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Comment les manuels scolaires éludent les récits de lutte : l’exemple des suffragettes françaises

Par Jean-Michel Knutsen | 27 Mars 2019

Jean-Michel Knutsen est organisateur. Après avoir travaillé dans le monde politique, puis enseigné la philosophie pendant plusieurs années, il a vécu trois ans au Royaume-Uni afin de se former à la méthode du community organizing. De retour en France, il a fondé Organisez-vous ! afin d’accompagner les associations, les collectifs et les syndicats dans le développement de leur pouvoir collectif.

La meilleure façon de se former à l’organisation collective, c’est tout simplement de se pencher sur des récits de lutte. Par exemple : comment les syndicats ont-ils imposé la journée de 8h au patronat ? Dans quelles conditions l’Etat s’est-il trouvé contraint de reconnaître et de soutenir les personnes en situation de handicap ? Comment les collectifs de sans-papiers ont-ils obtenu des régularisations successives ?

En analysant ces histoires concrètes, on peut en effet comprendre leurs ressorts et ainsi tenter de s’en inspirer : quel était le rapport de force initial ? Comment celui-ci a-t-il évolué ? Des actions collectives ont-elles été nécessaires ? Sous quelles formes ? Avec quelle structure ? Quels alliés ?

C’est là, dans le détail de ces luttes qui ont forgé notre Histoire, que se trouve le véritable enseignement civique et la fabrique du citoyen de demain. La République, l’Etat Providence et la Démocratie ne sont pas des créations ad hoc, pensées par des technocrates et mises en oeuvre sous la forme de « projets ». Bien au contraire, ce sont des idéaux, sans cesse menacés, dont la réalisation repose sur l’engagement de femmes et d’hommes acceptant sans relâche de prendre des risques pour le bien de tous.

Récits de victoires et récits de luttes

Or, si ces luttes sont fondamentales – à la fois pour notre imaginaire collectif et notre éducation à la résistance – , comment se fait-il que leur histoire soit à ce point confidentielle ? Certes, les récits de victoires sont légions dans le Roman National français, mais pas les récits des luttes qui sont à l’origine de ces victoires.

En effet, les victoires semblent parfois surgir de nulle part, comme étant le fruit d’un évènement inattendu ou d’une longue maturation silencieuse. La marche des femmes sur Versailles, le 5 Octobre 1789, en est un bon exemple. Ce jour-là, près de 7 000 personnes (dont une majorité de femmes) se rassemblent sur le place de Grèves pour réclamer du pain et le retour du roi à Paris. Après quelques heures, elles décident d’aller porter directement ces revendications au roi. C’est ainsi qu’une grande procession se met en route vers Versailles et campe devant le château. Le lendemain matin, le roi et sa famille sont contraints et forcés de revenir sur Paris, escortés par la foule.

Les manuels scolaires décrivent cette journée (qui fut capitale dans le déroulement de la Révolution française) comme un rassemblement spontané et chaotique. Mais ils n’évoquent pas les véritables origines de cet évènement : qui étaient ces femmes ? Etaient-elles organisées ? Pourquoi ont-elles choisi ce jour particulier pour mener cette action collective ? Quelles étaient leurs revendications politiques ? Comment celles-ci avaient-elles été formulées ?

Marche des femmes sur Versailles telle que représentée dans les manuels scolaires

Si les programmes scolaires répondaient à de telles questions, c’est notre façon de raconter l’Histoire de France qui en serait transformée. Ainsi, au lieu de présenter la marche des femmes sur Versailles comme un évènement inattendu et désorganisé, les manuels scolaires pourraient par exemple parler du rôle que la corporation des « Dames des Halles » joua dans cet évènement. En effet, la foule de femmes qui décida de marcher sur Versailles le 5 Octobre 1789 n’était pas un rassemblement d’individus épars. Car parmi les manifestantes se trouvaient de nombreuses membres de l’organisation des commerçantes des Halles, qui était très structurée et jouait un véritable rôle politique sous l’Ancien Régime. Son pouvoir était d’ailleurs tel que les « Dames des Halles » avaient l’habitude de se rendre en procession jusqu’au Palais Royal pour négocier directement avec le roi.

