Les malheurs de Charles Boycott

Les tribulations de l’intendant Charles Cunningham Boycott (1832 -1897) sont encore aujourd’hui assez méconnues en France. Qui était ce capitaine anglais ? Pourquoi son nom est-il entré dans l’Histoire ? Que peut-il nous apprendre sur nos pratiques militantes ?

Organisez-vous ! vous propose de revenir sur cet épisode des luttes sociales irlandaises, non seulement pour en découvrir l’originalité et l’actualité, mais aussi pour dévoiler à quel point le terme de « boycott » a aujourd’hui complètement perdu sa radicalité et son sens originel.

La mode des consom’acteurs

Aujourd’hui, le terme de boycott n’est souvent plus utilisé que pour désigner un type d’action sociale bien particulière : le refus d’acheter un produit.

Boycotter (v.) :
Refuser collectivement d’acheter et/ou de vendre à quelqu’un tel ou tel produit, d’en faire usage.

Dictionnaire du Centre National des Ressources Littéraires et Léxicales

On boycotte avant tous les produits des multinationales, pour les encourager à se comporter de façon plus éthique, plus écologique et surtout plus responsable. On boycotte aussi les produits en provenance de certains pays pour s’opposer à leur violence d’Etat. Enfin, plus rarement, on boycotte localement les entreprises dont l’impact est jugé néfaste pour la communauté.

De fait, cette conception du boycott est bien adaptée aux formes d’engagement contemporaines : elle est un acte individuel que l’on peut médiatiser grâce aux réseaux sociaux et qui ne nécessite aucun engagement définitif.

Certaines associations proposent d’ailleurs de s’adapter à ces nouvelles formes d’engagement, en cherchant à capitaliser la « monnaie d’influence » que représente l’accumulation de ces actes individuels

La plateforme i-boycott a le vent en poupe

Par exemple, la plateforme i-boycott.org propose aux consommateurs d’interagir collectivement avec la cible de leurs boycotts. Ils peuvent ainsi mesurer concrètement l’influence de leur geste mais aussi s’assurer de maintenir la pression si jamais la réponse des entreprises leur semble insuffisante.

Cette forme de boycott s’est popularisée dans les années 1970, notamment avec le fameux boycott de l’entreprise Nestlé qui faisait la promotion de son lait maternisé dans des pays où l’eau potable était une denrée rare.

Le spectaculaire boycott de Nestlé est d’ailleurs une très bonne illustration des forces et des faiblesses de cette forme d’action sociale. Car certes, sous la pression d’une campagne internationale, Nestlé promit en 1984 de changer sa politique ; mais sitôt son image de marque restaurée, l’entreprise reprit ses mauvaises pratiques et développa des tactiques de contre-offensive médiatique qui furent ensuite adoptées par de nombreuses autres multi-nationales.

Affiche appelant au boycott de Nestlé

Face à ce constat d’impuissance, nous proposons un petit retour aux sources, à la fois pour retrouver le sens originel du terme « boycott », mais aussi pour s’inspirer de sa mise en oeuvre radicale et concrète.

Tout commence en 1873

Le dénommé Charles Cunningham Boycott a 41 ans. Cet ancien militaire de carrière, ayant quitté l’armée anglaise avec le grade de capitaine, s’est reconverti dans le travail agricole depuis quelques années. A la recherche de terres plus fertiles que celles d’Achill Island où il avait élu domicile, il se voit offrir une position importante par le Duc D’Erne. En effet ce dernier recherche un intendant pour administrer les 1500 acres de terre qu’il possède dans le comté de Mayo (sur la côte Ouest de l’Irlande). Boycott est anglais, ancien militaire de surcroît, ce qui encourage le Duc à lui confier ce poste.

