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3 pensées stoïciennes pour garder le cap dans les moments difficiles

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Par Jean-Michel Knutsen | 15 Mai 2019

Jean-Michel Knutsen est organisateur. Après avoir travaillé dans le monde politique, puis enseigné la philosophie pendant plusieurs années, il a vécu trois ans au Royaume-Uni afin de se former à la méthode du community organizing. De retour en France, il a fondé Organisez-vous ! afin d’accompagner les associations, les collectifs et les syndicats dans leur développement d’un pouvoir collectif.


Il n’y a rien de plus chaotique que la lutte. Sans cesse pris par le temps, nous sommes constamment préoccupés par les étapes à venir, les revers inattendus, les complications, les contretemps ou les désaccords. Et au beau milieu de ce tohu-bohu, il est alors parfois tentant de prendre des décisions stratégiques à la volée, sur une intuition, ou en réaction à un imprévu.

Cependant, l’urgence nous fait souvent commettre des erreurs, et il est primordial de tout mettre en oeuvre pour toujours se donner un véritable moment de réflexion, de quoi faire un pas de côté et revenir aux principes et aux valeurs qui structurent notre engagement.

C’est en ce sens que nous avions exposé, dans un précédent article, à quel point il est important de s’évaluer après une action collective. A cette occasion nous avions d’ailleurs précisé que, pour garder le cap lors des moments difficiles, il est utile de rédiger un plan de bataille ou une feuille de route avant de se lancer dans la lutte. Parce qu’écrire noir sur blanc quels sont ses principes, ses valeurs et sa stratégie d’ensemble permet ensuite, au coeur de l’action, de disposer d’un compas qui nous rappelle constamment à l’essentiel.

Reste à savoir comment rédiger cette fameuse feuille de route, et donc comment distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas. Parce que cet exercice de clarification est loin d’être une évidence. En effet, ceux qui effectuent chaque jour un travail de terrain peuvent trouver inutile d’écrire un tel document : pourquoi perdre du temps, se disent-ils, à reformuler quelque chose d’évident ?

C’est justement là que tout se joue : ce qui est évident pour soi ne l’est pas nécessairement pour les autres, et l’on peut soi-même perdre de vue ce qui au départ nous semblait pourtant si clair. Pour éviter tout conflit, incompréhension ou perte de repère, il est donc nécessaire de régulièrement s’interroger, collectivement, sur ce qui structure notre engagement et sur les objectifs que l’on se donne.

Qu’est-ce qu’un « bon objectif » ?

Force est de constater que de nombreuses actions collectives souffrent d’un objectif incertain, car soit trop large, soit trop flou. Dans de telles situations, l’absence d’un horizon stratégique précis est alors la cause de nombreuses frictions ou déceptions qui affaiblissent le groupe :

  • Si l’objectif est trop ambitieux, il provoque la frustration de ne pas pouvoir l’atteindre ;
  • Si l’objectif est trop vague, il fait naître l’impression que notre action n’a pas d’impact concret ;
  • Si l’objectif n’est pas partagé par tous, il est source de désaccords larvés qui minent la cohérence du mouvement.

A l’inverse, si l’objectif que l’on se donne collectivement est trop étroit ou trop cadré, il peut étouffer notre imagination, restreindre notre agilité et limiter nos actions quotidiennes.

Pour avancer, il nous faut donc avant tout définir les critères de ce qu’est un « bon objectif », c’est-à-dire un but précis auquel on puisse régulièrement se référer et qui soit à la fois capable de cadrer notre action sans céder à la culture du résultat.

Ce souci de définition du « bon objectif » justifie que l’on fasse un détour par la philosophie, et en particulier par la pensée des Stoïciens, qui se sont interrogés en particulier sur ce qu’est une action exemplaire.

Ainsi, grâce à trois exercices de pensée, proposées par Epictète, Cicéron et Marc-Aurèle, nous allons découvrir des concepts pratiques qui pourront nous permettre de déterminer ce qu’est un « bon objectif », et par extension ce que peut être une feuille de route pour une association, un collectif ou un syndicat.

C’est parti !

Pensée n°1 : Qu’est-ce qui dépend vraiment de moi ?