Présentée sous cet angle, la marche sur Versailles prend alors un tout autre sens : ce n’est pas une foule vengeresse qui s’en va chercher le roi, mais des organisations habituées à l’action collective et aux négocations, portant des revendications politiques. Ainsi raconté, l’évènement ne présente plus les femmes comme des « mères de famille », « cherchant du pain » et « débordées par leur colère » (portrait qui renforcerait les préjugés sexistes) mais plutôt comme des actrices économiques et politiques à part entière, portant des revendications cohérentes et une stratégie concertée.

Par ce simple exemple, il apparaît clairement que les programmes scolaires (et les manuels qui les illustrent) sont un enjeu majeur pour l’organisation collective, car ils peuvent offrir aux citoyens un regard sur :

  • les véritables rapports de force collectifs à l’oeuvre derrière chaque évènement historique ;
  • les efforts d’organisation qui ont mené aux progrès politiques et sociaux dont nous bénéficions aujourd’hui ;
  • la capacité des citoyens et des travailleurs à s’unir pour combattre les injustices, les discriminations et les atteintes au bien commun.

Certes, compte-tenu de l’actuel conservatisme des manuels scolaires, il peut aujourd’hui sembler utopique que ces derniers puissent un jour intégrer de véritables récits de luttes. Certains militants considèrent d’ailleurs que c’est peine perdue d’espérer voir l’Education Nationale raconter l’envers des grandes victoires qui ont fait progresser l’égalité des droits. D’après eux, seule l’éducation populaire politique indépendante peut proposer une véritable « Histoire des luttes » et décrire dans le détails la façon dont les opprimés ont pu renverser leurs oppresseurs.

Toutefois, de récents progrès dans les manuels scolaires tendent à prouver le contraire. Par exemple, les récits de victoires féministes, qui étaient encore largement ignorés il y a vingt ans, ont maintenant une place à part entière dans les programmes scolaires d’école primaire, de collège et de lycée. Et ces changements sont le résultat concret d’une patiente mobilisation, menée par des enseignant-e-s et des chercheur-euses qui questionnent la place des femmes dans l’enseignement de l’Histoire, dénoncent les stéréotypes sexistes dans les manuels scolaires, ou encore analysent la place de l’égalité homme-femme dans les manuels d’enseignement moral et civique.

Avec l’entrée des récits de victoires féministes dans les progammes scolaires, un premier pas a été accompli. Et grâce à ce changement, des générations d’enfants ont désormais accès à un pan jusque là méconnu de leur Histoire. De là à imaginer qu’un jour ces mêmes enfants auront accès aux récits de luttes et qu’ils pourront s’en inspirer pour vivre une citoyenneté active, il n’y a qu’un pas. C’est là tout l’objet de cet article qui, pour illustrer son propos, se penchera sur l’exemple de la présentation du mouvement des suffragettes françaises dans les manuels scolaires.

Suffragettes ? Quelles suffragettes ?

Savez-vous qu’il y a eu un mouvement des suffragettes en France ? Et que la lutte de ces femmes s’est étalée du début du XIXème siècle jusqu’au milieu du XXème siècle, soit pendant près de 150 ans ? C’est, sans nul doute, l’un des mouvements féministes les plus marquants de notre histoire. Et pourtant, ses principales figures, ses nombreux manifestes et ses multiples actions collectives sont aujourd’hui encore largement inconnus.

Arrêtez ici votre lecture et posez-vous sincèrement la question : êtes-vous capable de citer un seul nom de suffragette française ? Ou même l’une de leurs associations ? Ou, plus simplement encore, pouvez-vous décrire une seule des actions qu’elles ont pu mener pendant ce siècle et demi ? Pas d’inquiétudes, peu de gens le peuvent.

Certes, il existe bien des travaux de recherche sur le sujet, des actes de colloque, des ouvrages universitaires, des recensions d’archives ou même un certain nombre de biographies ici ou . Mais force est de constater que le combat des suffragettes françaises reste largement ignoré du grand public français.

Les suffragettes, s’imagine-t-on, étaient à Londres, pas à Paris. Et pour cause, les suffragettes anglaises bénéficient aujourd’hui d’une place bien plus centrale dans la culture populaire (notamment grâce à de très nombreux ouvrages sur le sujet, ainsi qu’à de récents films – ou de moins récents d’ailleurs). C’est d’autant plus étonnant lorsque l’on sait que le mouvement des suffragettes anglaises s’est structuré à Manchester en 1903 et qu’il s’est achevé à peine 15 ans plus tard (en 1918) avec leur obtention du droit de vote.

