Axiomes pour les organisateur·ices : commentaires croisés

par | 20/05/23

Fred Ross (1910-1992) était l’un des organisateurs les plus influents de l’histoire américaine. Parmi ces missions, il a encadré des organisateur·ices comme Cesar Chavez et Dolores Huerta, il a aidé à obtenir la libération des japonais-américains internés pendant la Seconde Guerre mondiale, et il a consacré sa vie à construire le pouvoir politique des latino-américains à travers la Californie. On dit de son travail tenace qu’il a permis le changement profond du fonctionnement de l’organisation collective et syndicale aux États-Unis.

Les sages conseils de Ross continuent d’être diffusés aujourd’hui à travers son court livret, ‘Axioms for Organizers’ (Les Axiomes pour les Organisateur·ices). Aux États-Unis, ce petit livret peut être trouvé un peu partout dans les bureaux des associations de justice écologique et sociale, il est lu par les travailleur·euses lors des réunions syndicales, et sert de boussole aux organisateur·ices quand iels ont besoin d’inspiration, d’espoir et d’orientation.

Bien que certains des axiomes décrits ci-dessous ne soient pas alignés avec les valeurs d’Organisez-vous !, ces principes directeurs s’avèrent toujours très utiles pour les personnes engagées dans la création d’organisations et de mouvements pour la justice sociale.

Axiomes pour les organisateur·rices

 Commentaires croisés sur ce texte

Zelda Bourquin

Dramaturge, comédienne

Les idées qui m’ont marqué

« Dans cette liste d’axiomes pour les organisateur·ices, l’idée qu’il est nécessaire de ressentir soi-même quelque chose pour envisager que les autres puissent le ressentir aussi, m’a semblé évident à la première lecture, mais j’ai trouvé ça important de le rappeler aussi simplement que cela. »

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Cette remarque revient à plusieurs reprises et elle me semble être d’une grande exigence : l’organisateur;ice ne peut travestir ou simuler les émotions qui le parcourent : sa capacité à fédérer, à faire agir repose sur ses mêmes émotions qui le traversent, sur ses convictions profondes. Le groupe est ainsi comme un miroir sans concession des mouvements intérieurs de celles et ceux qui en organisent l’action et l’engagement. Cela voudrait dire qu’on ne peut pas tricher quand il s’agit d’engagements tel que celui évoqué par ce texte.

Concernant les meneur·euses et organisateur·ices il n’y aurait donc pas de manipulation possible, de dissimulation envisageable des « raisons profondes » qui poussent à l’engagement.

Ces passages m’intéressent à plusieurs titres, d’abord parce qu’en tant que professionnelle du théâtre je travaille les émotions et leur place dans le collectif, dans une trajectoire de récit, et pour les comédien·nes qui en font leur capacité à émouvoir et raconter le monde. On dit d’ailleurs d’un·e comédien·ne parfois qu’iel surjoue ou joue à jouer. C’est-à-dire qu’iel serait dans un simulacre de l’émotion, et que cela nous empêcherait d’être en empathie avec son personnage.

Ensuite, parce que la place de l’émotion comme réalité pour l’organisateur·ice et non comme capacité de persuasion instrumentalisée permet de distinguer une pratique de l’engagement militant d’une pratique de la politique politicienne.

Les passages qui m’ont questionnée

« Plusieurs passages font appel à une persévérance et une détermination dont les applications me semblent extrêmement dangereuses. « Si vous ne pouvez pas joindre les gens pendant les heures normales, vous devez aller les chercher pendant les heures a-normales, jusqu’à l’extrême limite de votre ténacité et de votre tolérance. » »

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Il y a dans ce texte un « idéalisme » au sens fort du terme : au nom d’une cause, d’une valeur, on peut mettre en péril ce qui tient au respect de la vie, du temps, du libre arbitre d’autrui. En somme une application de l’adage dangereux « la fin justifie les moyens ». D’ailleurs ce texte en forme de liste, de règles cardinales de l’organisateur.rice ne laisse pas de place à la nuance, et livre par sa forme même des conclusions radicales et figées. S’en suit un processus de réification des individus faisant partie du mouvement. Ça me pose dont la question de théoriser à ce point et sous cette forme les pratiques d’organisation collective du côté des organisateur.ices.