Cette première pensée provient des travaux d’Epictète, philosophe grec du 1er siècle après JC. Epictète n’a laissé aucun écrit, mais ses disciples ont compilé ses idées les plus importantes dans un petit ouvrage, qui devait pouvoir tenir dans la main : un manuel. Dans ce fameux « Manuel » d’Epictète, le premier chapitre est consacré à une idée à la fois simple, évidente et pourtant radicale. En voici un extrait :

Epictète

« Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d’autres non. […]

Ce qui dépend de nous est libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves.

Ce qui n’en dépend pas est faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger.

Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui t’est étranger, tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté ; tu en voudras aux hommes comme aux dieux.

Mais si tu ne juges tien que ce qui l’est vraiment – et tout le reste étranger -, jamais personne ne saura te contraindre ni te barrer la route ; tu ne t’en prendras à personne, n’accuseras personne, ne feras jamais rien contre ton gré, personne ne pourra te faire de mal et tu n’auras pas d’ennemi puisqu’on ne t’obligera jamais à rien qui soit mauvais pour toi. »


Epictète, Manuel, Chapitre 1

Epictète nous propose de contempler nos actions en nous posant une question simple : qu’est-ce qui dépend vraiment de moi ? Pour un militant, c’est une question fondamentale, puisqu’elle impose d’emblée de mesurer son ambition et de la ramener à la mesure de ses moyens concrets.

Prenons un exemple : militer contre le réchauffement climatique. C’est, en soi, une tâche colossale, puisque qu’il s’agit de lutter à la fois contre :

  • Un phénomène physique de grande envergure qui est à l’oeuvre depuis des décennies ;
  • L’intérêt immédiat de multinationales qui financent des lobbies pour diffuser de fausses informations et empècher toute régulation ;
  • La corruption et l’immobilisme de dirigeants du monde entier.

Face à de tels obstacles, la question d’Epictète est à la fois inquiétante et libératrice. Qu’est-ce qui dépend vraiment de moi ? Pas grand chose en réalité. Je ne suis pas en mesure, à moi seul, d’avoir un impact significatif sur l’évolution du changement climatique. Je peux, comme beaucoup d’autres, changer mes habitudes, participer à des efforts de sensibilisation, de plaidoyer, de mobilisations ou de changement politique. Mais chacun de ces actes n’aura un impact que s’il est suivi par des millions d’autres que moi.

Epictète nous invite donc à simplement prendre la juste mesure des choses, sans trop présumer de ses forces. Car, si l’on commence à vouloir influencer ce qui est hors de notre portée, cela engendre chez nous de la tristesse, de la colère, de la frustration face à notre propre impuissance.

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Toutefois, cela ne signifie surtout pas qu’il faille se résigner, bien au contraire ! Il est possible d’utiliser les idées d’Epictète comme un outil pour complètement repenser notre stratégie militante.

En effet, très souvent ce sont nos préoccupations qui guident nos actions collectives. Par exemple, nous sommes conscients que le changement climatique s’apprête à causer des catastrophes irrémédiables, et nous souhaitons donc agir pour y mettre fin. Le problème, c’est que la plupart de nos préoccupations concernent des choses qui dépassent largement ce que nous ne pouvons pas contrôler ou influencer par nous-même.

En d’autres termes : notre « zone de préoccupations » est bien plus large que notre « zone d’influence », et nous avons souvent tendance à vouloir changer ce qui ne dépend pas de nous.

Pour les associations qui souhaitent lutter contre le réchauffement climatique sans confondre leur « zone de préoccupations » avec leur « zone d’influence », deux stratégies complémentaires sont alors possibles :

  • Soit se concentrer sur leur zone d’influence actuelle, afin de maximiser leurs actions dans un domaine en particulier (par exemple en promouvant à leur échelle le développement des énergies renouvelables).
  • Soit chercher à étendre sa zone d’influence (par exemple en s’alliant avec d’autres associations) afin de mener des actions plus ambitieuses.

En résumé, la question « Qu’es-ce qui dépend vraiment de moi ? » est fondamentale pour déterminer ce qu’est un « bon objectif », puisqu’elle nous conduit à choisir un objectif réaliste, qui soit en adéquation avec notre capacité à agir. Epictète ne nous encourage pas à abandonner nos rêves, mais plutôt à faire preuve de discernement lorsqu’il s’agit de les voir devenir (ou non) réalité.

Pensée n° 2 : Quelle est ma posture ?