Le Comté de Mayo (Crédit : No Back Home)

A l’époque, la plupart des terres irlandaises appartiennent encore à l’aristocratie et à la haute bourgeoisie, qui s’enrichissent en les louant aux fermiers locaux. Au service du Duc, Boycott a alors pour tâche de percevoir les loyers des exploitants agricoles. Il se rémunère lui-même en prélevant un pourcentage de cette somme. C’est une aubaine pour l’ancien capitaine, car avec cette position confortable viennent également 629 acres de terre dont il peut disposer lui-même, ainsi qu’une vaste maison accompagnée de dépendances.

Toutefois, l’arrivée de Boycott dans la région est très mal perçue par les fermiers irlandais. D’un tempérament obtu, le nouvel intendant se fait rapidement haïr de la population locale à cause de sa rudesse et des règles sans cesse plus draconniennes qu’il impose aux exploitants agricoles.

La révolte des bras croisés

En 1880, les récoltes sont désastreuses. Les fermiers du comté, acculés par leurs dettes, n’ont pas les moyens de payer leur loyer annuel au Duc. Ce dernier leur a déjà accordé un abattement de 10%, mais c’est encore insuffisant. Ils décident alors de se tourner vers le capitaine Boycott, pour lui demander une réduction exceptionnelle des loyers de 25%.

Boycott refuse sans ménagement ce qui, dans contexte de grande précarité, déclenche une insurrection locale. Les employés de l’intendant, qui chaque année voyageaient de ferme en ferme pour percevoir les loyers, sont attaqués à vue par la population. Boycott fait appel à la police et à l’armée, qui interviennent pour forcer les fermiers à payer leur loyer.

Scène d’éviction dans la campagne irlandaise

Face cette brutalité, la population se trouve contrainte d’imaginer une autre forme d’action collective qui lui permettrait de faire plier l’intendant sans déchaîner la violence des policiers ou des soldats.

Les fermiers s’interrogent : plutôt que de continuer à harceler les percepteurs de Boycott, pourquoi ne pas s’en prendre directement à lui ? C’est une bonne idée, semble-t-il, mais l’intendant est sous protection de la police.

C’est ici que les fermiers irlandais ont une idée géniale : Boycott se cache ? Et bien tant mieux pour lui. Puisqu’il refuse de négocier avec nous, nous cesserons d’interragir avec lui.

En quelques jours, les fermiers du Comté de Mayo s’organisent pour isoler complètement l’intendant, en refusant collectivement de les servir lui et sa famille. Les fermiers se mettent en grève et refusent de travailler ses terres ; les commerçants de la région refusent de lui vendre nourriture et biens de première nécessité ; les cochers refusent de le transporter ; le facteur refuse de lui livrer son courrier. Dans les pâtures, on abat ses murs, on fait fuir son bétail. Dans la rue on l’insulte et on lui crache au visage. C’est tout le Comté qui se dérobe sous les pieds du capitaine Boycott.

La police, qui pouvait s’en prendre à la population lorsque celle-ci manifestait, n’a plus aucun moyen de protéger l’intendant contre l’opprobe générale dont il est la victime. Comment empêcher toute une région de se tenir là, bras croisés ?

En quelques semaines, Boycott se trouve à ce point isolé qu’il peine à nourrir sa propre famille. Ses terres sont à l’abandon, et il doit se résoudre à labourer lui-même ses champs, sous protection militaire.

Boycott et sa famille moissonnent sous protection de la troupe

Il faut sauver le soldat Boycott

Le sort de Boycott ne laisse pas la bourgeoisie indifférente. Craignant la faillite, l’ancien capitaine a réussi à faire parvenir une dépêche au London Times et au Dublin Daily Express, qui ont lancé un appel aux dons et aux volontaires. De son côté, le Duc d’Erne a reçu de nombreux messages de soutien, notamment de la part d’une fraternité protestante (les « OrangeMen ») qui se propose de se rendre sur place pour moissonner. Le Duc décide donc de monter une expédition pour voler au secours de son intendant. C’est la « Boycott relief expedition ».