J’ai tout de suite envie d’aller relire le Manuel pour l’Action collective de Starhawk qui me semble beaucoup plus respectueux de la vie humaine.

Ce que j’aimerais approfondir

« D’un côté j’ai été marquée par la place des émotions des organisateur.ices comme moteur dans les mobilisations collectives et de l’autre j’ai été gênée par le type de rationalisation managériale et figée qu’entraîne cette liste d’axiomes. »

« Comment donner des appuis, transmettre des savoirs hérités, des pratiques pour l’organisation collective tout en évitant l’élaboration de dogmes ? La réduction des individus à des composantes inertes d’une cause plus grande. »

Jonathan Wato

Militant autonome

Les idées qui m’ont marqué

« Vacances – L’injustice ne prend jamais de vacances.

La vie de l’organisateur.ice est une vie de défis constants, permanents et très mouvementés. L’organisateur·ice doit être toujours en train de renouveler continuellement la flamme de sa volonté et toujours être heureux·se de voir, de faire ce qu’il est en train d’accomplir. »

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Organiser demande une grande dévotion et celui qui n’est pas prêt ou capable de se concentrer chaque jour sans répit considéra cette tâche comme un fardeau et voudra probablement plus de temps pour « décompresser ».  De ce fait, si nous ne sommes pas assez heureux·ses, d’accomplir ce que nous voulons réellement nous serons probablement las du travail qui nous est demandé. Pendant ce temps , la machine de l’injustice continuera à se déployer et à s’étendre. Ceux qui maintiennent le statu quo sont généralement toujours actifs et entrain de lutter et travailler pour maintenir leurs intérêts, leurs pouvoirs afin de ne pas les perdre. Cette lutte produit des fruits tels que l’injustice. La personne qui travaille pour la justice doit être capable d’aimer, être dévote et ne jamais abandonner. Il faut toujours aller jusqu’au bout et ne pas offrir les débris de ses efforts et espérer voir une transformation sociale.

Les passages qui m’ont questionné

« L’organisation, c’est – L’organisation, c’est donner aux gens la possibilité de prendre conscience de leurs capacités et de leur potentiel »

« Bénévoles – Ne soyez jamais avide de bénévoles au point de faire leur travail à leur place, au lieu de demander qu’iels le fassent elleux-mêmes. »

J’ai été tellement marqué par ces deux passages merveilleux et qui m’ont fait me poser des questions.

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Très souvent il est difficile de faire un choix ou de discerner la qualité de ceux-ci quand nous sommes en train de travailler avec les autres en tant qu’organisateur. Il est bien connu que l’une des maximes dures de l’organisation est de laisser et de donner la possibilité à ceux qui désirent de s’organiser à le faire eux-mêmes. Cependant, dans la pratique nous sommes souvent tenté·es d’outrepasser cette démarche nécessaire à l’autonomisation du groupe.  Parce que nous sommes soumis à des facteurs tels que des urgences, situations, moments délicats, manque de ressources et personnes compétentes qui vont nous pousser à vouloir effectuer ces tâches à leurs places et se laisser dominer par l’idée qu’ils/elles pourront l’apprendre plus tard. Or c’est pourtant un piège. Que faire ?