La seconde pensée que nous vous proposons provient des écrits de Cicéron, homme politique romain du 1er siècle avant JC. Après la chute de la République et la prise du pouvoir par Jules César, Cicéron quitta la vie publique pour se consacrer à la philosophie. Il écrivit alors de nombreux essais pour comparer les différentes écoles de pensée grecque. C’est pourquoi on retrouve chez lui plusieurs formulations limpides qui résument de façon claire certaines idées chères aux Stoïciens. En voici un exemple :

Cicéron

« L’archer doit tout faire pour atteindre sa cible [σκοπός – skopos].

Or, c’est cet acte de tout faire pour atteindre la cible, pour réaliser son but, c’est cet acte qui est, si je puis dire, l’objectif [τέλος – télos] que recherche l’archer, et qui correspond à ce que nous appelons, quand il s’agit de la vie, le souverain bien.

Atteindre la cible est une chose que l’on peut souhaiter, mais ce n’est pas une chose méritant d’être recherchée pour elle-même. »


Cicéron, Traité des fins, Chapitre 3

Cette seconde pensée s’appuie directement sur la première que nous découverte chez Epictète. En effet, Cicéron reprend une idée qui nous est désormais familière (la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous) dans le cadre d’un exemple particulier : un archer qui souhaite atteindre sa cible.

Intuitivement, on s’imagine que ce qui importe le plus pour l’archer, c’est le fait d’atteindre sa cible. Et de ce fait, on porte toute notre attention sur la cible elle-même. Où est-elle placée ? A quelle distance ? Est-elle accessible ?

Or, ce que nous dit Cicéron, c’est que cette première intuition nous conduit de nouveau à confondre notre zone de préoccupations et notre zone d’influence. Car si nous nous préoccupons d’atteindre notre cible, alors nous portons attention à quelque chose qui ne dépend pas vraiment de nous, puisqu’il existe d’inombrables paramètres qui entrent en jeu dans la flèche atteigne – ou non – la cible. En effet, une fois la flèche tirée, sa trajectoire dépend de nombreux éléments physiques (tels que le vent) qui ne dépendent pas de l’archer. Certes, ce dernier peut tenter de les prévoir, mais il ne pourra jamais réduire complètement le dégré d’incertitude.

Dès lors, Cicéron nous encourage à porter d’avantage attention à ce qui dépend vraiment de nous, c’est-à-dire non pas la cible mais la façon dont on la vise (notre posture).

Reprenons l’exemple d’une association qui souhaite lutter contre le réchauffement climatique. Sa cible (ou son rêve), c’est le fait de vivre dans un monde où l’espèce humaine respecte son environnement et ne crée pas de déséquilibres géothermiques qui mettent en danger les écosystèmes. Or, comme nous l’avons vu plus tôt, le fait d’atteindre cette cible ne dépend pas uniquement de l’association. C’est pourquoi, lorsque ses membres souhaitent rédiger une feuille de route afin de garder le cap, ils ne doivent pas se focaliser uniquement sur leur cible, mais aussi s’interroger sur la façon dont ils s’entraînent chaque jour à viser cette cible.

Par exemple, il est parfois tentant pour une association écologiste de se focaliser sur les obstacles extérieurs qui l’empèchent de limiter le réchauffement climatique : les gouvernements, les lobbies, les désinformateurs.

Mais ce faisant, les membres de l’association perdent parfois de vue que les obstacles sur lesquels ils ont le plus de prise sont ceux qu’ils produisent eux-mêmes : conflits internes, manque de communication, décisions prises dans l’urgence, absence de cohérence stratégique…

En nous encourageant à contempler notre posture, les Stoïciens nous offrent une pensée émancipatrice, puisque celle-ci nous encourage à rejeter la culture du résultat (« Est-ce que j’ai atteint ma cible ? ») pour se concentrer d’avantage sur le fait d’accomplir les « bons gestes » au quotidien (« Est-ce que j’ai fait de mon mieux pour atteindre ma cible ? »).

Tout comme l’archer qui, en fin de compte, se consacre avant tout à parfaire sa posture, ses mouvements et sa respiration, les militants peuvent se consacrer à la façon dont ils dialoguent entre eux, se structurent et développent leurs liens de solidarité. Certes, notre objectif à long terme reste primordial, mais celui-ci ne doit pas nous détourner du souci que l’on porte à la façon dont on vise cet objectif jour après jour.