Cinquante volontaires arrivent chez Boycott le 12 Novembre 1880, escortés par une large compagnie de 900 soldats. Toute la troupe est trempée jusqu’aux os, puisque les conducteurs de charette locaux ont refusé de transporter le convoi de la gare jusqu’aux champs. De même, les aubergistes ont refusé de louer leurs chambres. Tout ce petit monde doit donc dormir sous des tentes de fortune, dans des granges ou des abris à bateaux.

Les Orangemen dînent sous protection militaire.

Les volontaires sous escorte mettent deux semaines à moissonner les champs de Boycott. A leur départ, le terrain est méconnaissable. Les mouvements de troupe ont transformé les chemins et les pelouses en un magma boueux. Des moutons ont disparu, ainsi que du matériel agricole.

Au final, le coût total de l’opération s’élève à £10,000, pour une récolte dont la valeur n’excède pas les £350. C’est un fiasco. Excédé, anéanti, l’intendant fait ses valises et retourne en Angleterre. Les fermiers ont gagné !

La posterité de Boycott

C’est ici que s’arrêtent la plupart des récits sur les mésaventures du désormais célèbre Boycott. On raconte que son nom est entré dans la langue commune universelle pour désigner l’acte inédit dont il fut la victime. On parle de la postérité du terme, de Gandhi à Luther King, puis on s’arrête là.

Pourtant, si l’on fait pas un pas de côté, pour comprendre la Grande Histoire à l’oeuvre derrière la petite anecdote, on s’aperçoit rapidement que le sort de l’intendant tyrannique n’est pas dû au hasard ni à la seule ingéniosité des fermiers de Mayo. La plupart du temps, les récits de luttes sociales s’attachent à raconter les actions spectaculaires que les opprimés ont mis en oeuvre pour gagner contre leurs oppresseurs. Mais ces récits ommettent souvent de parler des mouvements de fond qui, sur le long-terme, ont accompagné ces actions.

D’ailleurs, en y regardant de plus près, l’histoire de Boycott n’a pas grand chose d’original. Les tactiques d’isolement, de rejet, d’excommunication, de blocus ou de défection sont utilisées depuis toujours dans les rapports de force entre groupes humains. Par exemple, au Moyen-Âge, les commerçants pouvaient collectivement refuser de se rendre à une foire afin de faire pression sur la seigneurie locale et la contraindre à mieux entretenir les routes. Si l’on remonte dans le temps, on peut même trouver des premiers exemples de boycott plus anciens encore, comme en -322 avant JC, où la cité d’Athènes refusa de participer aux Jeux Olympiques suite des accusations de tricherie ciblant l’un de ses athlètes.

Course à pied lors des Jeux Olypiques

Le boycott n’est donc pas une pratique nouvelle, loin de là. C’est pourquoi, si l’on se focalise uniquement sur ce que les évènements de Mayo ont de divertissant ou d’anecdotique, on perd totalement de vue ce qu’ils peuvent vraiment nous apprendre : comment les paysans étaient-ils structurés ? Avaient-ils des représentants ? Comment avaient-ils réussi à convaincre les commerçants, les cochers ou encore les aubergistes de les soutenir ?

L’histoire des malheurs de l’intendant Boycott est toujours d’actualité, non parce qu’il fut l’objet d’une action d’ostracisme, mais plutôt parce qu’un Comté entier s’organisa pour mener à bien cette action. En d’autres termes, ce qui importe le plus dans cette histoire, c’est le lent processus d’organisation des paysans de Mayo, qui changea en profondeur les rapports de force entre travailleurs de la terre et grands propriétaires terriens d’Irlande.

La guerre du sol

L’effort d’organisation des fermiers de Mayo commence le 26 Octobre 1878 (soit deux ans avant l’action contre Boycott), lorsqu’ils ces derniers se réunissent pour créer l’association des locataires du Comté de Mayo, dont le mot d’ordre est clair : « La Terre d’Irlande aux Irlandais. » L’association rencontre un succès immédiat, car en quelques mois, elle met en place plusieurs immenses rassemblements (parfois jusqu’à 20 000 personnes) qui dynamisent la communauté des travailleurs agricoles et laissent entrevoir la possibilité d’actions de masse.