Ce que j’aimerais approfondir

« J’aimerais bien savoir comment s’autoévaluer soi-même et évaluer le travail du groupe. Le travail de l’organisateur demande un grand détachement de soi et une grande remise en question nécessaire qui lui permet d’avoir un œil neuf et objectif sur le monde. Il/elle doit savoir où il/elle va et quels sont ses possibilités, éventuels obstacles et impasses. J’aimerais donc savoir quels sont les exercices, méthodes et outils que doit avoir cette personne qui va lui permettre d’avoir une attitude plutôt conforme et un sens d’innovation. »

Hugo Feron

Militant indépendant

Les idées qui m’ont marqué

« La forme que prend ce texte me semble particulièrement adaptée à l’utilisation dans le quotidien de l’organisation car elle invite à piocher des idées et conseils en fonction des besoins spécifiques d’un moment. On peut en extraire de grands principes généraux en analysant dans sa totalité le texte ou simplement prendre chaque aphorisme pour ce qu’il dit en lui-même. Également cette forme révèle la nature fluide de la position d’organisateur·ice en explorant divers aspects de cette position, en quelques phrases on en dit beaucoup sur la difficulté de communiquer, de construire et d’ordonner ensemble dans le temps. »

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L’organisateur·ice dans ce texte n’est pas qu’une personne chargée de la structuration d’un groupe ou collectif mais est un moteur de la lutte et de la communauté. Plusieurs axiomes concernent l’espoir et la motivation, l’organisateur·ice donne de l’espoir en en ayant et crée la motivation dans le groupe par le récit de lutte. L’organisateur·ice crée de la combativité, de l’urgence, du lien.

Ce qui me semble mis en avant dans ce texte est la nature relationnelle et sociale du travail d’organizing. Sont pointés les défauts de communication par les réflexions sur les messages, l’importance de l’ancrage émotionnel par celles sur l’espoir et la motivation. En structurant des organisations et groupes militants on crée du lien social entre les individus et les groupes. « Le mouvement et l’émotion permettent de rompre la monotonie ». En affirmant ça Ross met au centre de l’organisation sur la durée la notion de joie et de mouvement, le changement constant et l’évolution à petits pas (« brique par brique »).

Les passages qui m’ont questionné

« L’absence de hiérarchisation entre les différentes affirmations pose le problème de l’interprétation. En fonction de la manière dont on lit le texte, de ce qu’on est amené à approfondir personnellement, il est facile d’interpréter le texte par des biais dangereux. Certaines phrases semblent en contradiction avec d’autres, ce qui est naturel puisque rien n’est figé est complètement rationnel dans les relations humaines mais qui peut amener à choisir dans les textes des approches sans tout prendre en compte. »

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On peut prendre comme exemple les différentes idées autour de l’engagement personnel dans la lutte. En fonction de ce qu’on prend on peut être amené à interpréter le texte comme un discours invisibilisant les facteurs environnementaux, sociaux ou culturels (« rien ne peut se substituer à la volonté ») ou qui considère que l’organisateur.ice doit se dédier à sa tâche à un point surhumain. Mais on peut se rendre compte que ces discours sont nuancés par l’accent mis sur le respect de soi-même et de chacun et la répartition des tâches.

Il est important de prendre le texte dans sa totalité car certaines affirmations qu’il contient pourraient ressembler, si on ne fait pas attention, à un discours niant l’humain alors qu’en réalité il l’affirme comme centre de l’organisation.

Ce que j’aimerais approfondir

«Bien que ce texte traite d’organizing, il laisse de côté la question pratique au profit de petits conseils et principes généraux. Il n’aborde pas le travail et la méthodologie du community organizing, ce qui me semble être une question fondamentale pour pouvoir agir. »

« Ce texte a pour qualité de relever des questions complexes et de répondre à certaines mais en laisse en suspens. Si les messages sont si difficiles à passer, comment s’assurer de la communication ? S’il est si simple de perdre des gens dans le processus, comment prévenir cela ? »

Agathe SEZANNE

Militante à Chardon, collectif MTPGI

Les idées qui m’ont marquée

« Après la lecture de ce texte, bien que troublée par certains points, j’ai ressenti une vague de motivation pour poursuivre les luttes dans lesquelles je suis inscrite.