Ce souci porté à la « visée » ne signifie pas perdre sa cible des yeux, bien au contraire. Car c’est le fait de bien déterminer cette cible, avant d’adapter sa posture pour la viser, qui permettra de l’atteindre.

Ainsi, déterminer un « bon objectif » pour garder le cap, c’est être capable de distinguer deux buts qui sont de nature complètement différente :

  • La « vision » du groupe, c’est-à-dire sa cible, son rêve, le monde tel qu’il devrait être et pour lequel on lutte ;
  • La « mission » du groupe, c’est-à-dire la façon dont il souhaite réaliser ce rêve, les actions concrètes qu’il se donne pour viser sa cible.

En rédigeant sa feuille de route, une association doit donc être capable de formuler de façon claire et précise quelle est la vision collective de ses membres (l’espoir commun qui les rassemble), mais aussi la mission concrète qu’ils souhaitent accomplir de mieux en mieux chaque jour.

En cas de doute, on peut toujours revenir à Cicéron et à sa pensée, qui nous rappelle qu’il ne faut jamais perdre sa cible des yeux, tout en améliorant chaque jour sa posture

[Petit bonus, un extrait audio de 4 minutes qui rentre plus dans le détail de la métaphore de l’archer :]

Source : France Culture (La grande table, par Christophe André)

Pensée n°3 : Parmi mes actions, lesquelles ne sont pas nécessaires ?

Cette troisième et dernière pensée provient de l’empereur romain Marc-Aurèle (qui règna à la fin du 2nd siècle après JC). Cet homme d’action, qui était sans cesse sur la route aux côté de son armée, n’en était pas moins philosophe. Converti à la doctrine stoïque, il entreprit de consigner dans un carnet ses médiations quotidiennes, dont un recueil est aujourd’hui accessible sous le titre « Pensées pour moi-même. »

Marc-Aurèle

« La plupart de nos paroles et de nos actions n’étant pas nécessaires, les supprimer est s’assurer plus de loisir et de tranquillité.

Il résulte de là qu’il faut, sur chaque chose, se rappeler à soi-même : « Ne serait-ce point là une de ces choses qui ne sont pas nécessaires ? »

Et non seulement il faut supprimer les actions qui ne sont pas nécessaires, mais aussi les idées. De cette façon, en effet, les actes qu’elles pourraient entraîner ne s’ensuivront pas. »


Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre IV

En tant qu’homme d’Etat, Marc-Aurèle était sans cesse sollicité par les guerres qui menaçaient les frontières de l’Empire, ainsi que par la multitude des affaires liées à l’exercice du gouvernement. Il était donc primordial pour lui de constamment établir des priorités afin de hiérarchiser ses actions quotidiennes.

Pour l’aider dans cette tâche, il disposait d’une parfaite connaissance des principes stoïciens que nous avons édictés plus tôt :

  • Distinguer « ce qui dépend de soi » et « ce qui ne dépend pas de soi », afin ne pas confondre sa zone d’influence et sa zone de préoccupation
  • Distinguer sa « vision » et sa « mission », afin d’apporter autant d’attention à sa posture qu’à l’objectif que l’on s’est donné.

La tribu des Quades et des Marcomans menacent d’attaquer les provinces du Danube ? Marc-Aurèle n’y peut rien. Par contre, ce qui dépend de lui, c’est la préparation de son armée, la fortification de ses provinces ou encore l’envoi d’émissaires pour tenter de résoudre le conflit par la diplomatie. Mais si un puissant ennemi s’est mis en tête de menacer l’empire, cela ne dépend pas vraiment de Marc-Aurèle.

On perçoit ici en quoi la pensée stoïcienne est avant tout un exercice d’humilité, puisqu’elle l’empereur à reconnaître et assumer ses propres limites, quelle que soit l’étendue de sa capacité à agir.

Fort de cette humilité, l’empereur est alors en mesure d’effectuer le raisonnement suivant : si certaines choses ne dépendent pas de moi, alors les actions que je mène pour essayer de les changer n’aboutiront à rien. Je peux massacrer les émissaires de mon ennemi, me venger sur sa famille, lui envoyer des lettres d’insultes, cela ne changera rien au fait qu’il désire m’attaquer. C’est pourquoi l’on peut dire que ces actions, même si elles satisfont un désir de vengeance ou l’expression de ma colère, sont inutiles.