Comment se peut-il que, dans un pays pourtant prompt au nationalisme et aux références auto-centrées, un mouvement social d’envergure soit à ce point méconnu au profit de son cousinage britannique ?

[Remarque préliminaire : distinction entre suffragettes et suffragistes. Dans leur « Histoire des suffragistes radicales », les historiennes anglaises Jill Liddington & Jill Norris distinguent les « suffragettes » (le mouvement issu de la bonne société anglaise et mené par Emmeline Pankhurst) des « suffragistes » (ouvrières du Nord de l’Angleterre dont le combat était plus radical). Dans cet article, qui ne parle que du contexte français, nous n’utiliserons qu’un seul terme – suffragettes – qui est couramment utilisé pour désigner l’ensemble des femmes qui luttèrent en France depuis la Révolution Française jusqu’à 1944 pour obtenir le droit de vote pour toutes.]

Un mouvement radical aux mains des premières concernées

« La femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir également le droit de monter à la tribune. »


Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne

Si l’on parle peu des suffragettes françaises, c’est avant tout à cause des nombreux préjugés tenaces qui entachent leur réputation. En effet, ces dernières sont souvent dépeintes comme les « précieuses ridicules » de la Belle Epoque, se réunissant entre bourgeoises – avec leurs grands chapeaux – pour animer des clubs de discussion ou des petites actions sans importance.

Or, ces préjugés, qui ont clairement pour but de décrédibiliser le mouvement suffragiste en lui reprochant de manquer de radicalité, ne date pas d’hier. Les suffragettes elles-mêmes affrontèrent, tout au long de leur lutte, bon nombre d’activistes et de syndicalistes qui, non contents de maquiller leur sexisme par un discours millitant, reléguèrent toujours au second plan la question de l’émancipation des femmes.

Hubertine Auclert (qui joua un rôle clé dans le mouvement des suffragettes au tournant du XIXème siècle) est souvent prise en exemple pour décrire à quel point les militantes étaient méprisées et infantilisées par les hommes.

Placée au couvent par son frère en 1866, elle quitta la vie monacale en 1869 et hérita de son père (autrefois riche fermier), ce qui lui permit de bénéficier d’une réelle indépendance matérielle. Elle put alors s’installer à Paris, puis investir et s’engager dans les organisations et les journeaux féministes qui avaient émergé depuis le début du XIXème siècle.

D’après elle, le droit de vote était une revendication fondamentale, puisque qu’il était la clé de voûte des autres droits. Une fois les femmes électrices et éligibles, elles pourraient élire leurs représentantes qui seraient alors en position de force pour changer la loi.

Hubertine Auclert

Toutefois, cette stratégie n’était pas partagée par les hommes, bien au contraire. D’un côté, certains réformistes défendaient l’idée qu’il fallait avant tout encourager les femmes à percer dans les carrières qui ne leurs étaient pas ouvertes (par exemple le droit, la culture ou l’éducation). De l’autre, certains militants révolutionaires considéraient que le féminisme n’était qu’un combat d’arrière-garde face à la question révolutionaire et la lutte des classes : ils prétendaient ainsi qu’avec la victoire du prolétariat viendrait nécessairement l’égalité des droits et qu’il ne fallait donc pas consacrer de forces au mouvement féministe.

Aux réformistes, Hubertine Auclert répondit simplement que cela n’avait aucun sens d’encourager les femmes à emprunter de nouvelles carrières si elles y restaient toujours soumises à leurs frères, pères et maris. En effet, comment les femmes pourraient-elles être des avocates ou des chercheuses à part entière si le Code Civil les reléguait toujours au statut de « mineures à vie » ?

Aux mouvements révolutionaires, elle répondit avec fracas en montant à la tribune du Congrès Ouvrier de Marseille, en 1879 :

Si vous, prolétaires, vous voulez aussi conserver vos privilèges, les privilèges du sexe, je vous demande : quelle autorité avez-vous pour protester contre les privilèges de classe ? Que pouvez-vous répondre aux gouvernants qui vous dominent, qui vous exploitent, si vous êtes partisans de laisser dans l’espèce humaine des catégories de supérieurs et d’inférieurs ?


Hubertine Auclert, Discours du 22 octobre 1879, prononcé au IIIe congrès ouvrier (Marseille)

Tel était le difficile positionnement des suffragettes : prises en tenaille entre de soit-disants « alliés » masculins (réformistes ou révolutionnaires), les premières concernées durent s’organiser en dehors des réseaux associatifs, syndicaux et politiques – par ailleurs tous aux mains des hommes.