Les phrases sont courtes, énoncées comme des vérités, les concepts sont assez simples à saisir. On retrouve finalement le style des « motivational quotes » qui rencontrent encore aujourd’hui beaucoup de succès sur les réseaux. »

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Les idées essentielles me parlent et permettent une projection en avant, s’appliquant à toutes les situations :

– il ne faut jamais abandonner,

– il faut embarquer les gens avec soi, ne pas faire pour eux, ni leur dire comment faire,

– Il faut faire les tâches maintenant, avec minutie, mais jusqu’au bout,

– il faut croire au projet et croire en soi.

C’est toujours agréable d’avoir une méthode « universelle » pour aller au bout de ses projets.

Les passages qui m’ont questionnée

« Les axiomes sont des axiomes, ils sont énoncés comme des règles immuables avec une certaine rudesse dans le propos. J’ai été quelque peu dérangée par le ton paternaliste employé et le côté assez daté du texte. »

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Je trouve notamment que la notion de soin est complètement absente de ce texte, concept pourtant aujourd’hui central dans les milieux militants. Le travail acharné est plébiscité (pas de vacances, le burn-out n’en est pas un : c’est un abandon etc.) ce qui peut provoquer un effet culpabilisant sur l’organisateur·ice qui déciderait de se ménager. On retrouve bien les idées néolibérales des années 90. L’aspect sacrificiel du rôle d’organisateur·ice est aussi présent. Il s’agit pour cette personne de n’être concentrée que sur une chose, jusqu’au bout de ses capacités et en allant au-devant des difficultés (« le choix le plus dur est souvent le bon »).

Pour finir, ce style de texte est déconnecté de tout contexte, de toute spécificité de la personne organisatrice et de la lutte dans laquelle elle est, créant cette notion d’universalité mais réduisant aussi toutes les complexités des situations de lutte.

Ce que j’aimerais approfondir

« J’aimerais contextualiser l’écriture des axiomes par Fred Ross. D’après de courtes recherches, ceux-ci ont été écrits en fin de vie, après de nombreuses années à travailler en tant qu’organisateur mais aussi à former sur le sujet. Fred Ross est un homme blanc qui a beaucoup œuvré auprès des populations racisées aux Etats-Unis. Sa position située dans un contexte et une époque influence indéniablement ces règles. Si ces axiomes devaient être réécrits aujourd’hui par une large communauté d’organisateur·ices, quels seraient-ils ? »

Léo Barès

Militant autonome

Les idées qui m’ont marqué

« Je trouve particulièrement marquant l’ensemble des passages de ce texte qui viennent peindre le rôle de facilitation – de support, de pédagogue – d’un·e organisateur·ice. Cette fonction de transmission illustre d’après moi la nécessité pour les organisations militantes et leurs membres les plus savant·es et expérimenté·es de contribuer à l’autonomisation des autres, afin qu’iels puissent opérer “consciencieusement” : en connaissance de cause et en étant souverain·es de leurs décisions. »

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  • La posture : “Questions – Quand vous êtes tenté·e d’affirmer quelque chose, posez plutôt une question.” : Ceci me rappelle la posture parfois trop affirmative qu’il m’arrive d’avoir lorsque je suis à l’aise pour m’exprimer au sujet de quelque chose avec quelqu’un.e dont j’ai l’attention. J’adhère pourtant à l’idée sous-jacente que l’organisateur.ice cherche à organiser un peu tout le temps, et qu’iel est le ou la plus efficace dans son action quand iel mène les individus à s’approprier les réponses et les outils. Mon intuition là-dessus est que leurs convictions en seront d’autant plus fortes que les personnes auront parcouru le chemin de questionnement et de réponse par elleux-même. Et pourtant, je reproduis encore un peu le schéma! Bouh nul

  • “Rappeler les choses – Rappeler les choses est l’essence même de l’organisation.” : Là, ça me rappelle le domaine de la psychologie sociale portant sur la rhétorique et son efficacité. L’imitation et la répétition seraient, à ce jour, la meilleure manière d’instituer et répandre une idée. Je pense que beaucoup d’organisations en lutte oublient de répéter et de rappeler les pratiques qui permettent à un collectif de formuler, tenir et ajuster les impératifs de collégialité et d’efficacité qu’il est amené à se donner. Ces organisations répètent souvent leurs revendications, les dénonciations des adversaires qu’elles combattent, mais ne s’attellent pas avec la même rigueur à répéter les prérequis d’une organisation apte à résister au rouleau compresseur qui se dresse en face.