Avec ce critère à l’esprit, il est alors possible de passer au crible la plupart de ses actions quotidiennes, en se demandant : « Est-ce que je vise à changer quelque chose qui dépend de moi ? » Et si tel n’est pas le cas, alors Marc-Aurèle nous encourage à ne pas effectuer cette action (qui sera inutile) et même à en oublier l’idée (qui nous préoccupera sans apporter de solutions).

C’est ce que, de nos jours, on appelle « rester stoïque », c’est-à-dire supporter l’adversité avec calme et raison.

Il en est de même pour tout groupe militant qui souhaite mener une série d’actions collectives sur la durée. Par exemple, dans le cadre du militantisme pour une transition écologique, qui existe maintenant depuis près de 50 ans, on s’aperçoit que ce sont très souvent les mêmes stratégies qui sont utilisées, encore et encore : sensibilisation des citoyens sur les gestes respectueux de l’environnement, actions directes contre les polueurs, mobilisations de masse contre le changement climatique, effets de buzz sur les réseaux sociaux… Or, certaines de ces actions ont un objectif disproportionné par rapport à leur véritable capacité d’influence.

Ainsi, lorsqu’une association bloque les locaux d’un grand groupe industriel, détourne des panneaux publicitaires ou diffuse des vidéos dénonçant la corruption du gouvernement, quel objectif se donne-t-elle ? Engage-t-elle un véritable rapport de force ou fait-elle simplement une « demande » à son adversaire ? S’il s’agit d’une demande, alors la réponse à celle-ci ne dépend pas vraiment de l’association, mais plutôt du bon vouloir de son adversaire. De même, si rapport de force il y a, l’association doit reconnaître qu’elle ne peut pas, à elle seule, faire plier une multinationale ou un Etat, et qu’elle doit donc ajuster sa stratégie en fonction de ses moyens.

Sous cet angle stratégique, une grande marche contre le changement climatique peut donc avoir du sens, tant que cet évènement renforce la communauté des militants et lui permet de vivre un moment de convivialité. Néanmoins, reproduire cette même action, encore et encore, sans qu’elle contribue à bâtir un rapport de force contre les adversaires de l’écologie, c’est contribuer à développer un sentiment d’impuissance ou de découragement chez les citoyens.

La pensée de Marc-Aurèle est alors un remède contre l’affairement que l’on peut parfois vivre au sein d’une association, d’un collectif ou d’un syndicat. En effet, des actions récurrentes telles que la mobilisation, la sensibilisation ou la grève peuvent, en fonction du contexte, se révéler complètement inutiles. C’est pourquoi il est important de penser ces actions non pas comme des buts en soi, mais plutôt comme des moyens, qui s’inscrivent dans un horizon stratégique cohérent, dont le cadre a été pensé collectivement.

Un compas pour nous rappeler à l’essentiel

On se moque souvent des Stoïciens en disant qu’ils sont apathiques, mous et loin des réalités. Mais au regard des trois expériences de pensée que nous avons décrites ci-dessus, on s’aperçoit que cette critique est infondée. Les Stoïciens s’engagent dans l’action, mais il le font avec prudence et mesure. C’est pourquoi ce sont, au final, ceux qui sont les mieux préparés aux aléas de la vie.

Leurs principes, appliqués au monde militant, ne signifient pas qu’il faille rester passif ou se décourager, mais plutôt qu’il est important de se préparer au mieux pour faire face aux obstacles qui ne manqueront jamais d’apparaître sur le chemin.

Chaque association peut ainsi rédiger une feuille de route contenant 3 repères qui balisent avec clarté un horizon stratégique bien défini :

  1. Sa zone d’influence, c’est-à-dire l’étendu de sa capacité à agir (et donc, par contraste, ses limites) ;
  2. Sa vision et sa mission, c’est-à-dire à la fois son rêve et la posture que l’on se donne pour y contribuer ;
  3. Son humilité, c’est-à-dire la reconnaissance qu’en dehors de sa zone d’influence et de sa mission, la plupart de ses actions sont inutiles. Il est donc nécessaire de se concentrer avant tout sur ce que l’on peut changer de façon concrète.

Avec ces trois repères en tête, il est alors possible, face à l’imprévu, de toujours garder en tête le chemin que l’on s’était donné au départ, et de s’adapter rapidement aux circonstances sans trahir son objectif.

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