[Crédit : YLI / SIPA]

Des organisations méconnues

Une fois encore, il est nécessaire de chasser une idée reçue. Les suffragettes françaises étaient un véritable mouvement social, comprenant de nombreux réseaux et associations, et non pas une poignée de militantes menant ça et là quelques coups d’éclat.

Voici par exemple quelques associations de suffragettes qui se succédèrent de 1848 jusqu’à 1944 :

  • La « Voix des Femmes », journal et organisation féministe créé par Eugénie Niboyet en 1848
  • La « Ligue pour le droit des femmes », créée en 1882 par Léon Richer et dont Marguerite Durand est la présidente. (Elle mobilise à la fois des hommes et des femmes)
  • « Le Droit des Femmes », créé en 1876 par Hubertine Auclert (et qui fut rebaptisé « Le Suffrage des Femmes en 1883)
  • Le « Conseil National des Françaises », créé en 1900
  • « L’Union fraternelle des Femmes », créée en 1901 par
    Marguerite Belmant (alias Marbel)
  • La « Fédération féminine universitaire »
  • L’ « Union française pour le suffrage des femmes », créée en 1909 avec l’appui de l’hebdomadaire « La Française » : 12 000 adhérentes en 1914
  • La « Ligue nationale pour le Vote des Femmes », créée en 1914 par Judith Ducret-Mestu
  • « La Femme Nouvelle », créée en 1934 par Louise Weiss

Cette liste, loin d’être exhaustive, montre pourtant à elle seule que le combat pour le suffrage des femmes ne fut pas l’apanage de quelques militantes isolées. L’Histoire des suffragettes françaises, c’est avant tout l’Histoire de toutes ces organisations de lutte qui contribuèrent, chacune à leur manière, au combat contre la rétention du pouvoir par les élites masculines.

Malheureusement, il est ici impossible de résumer cette histoire, d’autant plus que trop peu de sources sont aujourd’hui facilement accessibles à son sujet. Certes, il existe de plus en plus d’ouvrages consacrés à l’Histoire du féminisme en général, mais le combat des suffragettes ne bénéficie pas encore d’un tel traitement.

Certaines associations, comme les Archives du Féminisme, font cependant un effort colossal pour recenser et compiler des sources, des bibliographies et des fonds d’archives. Et fort est de constater que certains monuments de l’Histoire des femmes restent encore largement méconnus ou inaccessibles, comme l’incroyable Encyclopédie du Féminisme (inachevée) d’Hélène Brion, rassemblant des centaines d’articles de presse portant sur les actions féministes du début du XXème siècle.

Hélène Brion – Fiche biographique datant de 1917

Des actions collectives ignorées

Dernière idée reçue, qu’il est important d’écarter avant de se pencher sur les manuels scolaires : les organisations de suffragettes n’étaient pas de simples clubs de discussion. Leur histoire est en effet émaillée d’inombrables et courageuses actions collectives qui eurent des répercussions partout en France. Une fois encore, il serait difficile de résumer ici la somme de ces mobilisations. Mais nous pouvons tout de même en citer quelques unes, qui accompagnèrent la montée en puissance du mouvement dans les années 1910.

1908 : L’attaque des bureaux de vote

Lors des élections municipales de Mai 1908, une cinquantaine de suffragettes – Hubertine Auclert en tête – envahissent les bureaux de vote, renversent les urnes et piétinent les bulletins de votes qui jonchent le sol.

1910 : Les canditatures interdites

Marguerite Durand, Hubertine Auclert, Madeleine Pelletier, Caroline Kauffmann, Élisabeth Renaud et Arria Ly se présentent aux élections législatives et font campagne.

Avril 1914 : Le référendum sauvage

Le 26 avril 1914, profitant des nouvelles élections législatives, une coalition d’associations féministes décide d’organiser un référendum sauvage :
«  Mesdames, Mesdemoiselles, désirez-vous voter un jour ?  » Les Parisiennes peuvent voter dans des bureaux de vote improvisés, tandis que les Provinciales peuvent participer à un scrutin par correspondance organisé par le quotidien « Le Journal ». La mobilisation qui s’ensuit est spectaculaire : les organisatrices du référendum comptabilisent 505 972 bulletins « Je désire voter » et 114 bulletins « Je ne désire pas voter ».