  • Affects : “Atteindre les gens – Si vous ne pouvez pas joindre les gens pendant les heures normales, vous devez aller les chercher pendant les heures normales, jusqu’à l’extrême limite de votre ténacité et de votre tolérance.” : En soulignant la nécessité de s’entraîner à transgresser les normes sociales sans heurter l’audience ciblée, qu’on va chercher partout où on peut, ce propos illustre le changement de prisme dont je parlais avant. S’il s’agit de nous affranchir d’un certain nombre de normes sociales qui nous divisent, nous heurtent et nous hiérarchisent, il s’agit dès donc à présent de pointer l’ineptie de ces normes, de déployer d’autres normes, ici et maintenant, sous les yeux des sceptiques qui n’attendent que d’être convaincu.es, et d’incarner la bienveillance et la spontanéité nécessaires à une société faite de coopération.

  • “Conquérir le cœur et l’esprit – pour conquérir le cœur et l’esprit des gens, oubliez les faits et les statistiques arides ; racontez-leur les histoires qui vous ont ralliées à la cause.” : Ma réaction première en lisant ceci a été une levée de bouclier en pensant qu’on ne pouvait pas balayer d’un revers de main la nécessité d’une science rigoureuse et de démonstrations mathématiques pour défaire la rhétorique de celleux qui s’opposent à la propriété collective, qui laissent faire ou organisent la discrimination et refusent la participation démocratique directe.

    Après apaisement, j’estime plutôt que la difficulté pour les organisations et individus en lutte n’est pas tant de défaire la rhétorique de leurs adversaires que d’esquisser la réalité de ce qu’est et peut devenir une organisation sociale fondée sur l’Entraide. Or ceci est bel et bien une question d’affects, de contamination des convictions grâce aux émotions qu’elles suscitent. Il s’agit de générer massivement le désir d’aller vers l’entraide, désir qui doit contrecarrer la peur, la frustration et le désespoir qui maintiennent nos adelphies dans l’isolement et l’inertie.

    Aussi, cet extrait m’interroge sur ma propre posture et capacité à adapter le ton et le contenu politique que je cherche à transmettre à l’autre : la situation favorise-t-elle/l’interlocuteur·ice est-iel plus susceptible de réagir positivement à une discussion analytique ou la convocation d’affects? A quelles doses? Il y a là quelque chose qui relève des mêmes tactiques rhétoriques qu’utilisent les conservateur·ices et les réactionnaires (conscientiser et user des situations pour conditionner la propagation d’une idée). À la différence que ces deux parties ne parlent jamais d’émancipation, de propriété collective et de Vivant.

 

  • “Choix le plus difficile – Le choix le plus difficile est généralement le bon” : On pourrait la décliner sur de nombreux sujets; elle me renvoie à titre personnel à une incohérence que je perçois dans certaines organisations en lutte, notamment parmi celles qui formulent une théorie du changement révolutionnaire. Il s’agit, lorsqu’on s’oppose aux dominations capitalistes, patriarcales ou coloniales, de s’opposer à des faits matériels comme à des faits affectifs et réflexifs. Ces dominations font partie de l’état actuel des choses que nous percevons, elles sont le prisme par lequel nous lisons les rapports humains et les rapports du vivant. Elles sont le fruit de milliers d’années de constructions, d’accumulation, de renforcement. La réflexivité critique que nous parvenons à développer à leur sujet en l’espace d’une vie humaine est formidable, mais je suis convaincu qu’il est prétentieux de penser que le camp progressiste révolutionnaire peut se passer de la construction méthodique d’un nouvel état actuel des choses, de la consolidation d’un autre prisme par lequel percevoir les rapports du vivant. Ce travail est long, minutieux et pénible : il s’agit de ne pas céder à l’entre-soi social et la chambre à écho réflexive, de persévérer dans la quête de manières par lesquelles coopérer ou à minima coexister.

