Initiation au community organizing

Module 4

Comment bâtir des coalitions de citoyens dans un contexte de méfiance et de division ?

Temps de lecture estimé : 15 minutes

Ce quatrième module a pour objet l’un des aspects les plus concrets du community organizing : la création de coalitions. Vous trouverez donc ci-dessous des éléments sur la façon dont on peut susciter l’engagement, le rassemblement et l’action collective de citoyens de tous horizons.

Vous êtes prêts ? C’est parti !

L’union fait la force, mais qu’est-ce qui fait l’union ?

Lorsqu’un individu souhaite s’engager dans la création d’un pouvoir collectif, il commence par interroger ceux avec qui il souhaiterait s’organiser afin d’évaluer leur motivation. Par exemple, s’il souhaite créer une association de voisinage, il frappe à la porte de ses voisins et leur demande : « Êtes-vous intéressés à l’idée de se rassembler pour avoir notre mot à dire sur la propreté de l’immeuble, l’état des ascenseurs et la réfection de la chaudière qui tombe toujours en panne ? » Il est alors certain que la plupart des personnes interrogées se montreront positives (« Oui, c’est une excellente idée »), mais qu’elles ne souhaiteront pas s’engager (« Désolé, je n’ai pas le temps »).

– Porte-à-porte pour mobiliser les habitants d’un quartier –
 
Par ailleurs, l’organisateur découvrira sûrement que certaines querelles de voisinage rendent difficile la coopération entre résidents. Par exemple, les habitants du troisième étage refuseront parfois de s’engager avec ceux du quatrième, parce ces derniers sont toujours bruyants le samedi soir. De tels obstacles sont toujours décourageants et ils finissent souvent par stopper tout effort d’organisation collective. Certes, l’union fait la force, mais les efforts préliminaires qui mènent à la création de coalitions semblent parfois si pénibles que personne ne souhaite réellement s’y atteler. En l’absence de facteurs d’unité qui contribuent à rassembler des individus d’horizons divers derrière une même cause et à motiver leur engagement, c’est en effet chose impossible que de tenter d’organiser un pouvoir collectif.

Comment alors dépasser les obstacles qui divisent les citoyens pour forger les alliances avec lesquelles ils pourront faire porter leur voix ? Voici quelques pistes proposées par le community organizing.

 

Esquisser une vision collective.

Qu’est-ce qu’une vision collective ? C’est à la fois la mobilisation d’une mythologie politique exaltante et l’esquisse d’un projet commun cohérent. Aujourd’hui galvaudé ou ignoré, ce concept occupe une place mineure dans notre vocabulaire politique. Pourtant, la vision collective d’un mouvement est le fondement de son unité et de sa réussite. Elle consiste à développer, au cœur d’un groupe humain, un espace mental collectif fait de symboles, de repères et de représentations qui encouragent les individus à penser ensemble et à s’engager simultanément dans une même aventure. Toujours sur le fil, oscillant entre l’imaginaire et le vraisemblable, cette vision collective doit être une réponse pragmatique aux problèmes concrets du quotidien, mais aussi le rêve éveillé qu’un monde meilleur et radicalement différent soit possible. En proposant une perception de l’avenir à la fois enthousiasmante et crédible, la vision collective permet d’élargir le champ des possibles et d’ainsi encourager les citoyens à s’engager dans une lutte au sein de laquelle ils puissent percevoir leur apport concret.

– Un excellent exemple de transmission d’une vision collective est
le discours “I had a dream” de Martin Luther King –

Porter un regard lucide sur les intérêts de chacun.

La vision collective n’est pas tout. Car dans les situations concrètes où des citoyens se rassemblent pour agir ensemble, ces derniers sont rarement motivés par un intérêt général impersonnel et abstrait. Au contraire, c’est souvent la satisfaction d’un intérêt particulier bien compris qui les pousse vers l’action collective. Ainsi, lorsqu’un habitant s’engage au sein de son comité de quartier, c’est qu’il y a un intérêt direct : par exemple, il souhaite s’assurer que le voisinage reste sécure, vivant et bien desservi par les transports publics. Un tel comportement n’est pas égoïste, loin s’en faut. Il est simplement plus facile et plus évident de consacrer son temps à quelque chose qui a un sens et une valeur pour nous, plutôt qu’à quelque chose qui nous semble lointain.

Dès lors, tenter de créer une coalition uniquement autour d’une vision collective abstraite est presque impossible si l’on ne prend pas aussi en compte l’intérêt particulier de ses membres. Il est important que chacun trouve son compte dans le processus d’organisation collective, et qu’en servant le bien de tous on soit aussi capable de servir le bien de chacun.

L’expérience des Coalitions de travailleurs agricoles de Californie.
 

En Mars 1962, le syndicaliste César Chavez se donne un défi hors-norme : rassembler en un syndicat unique tous les travailleurs agricoles du Sud de la Californie (plus particulièrement dans la vallée de Delano, qui comptait alors 86 villes). Pour accomplir ce travail titanesque, il est seul. Comment peut-il alors, sur un territoire aussi grand, galvaniser les travailleurs et les encourager à agir collectivement ? Il commence par voyager de ville en ville, pendant 6 mois, en laissant dans les boîtes aux lettres des habitants un simple questionnaire : une petite carte avec suffisamment de place pour le nom, l’adresse, et le salaire qu’ils pensent mériter. Sa stratégie est un succès : plus de 80 000 travailleurs agricoles lui renvoient la carte avec leurs coordonnées et le salaire pour lequel ils seraient prêts à se mobiliser. Sur certaines, les gens ont parfois gribouillé un message : « Puisse Dieu nous aider à gagner » ou « Pensez-vous que nous pouvons gagner ? » ou encore « J’aimerais en savoir plus ». Chavez monte alors dans sa voiture pour partir à la rencontre de ces quelques travailleurs qui lui ont gribouillé un message. Et de ces premières rencontres, il forme un noyau de travailleurs motivés qui fondent l’Association Nationale des Travailleurs Agricoles en Septembre 1962. Trois ans plus tard, ce syndicat déclenchera l’une des plus importantes grèves de l’histoire de la Californie, pendant laquelle 2 000 travailleurs agricoles tiendront tête aux propriétaires des champs et obtiendront une augmentation de leur salaire minimum.

– Manifestation pendant la grève des travailleurs agricoles de Californie (1965) –
 
Cet exemple illustre la façon dont l’intérêt particulier et l’intérêt général peuvent parfois se superposer au sein d’un effort d’organisation. En effet, la création d’un syndicat est en soi un effort qui sert l’intérêt général, mais elle est motivée par l’intérêt particulier des travailleurs qui y voient un progrès de leurs droits et de leurs salaires. Ainsi, plutôt que de faire des grands discours sur les valeurs et les idéaux du syndicalisme, Chavez fit directement appel à l’intérêt particulier des travailleurs, qui en se rassemblant purent développer un pouvoir conséquent et capable de représenter leur vision collective (expression de leur intérêt général).

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