Comité pour le vote des femmes sous la présidence de Maria Vérone [Crédit : Maurice-Louis Branger / Roger-Viollet]

Juillet 1914 : Première grande marche

En Février 1914, les députés français rejettent un projet de loi sur le droit de vote des femmes. En réaction, plusieurs milliers de manifestantes se réunissent à Paris le 5 Juillet 1914. Elles marchent jusqu’à la statue de Condorcet, qui était l’un des seuls alliés des femmes lors de la Révolution Française.

Manifestation des suffragettes, Mme Séverine en tête du cortège [Crédit : BNF]

Cette succession d’actions directes est stoppée nette par la Mobilisation Générale et le début de la Première Guerre mondiale. Mais la lutte reprend dès 1918 avec des actions similaires.

Municipales de Montmartre, le 5 mai 1935. Les suffragettes ont créé leurs propres urnes en carton, et les électeurs-trices se pressent pour voter. [Crédit : KEYSTONE-FRANCE / HULTON ARCHIVE CREATIVE / GETTY]

Forts de ces précisions, nous pouvons maintenant nous pencher sur la façon dont le combat des suffragettes françaises, aujourd’hui encore largement méconnu, est traité à l’école.

Une lutte dépolitisée

De nos jours, le Ministère de l’Education Nationale encourage régulièrement les enseignants en Histoire Géographie à consacrer, le 8 mars de chaque année, une séance pédagogique pour présenter aux élèves les « enjeux de l’égalité des sexes ». Il propose d’ailleurs à cette occasion de s’inspirer de la trame pédagogique sur la question du droit de vote des femmes, présentée par des enseignants de l’Académie de Nantes.

Cette trame est intéressante car elle est représentative de la façon dont les luttes sociales sont souvent enseignées en France. On liste les conquêtes/victoires, puis on les place sur un axe chronologique, de telle façon à ce que leur accumulation donne l’impression d’une sorte de « Marche du Progrès. » Dès lors, la conflictualité du champ politique est absente, et le récit des luttes en elles-mêmes est « lissé » et « simplifié ». Par souci de simplicité (mais aussi de conformisme), on en gomme l’aspect chaotique (avancées et reculs) et surtout les rapports de force qui les ont animés. Enfin, on présente la lutte des femmes pour leurs droits comme un continuum international, sans replacer les luttes singulières dans leur contexte, ni expliquer la spécificité des mouvements féministes en France.

Bien entendu, cette façon d’aborder les choses n’est pas représentative du choix pédagogique de toutes les académies, loin de là. Par exemple, dans certaines académies (comme ici à Paris) on propose parfois aux enseignants de travailler sur des portraits de femmes en lutte : Hubertine Auclert, André Léo ou encore Eugénie Niboyet comme dans le document ci-dessous.

Exemple de document pédagogique sur les suffragettes [Crédit : Académie de Paris]

Là encore il s’agit d’un exemple représentatif de la façon dont un acte de révolte peut être normalisé par l’enseignement scolaire. En effet, s’il est dit que « les femmes s’engagent activement » et qu’elles portent des revendications, la façon dont cet engagement est illustré se révèle partiale. Car les rédacteurs du document font plusieurs choix qui ôtent à Eugénie Niboyet sa radicalité et en font une simple défenseuse des valeurs républicaines. Par exemple :

  • L’engagement d’Eugénie Niboyet est présenté avant tout comme un acte de dénonciation verbale par le biais de ses écrits.
  • Le journal « La Voix des Femmes » est mentionné sans son sous-titre («  Journal socialiste et politique, organe d’intérêts pour toutes les femmes  »), ce qui lui ôte sa référence au socialisme internationaliste.
  • L’expression « club politique » est très vague et ne rend pas justice à l’effort d’organisation collective des femmes qui le constituaient.
  • Il n’est pas fait référence aux actions concrètes menées par le club, dont par exemple la fameuse « Affaire George Sand » (lorsque le journal fit courir la rumeur que l’écrivaine George Sand souhaitait se présenter aux élections de 1848, et encouragea ses lectrices à voter pour elle).

Ces omissions ne sont probablement pas d’ordre volontaire, et il est sûr que, comme dans n’importe quel document pédagogique, les rédacteurs sont à la fois contraints par le temps des séances, l’ambition des programmes et leurs constantes refontes. Toutefois, conscientes ou non, le résultat de ces ommissions est le même : l’histoire des suffragettes françaises semble comme édulcorée. Est-ce également le cas dans les manuels eux-mêmes ?