Les passages qui m’ont questionné

« Retour un peu plus sceptique sur certains passages et curieux sur d’autres.

Puritanisme? “Construire à nouveau – Ne cherchez pas à reconstruire une organisation morte ; repartez de zéro et construisez-en une nouvelle” : Quand est-ce qu’une organisation est morte? Qu’est-ce que cela implique en termes de rapports aux individus qui la composent et la possibilité de repartir de zéro? A quel moment sont-iels censé.es s’en rendre compte? Il y a pour moi dans cette idée de “repartir de 0” un glissement possible vers une définition de plus en plus contraignante de ce qu’est une organisation en état de fonctionnement qui ne me permet d’en faire un usage, et qui me fait craindre ce que les autres peuvent percevoir comme une organisation morte ou non. »

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  • “Le·a perturbateur·ice est la forme la plus basse de la vie organisationnelle” : Cette réflexion m’invite à me demander quelle est l’attitude à adopter face aux perturbateurs, notamment dans le cadre de la discussion collective (personnes qui monopolisent la parole, interrompent les autres, critiquent les idées des un.es sans formuler d’alternatives…). Certain·es perturbateur·ices sont parfois des éléments incontournables d’une mobilisation : habitant·es concerné·es, militant·es expérimenté·es et plein de ressources, figure respectée mais clivante… Je pense nécessaire que les organisations et personnes militantes continuent d’investir et de rester au fait des avancées de la psychologie et de la culture quant aux affects, pour continuer d’inventer des manières de s’adresser aux publics qui leur sont éloignés.

  • Essentialisation? “Les perdant·es – les perdant·es sont bourré·es d’alibis.” : En voilà une qui a fait réagir le déterministe en moi et les éléments de sociologie qui m’ont formé. Je lis dans cette phrase le sous-entendu qu’il y aurait une essence de perdant·e. Je ne sais pas quoi faire de cette citation car il est difficile de deviner ce que “perdant·es” recouvre! Les militant·es fatigué·es? Celleux qui n’ont pas les moyens matériels de poursuivre la lutte? Celleux qui s’en détournent parce que quelque chose d’autre de poignant se passe dans leur vie? Cette phrase sort à mon sens du cadre éthique que semble nécessiter le rôle d’organisateur·ice précédemment décrit par l’auteur.

  • “Si les organisateur·ices ne renouvellent pas leurs efforts chaque jour de leur vie, seuls les gens avares et cupides resteront actifs.”  : Je ne suis pas partisan d’une vision de l’organisateur·ice comme seul liant capable de faire tenir un groupe – cela à le goût de l’assignation d’une essence aux organisateur·ices, alors que j’estime que leur compétence leur est transmise et est transmissible. À mon sens, l’organisateur·ice découple le potentiel émancipateur de l’organisation, mais l’organisation peut exister sans ellui, sans que seules les personnes avares ou cupides ne se retrouvent à être les seules actives. Il est envisageable, cependant, que les compétences nécessaires à la mobilisation et la formation se dispersent par manque de coordination et d’avancées qui puissent nourrir l’espoir et l’effort des gens qui les ont. D’où la nécessaire réplication de toutes les compétences (y compris celle d’organisateur·ice) par la formation des membres présent·es et futur·es.

  • Injonction performative? “Ne jamais abandonner – les bon·nes organisateur·ices n’abandonnent jamais – iels laissent leurs adversaires le faire” : Petite alerte ici à la “dépendance de sentier”, à savoir le coût ou le temps investi par le passé dans une stratégie ne justifie pas de poursuivre indéfiniment cette stratégie si le coût ou le temps n’en vaut plus la peine au regard de nouveaux faits. N’est-il donc pas envisageable qu’un.e organisateur·ice puisse abandonner le fait même d’organiser un ensemble d’individus, car il se trouverait épuisé, dépassé, ou plus utile ailleurs? Si les organisateur.ices sont si nécessaires aux organisations, leur santé ne l’est-elle pas tout autant?

