu’il ne soit trop tard. L’ordre se répandit dans la police : allez arrêter toutes les balles de ping-pong que vous pourrez trouver. Dès qu’un sac de balles anti-Assad était déversé quelque part dans Damas, les redoutables et féroces services de sécurité se ruaient sur la scène du crime. En quelques minutes, armés jusqu’aux dents, pour tout arranger, ils entreprenaient de faire la chasse à toutes les balles qu’ils pouvaient trouver. Suants et soufflants, ils écumaient la capitale, ramassant les balles une par une. Ce que la police ne semblait pas comprendre, c’était que, dans cette comédie brutale, les balles de ping-pong n’étaient que des accessoires. C’étaient eux-mêmes, les gardiens du régime, qui avaient été embauchés pour faire les clowns.

Chapitre 5

 

Comprendre l’oppression et ses mécanismes va vous permettre de mieux la retourner contre elle-même et de la faire cesser.

Que vous soyez en butte à l’administration scolaire ou que vous combattiez un dictateur brutal, renvoyer l’oppression en boomerang s’appuie sur un calcul tout simple, un calcul que même un gars comme moi, qui a failli rater son bac à cause des maths et a besoin de sa femme pour calculer le pourboire au restaurant, peut effectuer sans difficultés. Quand vous pensez au pouvoir, souvenez-vous que son exercice a un coût. Votre boulot, en tant qu’activiste, est de faire en sorte que ce coût augmente sans cesse, jusqu’à ce que votre adversaire n’arrive plus à en supporter le poids. Nul n’est omnipotent, et les gouvernants les plus puissants de la planète s’appuient sur les mêmes ressources, rares et limitées, dont nous dépendons tous. Pour agir, ils ont encore besoin de main-d’œuvre, de temps et d’argent. Exactement comme vous et moi.

Chapitre 6

 

Créer l’unité au sein de votre mouvement est déterminant : il s’agit d’avoir un message et des valeurs claires et identifiables, construire un sentiment de communauté et les éléments d’une identité commune et inclusive.

Comment, donc, assurer l’unité ? La version courte de la réponse est que c’est impossible. Vous ne pouvez pas faire grand-chose pour éviter que les êtres humains se comportent en êtres humains et trouvent par conséquent d’excellentes raisons de se battre et de se déchirer. Vous pouvez imiter le SDS et accorder à chacun une grande liberté, ou imiter les Yéménites et créer un comité aux structures très rigides, mais tôt ou tard il est certain qu’il y aura des tensions. Ce que vous pouvez faire, en revanche, c’est apprendre à partir de l’expérience des autres.

Chapitre 7

 

Élaborer une stratégie précise en partant de la victoire/situation idéale et en définissant chaque étape pour y parvenir. La planification est le seul moyen de parvenir à faire avancer le mouvement, tout en maintenant sa dynamique.

Telle est la séquence de planification inversée : je dois partir de mon objectif et revenir pas à pas en arrière. Par exemple, Bob m’a raconté qu’en Birmanie, dans les années 1990, aux jours les plus sombres de leur combat, les partisans d’Aung San Suu Kyi, qui était assignée à résidence, ne cessaient d’imaginer sa libération triomphale quinze ans plus tard. Mais ils ne se contentaient pas de l’imaginer en train d’ouvrir la porte et de sortir enfin libre. Ils réfléchissaient aussi à l’endroit où se déroulerait la fête de bienvenue, aux dignitaires qui y seraient invités, et même à la place qui leur serait assignée. Une planification aussi précise ne vous fait pas mettre la charrue avant les bœufs, mais elle vous offre une bien meilleure compréhension de ce que vous voulez réellement.

Chapitre 8

Choisir la non-violence c’est se donner plus de chance de réussir un mouvement, et c’est aussi le meilleur moyen de mettre en place un changement démocratique stable, durable et inclusif.

Mon objection à la violence, donc, n’est pas une pure question de morale, même s’il me semble évident que tous les hommes et les femmes de bonne volonté s’accorderont à dire qu’il est en général préférable de résoudre les conflits de façon pacifique. Ma plus grande objection à la violence, en réalité, tient à ce simple fait qu’elle ne marche pas, ou plutôt qu’elle ne marche pas aussi bien, loin s’en faut, que la résistance non violente.

Chapitre 9

 

Révolution des roses, Géorgie

Savoir identifier les petites victoires, prendre le temps de les déclarer (et de les savourer !), permet de se préparer aux grandes luttes à venir et d’aller au bout de ce que vous avez commencé.

Qu’il s’agisse de planifier un mouvement non violent ou de faire un swing au golf, peu de choses comptent autant que le suivi. Naturellement, empêcher les coups d’État contre-révolutionnaires, installer un gouvernement démocratique, organiser des élections libres et construire des institutions durables est beaucoup moins sexy qu’affronter un dictateur enragé ou un maire facile à tourner en dérision avec une bruyante et joyeuse manifestation dans les rues d’une grande ville. Mais les mouvements qui veulent réussir doivent avoir la patience de continuer à bosser dur, même quand les projecteurs sont déjà braqués sur la grande histoire suivante.

Chapitre 10

 

Les principes du « pouvoir du peuple » ci-dessus sont universels et ils s’appliquent à tous, où que vous soyez et quel que soit votre problème. C’est à nous toutes et tous qu’il revient d’accomplir ces changements positifs pour nous-mêmes.

Permettez-moi maintenant de venir gâcher un peu la fête : il y a une bonne et une mauvaise façon de lire ce livre. La mauvaise façon consiste à le parcourir comme un livre d’aventures arrivées à des gens courageux dans des endroits éloignés du monde, en s’imaginant être soi-même un leader héroïque et non une personne ordinaire sans grande cause à défendre. La bonne façon de le lire est de prendre les principes énoncés ici comme des principes valables pour la vie entière, et de chercher à les appliquer en toutes circonstances. Au cours de votre lecture, j’espère que vous avez réfléchi aux problèmes qui vous intéressent. Qu’ils soient énormes et concernent tout le monde, comme l’injustice sociale, ou qu’il s’agisse d’une question qui n’affecte que quelques personnes de votre voisinage, comme un excès de déjections canines dans les rues, j’espère que vous commencez à percevoir comment vous pouvez améliorer votre société par le biais de l’action non violente.

Chapitre 11

 

Révolution du cèdre, Liban

VOUS AVEZ AIMÉ CET ARTICLE
ET VOUS SOUHAITEZ ALLER PLUS LOIN ?

On a bien réfléchi et on vous propose de lire celui-ci, qui est très complémentaire.

11 idées reçues sur le community organizing

Pour mieux défaire les craintes et critiques vis-à-vis du community organizing !

COMMUNITY ORGANIZING : POURQUOI IL FAUT OUBLIER SAUL ALINSKY

Saul Alinsky, c’était intéressant. Mais nous, on est passés à autre chose.

L'Université Populaire des Luttes

Traduire, rechercher, mettre en page et faire vivre notre communauté de bénévoles permet de garder en mémoire les récits de luttes, sources inépuisables d’espoirs et d’inspirations tactiques et stratégiques.

Dans un système politique prédateur dont l’un des objectifs est de nous priver de nos repères militants historiques, les moyens de financer ce travail de mémoire sont rares.

Pour nous aider à garder cette université populaire des luttes accessible gratuitement et contribuer à renforcer nos luttes et nos solidarités, faites un don !