Etat des lieux

Lorsque l’on feuillette les manuels scolaires en 2019, on peut croiser les suffragettes françaises à plusieurs reprises :

  • Tout d’abord dans les manuels de CM2, où le premier thème d’Histoire au programme s’intitule « Le temps de la République », et donne l’opportunité aux enseignants de mentionner les suffragettes.
  • Ensuite dans les manuels de 4ème, où le troisième thème au programme (« Société, culture et politique dans la France du XIXe siècle ») contient un item intitulé « Conditions féminines dans une société en mutation »
  • Enfin dans les manuels de 1ère, car le programme y prévoit un cours entier sur « La place des femmes dans vie politique et sociale de la France au XXème siècle »

On retrouve ici l’organisation de l’enseignement d’Histoire « en spirale » à la française, qui veut que l’on revoit des évènements et des périodes historiques sous un jour nouveau au fil de son parcours scolaire. Par ailleurs, il est nécessaire de constater qu’au lycée les programmes imposent une lecture « thématique » et non plus « chronologique » de l’Histoire ce qui, dans le cas des suffragettes, décontextualise leur lutte et la rend moins intelligible.

Et dans le détail ? Nous avons procédé à une petite étude comparative, afin de déterminer comment les manuels de trois éditeurs (Hatier, Belin et Hachette) s’emparent de ces thèmes et y introduisent – ou non – le combat des suffragettes. En voici le résultat :

  • Hatier – CM2 : Rien ; 4ème : Rien ; 1ère : Quelques documents au sein d’une double page
  • Belin – CM2 : Un paragraphe ; 4ème : Une page ; 1ère : Quelques documents au sein d’une double page
  • Hachette – CM2 : Rien ; 4ème : Rien ; 1ère : Quelques documents au sein d’une double page
Exemple du traitement de l’Histoire des suffragettes dans un manuel de 1ère. On y retrouve seulement une illustration d’action collective de 1914, face à 5 autres documents qui traitent de la question à partir de 1922.

Ainsi, force est de constater que les suffragettes françaises sont bien présentes dans les manuels scolaires. Toutefois, en se penchant de plus près sur la façon dont celles-ci sont citées, on peut s’apercevoir qu’elles gardent une place de figurantes dans le récit de leur propre victoire :

  • Peu de documents sont consacrés aux suffragettes elles-mêmes, tandis que de larges extraits de discours machistes sont présentés pour expliquer contre quelles positions elles luttaient.
  • Les frises chronologiques qui accompagnent ces documents ne contiennent presque jamais d’évènements marquants du point de vue des suffragettes elles-mêmes. Les dates présentées sont très souvent liées à la seule activité législative (1848 : suffrage universel masculin ; 1919 : droit de vote des femmes ratifié par l’Assemblé Nationale ; 1922 : Rejet de ce droit par le Sénat ; 1944 : Ordonnance qui finit par accorder ce droit).
  • Les deux Guerres mondiales occupent une place excessive dans le récit du combat des suffragettes, et il est souvent dit (ou sous-entendu) que c’est l’engagement des femmes dans la guerre, plutôt que dans l’activisme politique, qui leur a valu d’obtenir le droit de vote.

Sur ce dernier point, on peut encore lire dans certains textes pédagogiques que, par l’ordonnance de 1944, ce sont les hommes qui « donnent » ou « accordent » le droit de vote aux femmes, que ce soit en guise de « récompense » ou « reconnaissance » pour leur engagement au sein de la Résistance. Ce faisant, on dilue ainsi cent ans de lutte dans le mythe fondateur de la Vème République et on en profite au passage pour donner le beau rôle au « bon » De Gaulle.

Il ne s’agit malheureusement pas d’une caricature, et dans de trop nombreux espaces comme les manuels scolaires, on voit encore aujourd’hui s’exercer un véritable déni de victoire, qui donne l’impression d’écarter les premières concernées du récit de leur propre émancipation. Par exemple, sur le site du Secrétariat d’Etat chargé de l’Egalité entre les Femmes et les Hommes, le terme de « suffragettes » n’est pas mentionné, mais un paragraphe entier est consacré au député « Fernand Grenier, à l’origine [sic] du droit de vote des femmes ».