  • “Burn-Out – Les organisateur·ices ne font pas de burn-out, iels abandonnent et cessent d’être des organisateur·ices.” : Je suis confus par ce passage qui ressemble à une injonction performative : un.e organisateur·ice perdrait ses compétences, ses idées et ses envies d’organisation, ainsi que sa légitimité à le faire, dès lors qu’iel serait épuisé.e par une charge mentale ou physique trop grande? Pas ouf.

  • “Vacances – L’injustice ne prend jamais de vacances” : Suis pas tout à fait aligné : les systèmes par lesquels s’exercent les dominations sont des rouleaux compresseurs face aux individus isolés. La riposte doit être aussi méthodique et pérenne que les dominations le sont, et l’organisation doit permettre aux individus de prendre des vacances, et donc de mettre en place la rotation et la formation qu’elle induit.

Ce que j’aimerais approfondir

« “Travailler à moitié – Dans n’importe quel type de travail, si vous faites un travail à moitié, vous faites quand même une partie du travail ; en organisant, vous ne faites rien du tout.” Cette phrase me marque car du point de vue de la distribution des tâches dans un cadre militant et (fréquemment) antiautoritaire, le risque est que le foisonnement des idées et des personnes disponibles ait comme effet secondaire de diluer la responsabilité de la tâche dans la masse des individus disponibles pour l’accomplir. Organiser consiste alors à s’assurer qu’une méthode est définie pour identifier un besoin et le traiter. Soit l’organisateur·ice a fait son travail et s’est assuré qu’un processus serait organisé, soit il ne l’a pas fait et la responsabilité de la tâche disparaîtra dans la tragédie des communs. »

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  • Cela renvoie à une autre citation : “Peut-être – « peut-être » est un double, voire un triple « non ! »”. A savoir que lors de la délégation des tâches, si une personne dit qu’elle va peut-être prendre la responsabilité d’une tâche, il faut considérer que ça ne sera pas fait. Cette citation m’inspire aussi que les stratégies de lutte selon lesquelles la victoire dépend exclusivement de la décision d’autres acteur·ices ou organisations sont des stratégies vulnérables. Certaines victoires, bien que plus petites, doivent impérativement être construites indépendamment du bon vouloir d’autres entités.D’un point de vue plus général sur l’opposition binaire qui peut s’installer dans une lutte, on peut constater que le camp dominant est souvent très organisé (et souvent de manière hiérarchique) : il mutualise l’information, les ressources et les efforts, au service d’une cause. Organisation et hiérarchie ne sont pourtant pas à confondre. Et le chantier de l’organisation est d’autant plus grand qu’il minimise les hiérarchies, qui sont la solution de facilité.

 

  • “Brique par brique – ce n’est pas difficile d’organiser si vous le faites grain par grain, brique par brique” : J’aimerais une arborescence des briques typiques et du sens par lequel il est commode de les poser, vous avez ça? Synchronicité! Au moment où j’écris ceci, ma procrastination m’a amené aux Méthodes de travail de base et organisation populaire du Mouvement Sans Terre du Brésil, fraîchement traduit par Organisez-Vous!

  • “Les personnes qui parlent vite – Méfiez-vous des personnes qui parlent vite” : Cette phrase m’évoque la place que peut prendre le pouvoir informel au sein d’organisations qui veulent opérer dans l’horizontalité. L’organisateur·ice ellui-même est un très bon exemple de personnes qui, par voie informelle, peuvent finir par concentrer beaucoup d’influence sans que cela ne soit conscientisé de la sorte. Cette invisibilité de la distribution du pouvoir informel n’est pas anodine à mon goût, elle pose un risque majeur de non-dits et de conflictualité refoulée puis explosive.

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