Un an plus tard, le 21 October 1879, l’association invite d’autres collectifs de travailleurs agricoles irlandais à la rejoindre, afin de former une force nationale unie et capable de faire trembler les propriétaires terriens. C’est la naissance de la puissante « Irish Land League », qui se donne deux objectifs : mettre fin à l’oppression des propriétaires terriens, et rendre le sol d’Irlande à ceux qui le travaillent.

Manifeste de la puissante « Irish Land League »

A leur tête, les fermiers n’élisent pas l’un des leurs, mais plutôt le politicien Charles Stewart Parnell, membre du parti indépendantiste irlandais et député au Parlement Britannique. Ce choix tactique offre un double avantage à la Ligue : d’une part les fermiers forment une alliance objective avec le formidable réseau des indépendantistes irlandais ; d’autre part ils disposent désormais d’un porte-parole au Parlement qui peut directement y faire entendre leur voix.

Pour se financer, la Ligue envoie des émissaires (dont Parnell) aux Etats-Unis, afin de plaider sa cause auprès des émigrés irlandais. C’est, là aussi, un franc succès. Les émissaires reviennent avec suffisament d’argent pour structurer le mouvement et lui permettre de tenir sur la durée.

Charles Parnell (1846 – 1891)

Une fois son pouvoir établi, la Ligue est en mesure de mener des actions d’envergure. Ses stratèges s’interrogent : comment porter un coup aux grands propriétaires sans encourager les actes de violence ? C’est à ce moment-là qu’est choisie la tactique de l’isolement des propriétaires et de leurs intendants. Cette tactique combine à la fois la grève des travailleurs agricoles (pour porter un coup aux revenus des capitalistes) et un véritable blocus mené par la population (pour intimider les serviteurs des propriétaires).

Ainsi, lorsqu’en 1880 les fermiers de Mayo entamment des mesures de coercition contre leur intendant, ils n’agissent ni seuls, ni spontanément. Au contraire, leur action s’inscrit dans le programme d’une organisation nationale, structurée, financièrement indépendante, soutenue par des alliances politiques et défendue par des élus du peuple. Le pauvre Boycott ne fait pas le poids.

Pour un retour aux sources du boycott radical

Il n’y a donc pas de hasard. Les fermiers du Comté de Mayo obtinrent gain de cause parce qu’ils étaient organisés et nombreux. C’est un enseignement important à une époque où les partisans du boycott cherchent à faire plier des Etats ou des Multinationales. Car au final ce n’est pas le boycott lui-même qui permet de gagner, mais l’effort d’organisation qui le précède. Le boycott n’est qu’un moyen d’action comme un autre, et il doit être reconnu comme tel.

Ainsi, ceux qui promeuvent le boycott sans réel effort d’organisation collective pour le porter, prennent le risque de fétichiser ce mode d’action, en lui prêtant des vertus dont il ne dispose pas. Par exemple, il ne suffit pas de lancer un boycott en ligne et d’accumuler les clicks pour gagner un bras de fer contre une grande entreprise.

Au contraire, les praticiens du marketing se sont adaptés depuis longtemps à ces stratégies éculées, et ils savent désormais retourner un boycott maladroit en leur faveur : traités de bonne conduite, chartes éthiques, engagements pour l’avenir… Les militants peuvent se voir promettre la lune, sans pourtant jamais ne constater de réel changement.

Collaboration entre WWF et Petit Navire sur la question de la pêche responsable

Face à cette situation, revenons au sens radical et concret du terme boycott : la lutte d’une communauté organisée contre son oppresseur. Boycott n’est ni site internet, ni une marque, ni un mot d’ordre. C’est le nom d’un ancien capitaine anglais qui du battre en retraite, face à toute une région liguée contre lui.

Petit bonus:

L’affiche du film « Captain Boycott », sorti en 1947. Si jamais vous le trouvez en version française, nous sommes preneurs !

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