« La Française doit voter », téléfilm français qui réduit la question du droit de vote des femmes à… un débat d’hommes

Tant qu’à parler d’hommes, les manuels scolaires dépeignent-ils avec précision leur rôle dans le blocage systématique des projets législatifs imposant le droit de vote des femmes ? Rien n’est moins sûr. Certes, ils citent abondamment le rapport outrancier que le sénateur Alexandre Bérard – chef de fil du mouvement anti-suffragettes – écrivit en 1922. Et ils précisent également que, malgré le positionnnement de l’Assemblée Nationale pour le droit de vote des femmes dès 1919, le Sénat s’y oppose en 1922, 1925, 1932 puis 1935.

« Les mains des femmes sont-elles bien faites pour le pugilat de l’arène publique ? Plus que pour manier le bulletin de vote, les mains de femmes sont faites pour être baisées, baisées dévotement quand ce sont celles des mères, amoureusement quand ce sont celles des femmes et des fiancées : … Séduire et être mère, c’est pour cela qu’est faite la femme ».


Alexandre Bérard (Sénateur siégeant avec legroupe de la gauche démocratique radicale et radicale-socialiste ), Rapport du Sénateur sur plusieurs propositions de loi tendant à accorder aux femmes l’électorat et l’éligibilité.
(Rapport n ° 561, annexé au procès-verbal de la séance du Sénat du 3 octobre 1919).

Toutefois, ces blocages et ces prises de positions ne sont pas relatés dans le détail, ce qui peut parfois donner l’impression que ce sont d’avantage des actes individuels ou des concours de circonstances électoraux qui ont empêché les femmes d’accéder au suffrage dès 1919. Or, si les manuels scolaires proposaient une analyse des rapports de force à l’oeuvre dans le monde politique de l’entre deux-guerres, les élèves pourraient comprendre qu’un tel blocage des hommes était réfléchi, stratégique et systématique.

L’hypocrisie de la Gauche Républicaine

En Mai 1919, la Chambre des députés adopte pour la première fois une proposition de loi instaurant le droit de vote des femmes, par une écrasante majorité de 329 voix contre 95. Les suffragettes françaises sont donc en passe d’obtenir la même victoire que leurs consoeurs britanniques. Mais c’est sans compter la réaction immédiate d’Emile Combes, président de la Gauche démocratique au Sénat, qui donne aussitôt consigne aux sénateurs de son groupe (alors majoritaire), de rejeter le projet. C’est chose faite trois ans plus tard, en 1922, lorsque le Parti Radical de Gauche fait basculer le vote en ce sens, par 156 voix contre 134.

Cela n’a semble-t-il aucun sens : pourquoi les élus de Gauche, qui en Mai 1919 soutenaient le droit de vote des femmes, s’y opposent-ils en 1922 ? Pire encore : le 30 juillet 1936, alors que le Front Populaire est à son apogée, la chambre des députés (majoritairement à Gauche) se prononce à nouveau pour le droit de vote des femmes, cette fois-ci à 495 voix contre 0. Mais qu’advient-il encore ? Le Parti Radical de Gauche et ses alliés – encore majoritaire au Sénat – refuse d’inscrire le texte de loi à son ordre du jour.

Comment expliquer que le Cartel des Gauches retire d’une main ce qu’il vient d’accorder de l’autre ? Cela n’a aucun sens, à moins que l’on se penche sur les calculs des élus eux-mêmes. Ces derniers ont en effet une lecture simpliste du vote des femmes. Ces dernières, pensent-ils, sont restées « sur les genoux de l’Eglise ». En d’autres termes, les élus de Gauche craignent que les femmes soient sous l’influence des prêtres et des curés, qui les orienteraient vers des opinions conservatrices. Dans ce contexte, le calcul du Parti Radical est simple : accorder le droit de vote aux femmes, c’est immédiatement accorder la majorité aux conservateurs dans les deux chambres. Dès lors, pour faire barrage aux conservateurs, il faut empécher les femmes d’accéder au droit de vote.

« Nous sommes disposés à accorder aux femmes tout ce que leur sexe a le droit de demander, mais en dehors de la politique (…). Donner le droit de vote aux femmes, c’est l’aventure, le saut dans l’inconnu, et nous avons le devoir de ne pas nous précipiter dans cette aventure.
Ayons le courage de rester nous-mêmes. Nous avons remonté d’autres courants que le féminisme. Nous avons remonté le courant du boulangisme, le courant du nationalisme et toutes les fois que la République a été en péril c’est le Sénat qui l’a sauvée ».


Armand Calmel (Sénateur siègeant avec le groupe Radical Indépendant), Sénat, séance du 5 juillet 1932, p. 1104-1105.

Comme le Front Populaire perd de sa superbe lorsque l’on se penche sur les combines de ses artisans ! Une fois encore, Hubertine Auclert est perdante : les hommes ont préféré s’attaquer aux privilèges du capital plutôt qu’aux privilèges du sexe. Malheureusement, rien de tout cela ne se retrouve dans les manuels scolaires. Bien au contraire, les manuels préservent la gloriole du Front Populaire en mentionant le geste symbolique de Léon Blum qui, le 4 Juin 1936, nomme trois femmes sous-secrétaires d’État : Cécile Brunschvicg à l’Éducation nationale, Suzanne Lacore à la Santé publique et Irène Joliot-Curie à la Recherche scientifique.

C’est là toute l’hypocrisie de la Gauche Républicaine qui, pendant plus de 20 ans, fait mine de défendre la cause des femmes, tout en sapant méthodiquement leurs efforts. Pourquoi les manuels scolaires n’en font-ils pas état ? Car parler de simple « blocage au Sénat », sans relater la guerre d’usure des partis de Gauche contre les suffragettes, c’est donner l’impression que ces dernières n’avaient pas réellement d’adversaire, et que leur bataille était d’avantage d’ordre technique que politique.

De plus, en éclaircissant les raisons de ce blocage, il apparaît encore plus absurde de dire que “les femmes obtiennent le droit de vote en 1944 en récompense de leur engagement massif dans la Résistance.” Ce mythe de la « récompense » semble en effet complètement paradoxal, comme si en 1944 les hommes politiques avaient soudainement abandonné tout calcul et s’étaient ralliés d’eux mêmes à la cause des femmes.

La guerre des programmes

Le traitement des suffragettes françaises dans les manuels scolaires est le résultat de très nombreux choix, à la fois d’ordre politique, technique et académique. Par ailleurs, les programmes étant de plus en plus chargés et les conditions d’enseignement de plus en plus difficile, d’aucuns diront peut-être qu’il est plus urgent de sauver l’Education Nationale que de se questionner sur la pertinence de son enseignement. Toutefois, nous nous refuserons à faire de tels affirmations, car ce sont des calculs de cet ordre qui ont freiné depuis plus d’un siècle le progrès de l’égalité des sexes.

Il y a une guerre des programmes, et l’ignorer serait une faute stratégique. Certes, l’éducation populaire, telle que pratiquée aujourd’hui par des collectifs indépendants, des universités populaires ou des groupes militants, peut faire vivre l’Histoire des luttes. Mais tant que cette éducation populaire restera minoritaire et marginale, elle laissera le champ libre aux partisans du conservatisme républicain qui impriment leur marque, année après année, sur les programmes scolaires.

C’est ainsi, par exemple, que « l’enseignement civique et moral » (apparu en 2015) a consacré une conception moraliste et apolitique de la citoyenneté, préconisant l’obéissance plutôt que l’engagement politique, syndical ou associatif. Dans cette lecture aseptisée de l’Histoire et de l’engagement citoyen, les premiers concernés des grands combats historiques, telles que les suffragettes françaises, sont comme dépossédés de leurs luttes et de leurs victoires.

C’est pourtant dans le récit de ces luttes que s’enseigne le véritable engagement. Comment les premiers concernés s’étaient-ils organisés ? Dans quelles conditions ? Avec quelles revendications ? Face à quels adversaires ? Quelles actions collectives ont-ils menées ? Qu’est-ce qui a été déterminant dans leur victoire ? En passant sous silence toutes ces questions, l’enseignement scolaire n’assume pas la conflictualité du champ social ni les rapports de force qui sont constamment en jeu entre dominés et dominants. Et il oublie qu’un véritable citoyen est avant tout un militant.

C’est pourquoi, tant que les récits de luttes seront tronqués, édulcorés, ou même absents des programmes scolaires, cette opposition artificielle entre citoyen et militant perdurera. Et les quelques photos de suffragettes et de leurs grand chapeaux, qui parsèment maintenant les manuels, resteront sèches et vides de sens, comme autant d’énigmes indéchiffrables dont il nous manque encore la clé.

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